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Constantin Sigov : « Notre vie à Kiev est rythmée par le bruit des drones pour nous tuer »

Constantin Sigov : « Notre vie à Kiev est rythmée par le bruit des drones pour nous tuer »


Arvo Pärt et Valentin Silvestrov. Vous ne connaissez peut-être pas leurs noms, mais vous avez déjà sans doute déjà entendu leurs musiques. Ces deux compositeurs contemporains sont parmi les plus joués au monde. L’un est Estonien, l’autre Ukrainien. Tous deux ont été persécutés par le régime soviétique, considérés comme des « éléments politiquement peu sûrs occupés à saper les fondements du réalisme socialiste », selon un article de la Pravda des années 1970. Deux hommes qui sont aujourd’hui les symboles de la résistance à Poutine et auxquels leur ami Constantin Sigov consacre un petit livre délicat – Musiques en résistance (À l’Est de Brest-Litovsk Éditions) – mêlant conversations et extraits musicaux, via des QR codes que l’auteur a eu la géniale idée d’intégrer à ces pages.

Philosophe et éditeur ukrainien, Constantin Sigov vit à Kiev, mais, francophone, il vient régulièrement en France pour témoigner et faire connaître la culture de son pays. Nous l’avons rencontré à Paris lors de son dernier passage, dans une brasserie du cœur de la capitale. Conversation avec un intellectuel résistant ukrainien, le 13 novembre.

Le Point : En quoi la musique peut-elle être une arme de résistance ?

Constantin Sigov : Souvenez-vous comment en France, après les attentats du 13 Novembre, tous les députés dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale ont chanté, debout, La Marseillaise. Pour moi, c’est un signe très parlant, la meilleure manière d’exprimer la solidarité, l’engagement, la tradition de la liberté en reliant un événement avec les autres épreuves qu’a vécu une nation dans son histoire. L’hymne porte une puissance aussi forte que le drapeau, voire plus forte, parce que c’est quelque chose qui n’engage pas seulement de l’extérieur mais aussi de l’intérieur. Quand vous chantez avec quelqu’un à votre gauche, quelqu’un à votre droite, s’exprime un sentiment assez unique de solidarité incarnée, pas seulement nommée. À mon avis, on a trop négligé cet aspect-là.

Vous savez peut-être que l’hymne officiel de l’Union soviétique, c’était L’Internationale jusqu’en 1944. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Staline a compris que la révolution communiste n’allait pas embrasser la planète, ni même le continent. Donc, il s’est concentré sur son pays et, à partir de 1944, il a lui-même corrigé les paroles de l’autre hymne, qui n’a rien à voir avec L’Internationale. Cet hymne est resté celui de l’URSS jusqu’en 1991. Eltsine l’a abandonné, en reprenant une mélodie du XIXᵉ siècle, un peu nostalgique, sans paroles. En janvier 2001, cela a été peu remarqué, mais Vladimir Poutine a réinstallé l’hymne stalinien. Ce fut l’indication la plus claire, le signal donné à tout le monde que son programme politique visait à la restauration de l’URSS. D’ailleurs, récemment, lors du sommet Poutine-Trump en Alaska, le ministre des Affaires étrangères, Lavrov, est arrivé avec un tee-shirt où il était marqué « Union soviétique ». Poutine s’en est amusé publiquement en disant « Voilà, un impérialiste acharné », alors qu’effectivement, c’est lui-même qui écrit le scénario.

Arvo Pärt est aujourd’hui le compositeur vivant le plus joué sur la planète, de la Philharmonie de Paris jusqu’au Carnegie Hall, en passant par plusieurs autres scènes du monde. Sa musique est très utilisée par le cinéma, de François Ozon à Paolo Sorrentino. Pour le chanteur Sting, il est une référence majeure.

Pourquoi avez-vous voulu mettre l’accent sur ces deux compositeurs, Arvo Pärt et Valentin Silvestrov ?

Arvo Pärt est aujourd’hui le compositeur vivant le plus joué sur la planète, de la Philharmonie de Paris jusqu’au Carnegie Hall, en passant par plusieurs autres scènes du monde. Sa musique est très utilisée par le cinéma, de François Ozon à Paolo Sorrentino. Pour le chanteur Sting, il est une référence majeure. Avec Silvestrov, son ami, Pärt est admiré. Il est quand même intéressant que ces deux compositeurs européens attirent cette attention et qu’ils représentent, depuis 50 ans, une résistance à la musique stalinienne.

À LIRE AUSSI EXCLUSIF. Notre grand entretien avec Volodymyr Zelensky à KievSilvestrov est le plus grand compositeur ukrainien vivant. Il a vécu toute sa vie à Kiev, avant de devoir s’exiler à Berlin au printemps 2022, avec sa fille et sa petite-fille. Ils ont traversé la frontière entre l’Ukraine et la Pologne à pied, une vraie scène shakespearienne. Aujourd’hui, Silvestrov écrit sa musique à Berlin, mais il représente pour tous les Ukrainiens, et pour les Européens, la résistance au sens fort du terme. Par sa musique, il envoie un signe très clair, parfaitement accessible pour nous, les Européens, indépendamment des questions linguistiques. La musique est un langage universel.

J’ai truffé mon livre d’une vingtaine de QR codes qui permettent au lecteur, avec son portable, d’avoir accès aux meilleurs moments de la musique en résistance. Je peux juste citer le tout dernier QR code, qui renvoie au concert en réponse aux attentats du 13 novembre à Paris, donné par Silvestrov au Collège des Bernardins. Sa musique était interprétée par des solistes allemands et français, et le maestro lui-même a joué au piano une œuvre qu’il avait spécialement composée pour les victimes du Bataclan et des attentats à Paris, sur les terrasses et au Stade de France. La musique permet, en cinq minutes, de signifier que l’on est sur le même bateau. Et que, quoi qu’on fasse, on est capable de faire face au pire, en France ou en Ukraine, ensemble.

Cela fait maintenant quatre années que vous vivez en résistance à Kiev, comme l’ensemble du peuple ukrainien. Comment cette résistance a-t-elle évolué ?

La transformation profonde est liée à l’utilisation des drones. Grâce à eux, nous avons pu détruire un tiers des avions stratégiques russes en quelques heures, révélant ainsi la fragilité du colosse aux pieds d’argile. Détruire les deux tiers restant annulerait tous les dangers d’attaque nucléaire. On voit très bien qu’aujourd’hui, des moyens si modestes comme les drones peuvent faire concurrence à des avions qui coûtent des milliards. C’est une donnée importante à prendre en considération en matière de défense. Certains fantasment sur l’hypothétique arrivée de chars russes place de la Concorde à Paris, mais un camion avec des drones à l’intérieur, parqué quelque part, constituerait un danger imminent à contrôler, avec des moyens techniques sophistiqués pour le blocage des systèmes qui guident les drones.

À LIRE AUSSI En Ukraine, la guerre du futur est déjà làComment se déroule votre vie quotidienne à Kiev ?

Vendredi 7 novembre, j’ai assisté sur la place Maïdan à la cérémonie d’enterrement d’un grand photographe de 28 ans, engagé volontaire dans l’armée ukrainienne. En voyant ses parents, j’ai pensé à cet aphorisme rappelé par Raymond Aron sur son épée d’académicien, qui remonte à Hérodote : « En temps de paix, ce sont les enfants qui enterrent leurs parents, et en temps de guerre, ce sont les parents qui enterrent leurs enfants. »

Nous sommes tous confrontés en permanence à des questions fondamentales : comment dire adieu à quelqu’un ? Comment faire mémoire ? Comment organiser une cérémonie pour honorer une personne sans fleurs, sans bougies, sans chants ? En plus de la guerre, nous devons faire face à une agression nihiliste, qui vise précisément à la destruction de notre alphabet, de notre architecture, tous ces éléments qui permettent la résonance des humanités, des mémoires et de l’amitié.

À cette cérémonie, de nombreux Ukrainiens de différentes générations sont venus exprimer tout ce qui nous unit et manifester un engagement très fort dans la résistance à l’agresseur russe. Notre vie à Kiev maintenant est rythmée par le bruit assourdissant des drones. Quand vous entendez ce son, derrière votre fenêtre, vous n’êtes pas seulement saisi par un bruit horrible, c’est le moteur d’une machine qui approche pour vous tuer, vous et vos proches. Vous êtes conscient d’un danger imminent, représenté par une sonorité meurtrière. Un son aux antipodes de la musique.

Au quotidien, comment vivez-vous ?

En subissant les – nombreuses – coupures d’électricité. Je travaille toute la journée à l’université et, systématiquement, la lumière disparaît, puis revient, et s’éteint à nouveau. Mes collègues s’inquiètent de l’état des ordinateurs, des équipements, qui risquent d’être détruits par ce saccage. Après 17 heures, la nuit tombe, et vous marchez dans une ville où il n’y a pas de fenêtres allumées, juste des bougies. Ma mère, âgée de 96 ans, qui est née à Kiev en 1929, qui a vécu la Seconde Guerre mondiale, aujourd’hui, ne cesse de dire : « Nous devons tenir pour assister à la victoire, au renversement de l’agresseur. » Plusieurs générations sont animées par un même esprit très profond de résistance, mais en même temps nous partageons tous le sentiment qu’on participe à quelque chose de tragique. Par exemple, après l’enterrement d’un ami, les gens s’asseyent à table, on peut même faire des blagues, mais tous nos gestes sont conditionnés par la présence perpétuelle de la mort. La conscience de la tragédie est la toile de fond de tous nos échanges.

À quoi vous raccrochez-vous au quotidien ?

Pratiquement chaque matin, j’écoute une valse, une sérénade de Silvestrov ou des compositions de Pärt. En quelques minutes – le temps de prendre une tasse de café – vous rechargez votre batterie et revenez dans l’espace du sens. Parce que toute la pratique du système totalitaire poutinien, c’est précisément de nous priver de l’espace de sens, et d’affaiblir notre sentiment de la dignité humaine, de la solidarité. Le pouvoir dictatorial se nourrit de l’atomisation des sociétés. Pour résister, en plus de ma casquette de professeur, je dirige une maison d’édition, L’Esprit et la Lettre, où nous publions 71 ouvrages cette année. On a une équipe solide qui traduit du français, de l’anglais, de l’allemand… On publie pour l’enseignement – c’est notre « PUF ukrainien » – et aussi de plus en plus à destination des enfants.

Pour vous qui êtes chrétien, la foi est-elle un recours dans ces moments tragiques ?

Certains parmi nous disent que, d’une certaine manière, chaque jour aujourd’hui, en Ukraine, nous vivons le Vendredi de la Passion. Nous sommes tous confrontés en permanence à des questions fondamentales : comment dire adieu à quelqu’un ? Comment faire mémoire ? Comment organiser une cérémonie pour honorer une personne sans fleurs, sans bougies, sans chants ? En plus de la guerre, nous devons faire face à une agression nihiliste, qui vise précisément à la destruction de notre alphabet, de notre architecture, tous ces éléments qui permettent la résonance des humanités, des mémoires et de l’amitié.

Un facteur anthropologique fondamental, indépendamment des confessions, est à l’œuvre. Je vous cite un exemple. J’avais publié l’ouvrage de mon ami Igor Kozlovsky, qui a passé 700 jours comme prisonnier politique dans le Donbass. Lorsqu’il a été libéré, nous avons beaucoup échangé. Malheureusement, son cœur n’a pas tenu à la suite des tortures. Après la messe de ses funérailles à la cathédrale Saint-Michel de Kiev, sur le parvis, les gens qui sont venus étaient de toutes confessions – catholiques, protestantes, orthodoxes, gréco-catholiques, juives, musulmanes, bouddhistes – parce qu’ils connaissaient la vie de cette personne. Se rassembler ainsi à un moment existentiel est une forme de résistance à l’effacement symbolique, nous nous retrouvons dans un espace de sens qui permet d’exprimer notre humanité.

Comment faites-vous concrètement pour venir à Paris, régulièrement ?

C’est un long voyage. J’ai pris le train de nuit entre Kiev et la frontière polonaise, la ville de Chelm, puis un autre train jusqu’à Varsovie, et enfin l’avion Varsovie-Paris. Au total, 30 à 32 heures de périple entre ma maison de Kiev et mon hôtel à Paris. Ensuite, j’ai participé à une table ronde à l’École normale supérieure, organisée par l’université Paris 8 et la revue Le Grand Continent, autour de notre ouvrage Comment parler de l’Ukraine en guerre [publié aux Presses universitaires de Vincennes, NDLR], et mercredi, j’ai présenté mon ouvrage Musiques en résistance à l’Inalco.

Pourquoi est-il particulièrement important pour vous de témoigner en France ?

J’ai enseigné trois ans à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) dans les années 1990. J’ai publié un nombre très important de traductions entre le français et l’ukrainien depuis trente-cinq ans. Et j’ai publié trois ouvrages en français. J’ai toujours construit des passerelles entre les vies intellectuelles en France et en Ukraine. Je crois qu’il est essentiel de témoigner, d’échanger des idées, et de faire communiquer Kiev et Paris. La France a prêté une énorme attention à ce qui se passe en Ukraine. La question désormais est la suivante : comment convertir cette attention en connaissances ? Comment planter les arbres de connaissance de la culture ukrainienne dans la culture française ? Si je vous demande : « Quel est votre top 10 des grands auteurs ukrainiens ? », je pense que vous aurez du mal à répondre précisément. La culture, c’est la manière la plus forte de pérenniser la résistance démocratique ukrainienne.

La guerre contre l’Ukraine porte en elle un danger existentiel pour notre civilisation : soit la démocratie résiste et montre sa force, soit tout ce que l’on a construit en Europe après 1945 s’écroule.

Avez-vous l’impression que le monde s’habitue à la guerre en Ukraine ?

Je ne sais pas. On ne peut pas s’habituer. Il faut bien faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’un conflit local, pour un territoire. Le but est vraiment de savoir quel sera notre sort à nous tous face à une agression qui s’inscrit dans un projet néoimpérial visant l’Europe. Les staliniens se sont souvent servis de ce que l’on appelle le motif d’impunité. Et cet argument est extrêmement dangereux. C’est la technique politique de Poutine : une fois que vous avez pris le pouvoir, si vous y restez indéfiniment, vous n’êtes pas puni.

La guerre contre l’Ukraine porte en elle un danger existentiel pour notre civilisation : soit la démocratie résiste et montre sa force, soit tout ce que l’on a construit en Europe après 1945 s’écroule. Les Français ont tout intérêt à comprendre que la défense, l’industrie, la prise de décision en matière d’information face à une guerre hybride conditionnent votre avenir des dix prochaines années. Soit vous vivrez en paix, soit vous sombrerez dans des conflits de toutes sortes. Les cyberattaques qui se multiplient, notamment contre des hôpitaux, en France, l’ingérence dans les élections en Allemagne, en Roumanie, à Prague montrent bien que nos systèmes démocratiques sont très fragiles. Mais il ne faut pas répéter la chanson défaitiste. Des motifs tout à fait différents peuvent donner une chance à notre liberté – c’est précisément ce que nous aident à comprendre les grands compositeurs dont je parle dans Musiques en résistance.