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« Cuba se retrouve bloquée sur le pétrole » : comment Trump joue la stratégie de l’asphyxie

« Cuba se retrouve bloquée sur le pétrole » : comment Trump joue la stratégie de l’asphyxie

La Havane tente, avec Washington, une partie de poker menteur diplomatique pour desserrer l’étreinte et éviter l’effondrement. En face, le président américain souffle le chaud et le froid.

L’onde de choc est partie de Caracas. Avec la mise à l’écart brutale du président vénézuélien Nicolas Maduro, le 3 janvier dernier, Cuba a perdu plus qu’un allié. Elle a perdu son artère vitale : l’accès à l’énergie.

Si, jusqu’ici, l’île avait survécu grâce au pétrole brut vénézuélien et mexicain, la perfusion vient de s’arrêter net. Le Mexique, en pleine renégociation du traité de libre-échange avec les États-Unis, a stoppé ses envois, apeuré par les menaces de Donald Trump.

« Pour la première fois, Cuba se retrouve réellement bloquée sur le pétrole », analyse Janette Habel, chercheuse à L’Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine (IHEAL) et spécialiste de ce pays.

« Le dernier petit pétrolier arrivé du Mexique ne transportait que 85 barils, et il a accosté à La Havane le 9 janvier. Trois alliés de Cuba, l’Angola, l’Algérie et le Brésil, ne sont pas venus à son secours. Il semble également que Cuba soit sur le point de perdre le soutien de la Russie, qui lui envoyait régulièrement des pétroliers », a détaillé sur la chaîne Telemundo l’expert Jorge Piñón, chercheur à l’Institut de l’énergie de l’Université du Texas.

De simples « échanges de messages »

Dans ce contexte de strangulation, un communiqué officiel publié par le journal cubain Granma, le 2 février dernier, a laissé croire à un changement de ton. Le régime cubain y déclare qu’il « condamne le terrorisme » et qu’il « réaffirme sa coopération en matière de sécurité ». Le message est clair. La Havane veut redevenir un interlocuteur fréquentable pour Washington sur les dossiers techniques.

Pour la chercheuse Janette Habel, ce rapprochement n’est pourtant pas une reddition. « Entre Washington et La Havane, il y a un petit côté poker menteur », analyse-t-elle. « La position cubaine reste la même : on est prêts à discuter sécurité, mais il n’est pas question de changer le système politique ou de Constitution. »

Dans les quartiers les plus pauvres, on rapporte que des enfants fouillent désormais les poubelles…

Cette main tendue s’appuie sur une réalité ancienne. La coopération sécuritaire et migratoire n’a jamais vraiment cessé depuis 1989, notamment en raison de la présence de la base de Guantanamo sur l’île. En la mettant aujourd’hui en avant, le régime cherche à gagner du temps, ou plutôt, à gagner des barils.

La Havane a d’ailleurs précisé qu’il n’y avait pas actuellement de dialogue formel, mais de simples « échanges de messages ». En face, Donald Trump souffle le chaud et le froid. S’il évoque la possibilité d’un « accord », il qualifie Cuba de « nation faillie » et de régime « prêt à tomber ».

Washington menace de droits de douane massifs tout pays qui continuerait d’alimenter l’île. « Ce que dessine l’administration Trump, c’est une stratégie de pourrissement », souligne Janette Habel. « Ils laissent la situation se dégrader en pariant sur des émeutes. On voit apparaître une logique de blocus maritime dans laquelle l’accès des pétroliers devient l’enjeu central. »

Une crise économique aiguë

Sur place, la réalité sociale est brutale. Les coupures d’électricité, qui atteignent parfois dix-huit à vingt heures par jour, ne sont plus des incidents mais un mode de vie. Janette Habel décrit une population plongée dans un mélange de « démoralisation et de résignation ».

Dans les quartiers les plus pauvres, on rapporte que des enfants fouillent désormais les poubelles… Sur le réseau X, une vidéo montre qu’une nouvelle façade de l’Institut supérieur du design de La Havane, un ancien hôtel militaire construit en 1860, s’est effondrée dans la nuit du 9 au 10 février. Le symbole d’un pays au bord du gouffre.

Pourtant, il serait risqué de parier sur un effondrement immédiat du régime. Le pouvoir cubain a la peau dure. « Ils ont un plan de crise hérité de la “période spéciale” des années 1990 : rationnement et organisation », rappelle la chercheuse. Le régime peut compter sur une armée omniprésente, qui contrôle les secteurs stratégiques du tourisme et des transports.

Néanmoins, faute de kérosène disponible, les autorités cubaines ont suspendu le ravitaillement des avions. Certaines compagnies aériennes sont contraintes à des escales techniques en République dominicaine pour faire le plein, ce qui fragilise un secteur touristique déjà en souffrance.

Le déficit de crédibilité du président cubain

L’armée cubaine fait aussi face à un vide de leadership. Le président Miguel Díaz-Canel souffre d’un lourd déficit de crédibilité. Homme de l’appareil, il n’a ni l’aura de Fidel Castro, ni la légitimité de Raúl, le frère de ce dernier. Les dernières réformes économiques, notamment la refonte monétaire de 2021, sont perçues comme des échecs monumentaux par une population épuisée.

Pour l’instant, La Havane semble baisser le volume de sa rhétorique anti-impérialiste. Avec le compteur énergétique qui clignote au rouge, elle n’a guère le choix. « Moscou et Pékin peuvent aider, mais dans quelles proportions ? s’interroge Janette Habel. Les panneaux photovoltaïques chinois, par exemple, ce n’est pas du court terme. »

L’Institut de l’Énergie de l’Université de Texas (États-Unis) a averti que, si elle ne recevait pas de pétrole brut d’ici mars, l’île de Cuba devrait déclarer l’état d’urgence nationale. Le pays, qui ne disposerait alors plus que d’un mois de stocks pétroliers, risquerait la paralysie économique totale. Depuis la cote de La Havane, la population guette désormais l’horizon dans l’espoir de voir enfin apparaître des tankers.