ANALYSE. Après le raz-de-marée du RHDP aux législatives, le président ivoirien reconduit l’essentiel de son équipe. À 84 ans, Alassane Ouattara temporise la « transmission générationnelle » promise, tandis que l’ascension de son frère cadet relance les spéculations sur la succession.
Comme prévu, les élections législatives ivoiriennes du 27 décembre 2025 se sont soldées par un raz de marée orange – la couleur du parti d’Alassane Ouattara. Le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) dispose désormais de 197 sièges à l’assemblée sur un total de 255, soit 34 de plus qu’avant le scrutin. Le taux de participation n’avait toutefois dépassé que timidement les 35%. Si cette victoire de plus s’inscrit dans la droite ligne de la présidentielle d’octobre dernier qui avait consacré un quatrième mandat, le principal enjeu semble ailleurs.
Car dans les rangs des observateurs, peu ont douté de la capacité du pouvoir en place à parfaire son hégémonie politique. Or, ce quinquennat de plus se fonde sur une promesse formulée par Alassane Ouattara lui-même : celle d’un mandat placé sous le signe de la « transmission générationnelle ». Une attente qui résonne fortement auprès de la société civile et des 32 millions de citoyens. C’est en ce sens que la récente formation du gouvernement a été scrutée de part et d’autre de l’échiquier politique.
Une transition générationnelle en question
Après de vives spéculations, le grand changement n’a finalement pas eu lieu. À commencer par le Premier ministre, Robert Beugré Mambé, qui conserve les clés de la primature. Ce septuagénaire, président de la Commission électorale indépendante lors de la crise de 2010-2011 est demeuré un fidèle d’Alassane Ouattara depuis son accession à la fonction suprême. Sur un total de trente-cinq ministres sortants, trente ont ainsi été maintenus au sein de la nouvelle équipe gouvernementale. Officialisée le 23 janvier 2026, la liste inclut six femmes, dont deux sont ministres d’État aux Affaires étrangères et à la Fonction publique.
« Si c’était pour rempiler avec les mêmes protagonistes, la Côte d’Ivoire aurait bien pu se passer des morts et des arrestations », ironise un responsable du PDCI-RDA, le principal parti d’opposition. Ce dernier fait référence aux troubles qui ont émaillé les deux scrutins de ces derniers mois : au moins 11 morts et plus de 1600 arrestations selon le bilan des autorités. « Par essence, ce dernier mandat ne peut être celui du renouvellement. En fin de règne, chacun tient son rôle, de sorte à ne pas trop agrandir le cercle », assène le responsable.
« Au contraire, c’est un gouvernement de continuité avec des assises solides, rétorque une voix officielle proche du RHDP. La période exige que la Côte d’Ivoire ne réduise pas sa vitesse de croisière. Les critiques sur l’absence de renouvellement me semblent donc hâtives, poursuit-elle. »
L’ombre du frère cadet
Lors de l’annonce, un détail n’est pourtant pas passé inaperçu. Bien que reconduit dans ses fonctions de ministre de la Défense, Téné Ibrahima Ouattara s’est également vu affublé du titre de vice-Premier ministre. Cette différence notable avec l’ancien ordre hiérarchique est d’autant plus remarquée que le vice-Premier ministre se trouve être le frère cadet du président de la République. Dans le marigot politique ivoirien, sa ressemblance trait pour trait avec Alassane Ouattara lui vaut d’ailleurs le surnom de « photocopie ». De fait, beaucoup perçoivent en une telle originalité le dessein d’une succession à venir pour ce frère banquier de formation, œuvrant discrètement aux affaires gouvernementales depuis 2012.
« Depuis plusieurs années, nous assistons à un resserrement familial du pouvoir », dénonce d’emblée ce même responsable du PDCI-RDA. « Ce positionnement stratégique est l’expression d’un acteur qui monte en puissance au cœur de l’exécutif », analyse prudemment Ousmane Zina, professeur en science politique à l’université de Bouaké. « Personne ne peut remettre en cause le travail de Téné Ibrahima Ouattara ; il a stabilisé notre armée et l’a fait monter en compétences, estime pour sa part la source officielle proche du RHDP. De plus, la préséance du ministère de la Défense est indéniable si l’on considère les défis sécuritaires que doit relever notre sous-région, argumente-t-elle afin de justifier le rôle de vice-Premier ministre. »
Quelle succession ?
Qu’elles soient fondées ou non, ces allégations autour du frère cadet d’Alassane Ouattara relancent le débat sur sa succession. À 84 ans passés, des dauphins potentiels peinent à émerger dans l’entourage proche du dirigeant. Après la mort de deux anciens Premiers ministres, Amadou Gon Coulibaly (décédé en 2020) et Hamed Bakayoko (disparu en 2021), seul Patrick Achi, lui aussi Premier ministre à partir de 2021 avait été pressenti comme potentiel successeur par l’opinion. Mais la fin abrupte de ses fonctions en 2023 avait coupé l’herbe sous le pied à toute ambition prématurée. fraîchement réélu président de l’Assemblée nationale en janvier 2026, l’homme, loin d’être tombé en disgrâce, conserve toutefois une position éminente au sein du système politique ivoirien.
Entre-temps, l’enjeu du renouvellement des générations reste en suspens. Ironie temporelle, la formation du nouveau gouvernement précédait de quelques jours le procès d’un certain Jean-François Kouassi. Originaire d’Abidjan et âgé de 32 ans, ce candidat malheureux aux dernières législatives plaide pour une plus grande inclusion des jeunes dans la vie politique. Très suivi sur les réseaux sociaux, celui-ci avait pesté à plusieurs reprises contre le cumul de responsabilités au plus haut niveau. Ses critiques ont également visé la transparence des concours de la fonction publique. Une véhémence qui lui a valu des poursuites pour diffamation, divulgation de fausses informations et dénonciation calomnieuse. Soutenu par des jeunes rassemblés spontanément devant le tribunal du Plateau, Jean-François Kouassi a été condamné, le lundi 26 janvier 2026, à 15 jours de prison ferme, huit mois avec sursis et 500 000 francs CFA d’amende (environ 750 euros). Ayant déjà purgé sa peine, il a finalement été remis en liberté le 27 janvier.

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