ANALYSE. Entre les menaces de Donald Trump et la fin du brut de Caracas, l’île de Cuba affronte une crise énergétique sans précédent qui menace de faire imploser le régime.
Par-delà la fameuse promenade du Malecón de La Havane battue par les vents, Cuba ressemble aujourd’hui à une vieille machine rouillée qui tourne encore par habitude, grinçante et sous perfusion. Depuis l’intervention américaine au Venezuela et la mise à l’écart brutale de Nicolas Maduro, l’île a perdu bien plus qu’un allié idéologique. Elle a vu se tarir l’artère énergétique qui, depuis vingt ans, la maintenait debout. À La Havane, la question n’est plus seulement politique. Elle est presque physique. Cuba peut-elle tenir sans le pétrole vénézuélien dans une nouvelle donne géopolitique dominée par le retour en force de Washington dans les Caraïbes ?
Donald Trump, fidèle à son sens de la formule choc et provocatrice, n’a laissé planer aucun doute. « Le régime cubain est prêt à tomber », a-t-il lancé le 11 janvier, affirmant que La Havane vivait de « l’argent et du pétrole du Venezuela » et que ces ressources allaient disparaître. À quelques centaines de kilomètres de là, Miguel Díaz-Canel lui a répondu avec une rhétorique héritée du castrisme. « Personne ne dicte quoi faire à Cuba », a écrit le président cubain sur X, rappelant que son pays était « une nation libre et indépendante » et qu’il se préparait à défendre la patrie « jusqu’à la dernière goutte de sang ». Le ton est martial. La situation, elle, est autrement plus fragile.
Une économie au bord de l’asphyxie
Car derrière les slogans, l’économie cubaine vacille. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique en décembre 1991, jamais l’île n’avait connu une crise aussi profonde. Pénuries alimentaires chroniques, hôpitaux à court de médicaments, exode depuis 2020, coupures d’électricité quasi quotidiennes. Le tourisme, l’un des rares pourvoyeurs de devises, ne s’est pas remis de la pandémie de Covid. Et surtout, l’énergie manque.
Or à Cuba, sans pétrole, tout s’arrête. « Nous estimons les stocks de pétrole brut à Cuba à 460 000 barils. En écartant la production nationale, le pays doit importer environ 40 000 à 45 000 barils de pétrole par jour pour subvenir à la demande. Cela signifie qu’à un rythme normal, il manquera de brut d’ici une dizaine de jours. Il est très probable que les raffineries réduiront leur activité dans les prochains jours », estime Homayoun Falakshahi, responsable de l’analyse pétrolière chez Kpler
Pendant deux décennies, le pacte avec Caracas a servi de colonne vertébrale. En échange de médecins, de conseillers en sécurité et de soutien politique, La Havane recevait du régime d’Hugo Chávez puis de Nicolas Maduro du brut vénézuélien à des conditions préférentielles. À son apogée, ce flux dépassait les 100 000 barils par jour. Ces dernières années, il avait déjà fondu, autour de 30 000 barils quotidiens, car Caracas disposait de moins de ressources et affrontait le blocus américain. Mais il restait vital. En 2025, Cuba a ainsi importé 32 000 barils par jour en provenance du Venezuela. Le Venezuela assurait encore environ un tiers, parfois jusqu’à 40 %, des importations pétrolières cubaines.
La fin de l’artère vitale vénézuélienne
L’intervention américaine au Venezuela a rompu ce fragile équilibre. Arraisonnements de pétroliers, contrôle naval, sanctions renforcées. Le pétrole vénézuélien n’arrive plus. Ou presque. « Il y a en général une ou deux cargaisons de pétrole vénézuélien vers Cuba chaque mois. Or, nous n’avons pas constaté de chargement de pétrole vénézuélien à destination de Cuba depuis le 4 décembre », poursuit Homayoun Falakshahi. Une part significative de ces cargaisons relevait de ce que les analystes appellent l’activité « dark », des navires naviguant sans balises, repérés seulement par satellite.
Face à ce vide, Cuba a dû se tourner vers d’autres soutiens. La Russie fournit un peu moins de 15 % du brut consommé sur l’île, l’Algérie autour de 6 %. Mais ces pétroles sont différents, plus légers ou plus soufrés, mal adaptés aux vieilles centrales thermiques cubaines, conçues pour le brut lourd vénézuélien.
Le casse-tête technique des centrales électriques
« Le pétrole vénézuélien permet une plus grande production de fioul lourd et de bitume. Le fioul lourd est utilisé dans les centrales électriques cubaines pour produire de l’électricité. Ceci dit, le diesel, principalement produit par les bruts moyen soufré de Russie et du Mexique, peut aussi être utilisé dans les centrales électriques. Nous devrions donc voir soit davantage de coupures de courant, soit des pénuries de carburant », remarque Homayoun Falakshahi. L’économie cubaine, déjà exsangue, a donc peu de marge de manœuvre.
C’est là qu’entre en scène le Mexique. Depuis 2024, et plus encore en 2025, l’entreprise pétrolière publique Pemex a discrètement augmenté ses livraisons vers Cuba. Les chiffres compilés par la société d’études Kpler, montrent qu’en 2025 le Mexique a exporté en moyenne 12 000 barils par jour vers l’île, soit une hausse de plus de 50 % en un an. Ce volume représente désormais environ 44 % des importations totales de brut de Cuba. La présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a confirmé ce changement début janvier, parlant de livraisons à caractère humanitaire. En effet, note Kpler, Pemex enregistre les volumes exportés vers Cuba comme créances via sa filiale Gasolinas Bienestar de Pemex.
Le Mexique en première ligne face à Washington
Un geste lourd de sens politique, qui place Mexico dans le viseur de Washington à l’approche de la renégociation du traité de libre-échange USMCA prévue cette année. « Le Mexique est le principal pays non sanctionné à fournir du pétrole à Cuba. Sheinbaum utilise le facteur cubain comme levier de négociation vis-à-vis de Washington, mais la présidente mexicaine va agir avec précaution également, car il s’agit de ne pas provoquer ni froisser Trump ouvertement. C’est pourquoi, je pense que les exportations de pétrole mexicain vers Cuba pourraient continuer mais ne devraient pas augmenter », observe l’analyste de Kpler.
Pour Cuba, ce pétrole mexicain est une bouée de sauvetage. Mais une bouée fragile. Les cargaisons restent modestes au regard des besoins de l’île, estimés entre 120 000 et 150 000 barils par jour en incluant la production locale déclinante. Et surtout, elles dépendent d’un équilibre diplomatique précaire. « Si je vivais à La Havane et que j’étais membre du gouvernement, je serais inquiet », a lâché Marco Rubio, secrétaire d’État américain, résumant la stratégie de pression.
Moscou à la rescousse ?
La résilience cubaine, souvent invoquée par le régime, existe. Elle s’est forgée dans les années 1990, durant la « période spéciale », quand le pays a survécu à la disparition brutale de l’aide soviétique. Mais elle a un coût humain immense. Aujourd’hui, la société est plus épuisée, plus âgée, plus fragmentée. Les réseaux informels et les envois d’argent de la diaspora atténuent le choc, sans pouvoir compenser l’effondrement productif.
Reste l’appui géopolitique. La Havane conserve des liens étroits avec Moscou et Pékin, mais ni la Russie ni la Chine n’ont montré, jusqu’ici, la volonté ou la capacité de défier frontalement les États-Unis dans leur arrière-cour. L’épisode vénézuélien a rappelé brutalement les limites de ces alliances. « Il est probable que la Russie augmente ses exportations de pétrole vers Cuba afin de remplacer numériquement le pétrole vénézuélien », anticipe Homayoun Falakshahi.
La stratégie américaine de l’asphyxie
L’île de Cuba peut-elle tenir ? À court terme, probablement, au prix de nouvelles pénuries, de coupures d’électricité plus longues, d’un quotidien encore plus dur. À moyen terme, tout dépendra de la capacité du Mexique à maintenir ses livraisons malgré la pression américaine, et de la faculté du régime à éviter une implosion sociale. Trump parie sur l’asphyxie progressive. Díaz-Canel répond par la dignité nationale.
Entre les deux, reste une île fatiguée, suspendue à quelques tankers et à la patience de sa population. La question n’est plus idéologique, mais presque arithmétique : combien de barils pour combien de jours de stabilité encore ?

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