Son livre « Breakneck. China’s Quest to Engineer the Future » (non traduit) est l’un des meilleurs éclairages sur la Chine d’aujourd’hui.
Comment prendre la mesure d’un pays gigantesque, à la fois le plus avancé au monde par certains aspects et parmi les plus rétrogrades par d’autres ? C’est le défi que relève Dan Wang dans son livre Breakneck : China’s Quest to Engineer the Future (non traduit, paru en août 2025). Cet universitaire, passé par le Paul Tsai China Center de l’université Yale avant de devenir chercheur associé à la Hoover Institution de l’université Stanford, a compilé des milliers de données pour donner à voir d’où vient – et surtout où nous mène – la Chine d’aujourd’hui.
Né en Chine, dans la province du Yunnan, élevé au Canada avant de retourner pour six années dans son pays d’origine (à Hongkong, Shanghai et Pékin, entre autres), Dan Wang a écrit l’un des livres les plus éclairants pour comprendre la Chine contemporaine. Il a accordé au Point un long entretien qui ouvre notre série d’articles consacrés à la Chine : une entrée en matière magistrale.
Le Point : Votre livre est incroyablement dense et votre démonstration s’appuie sur des centaines de données. Quels chiffres retiendriez-vous si vous deviez résumer ce qu’est aujourd’hui la puissance chinoise ?
Dan Wang : J’en garderai trois. Le premier est 300 gigawatts : c’est la quantité d’énergie solaire que la Chine devrait produire en 2025. Il s’agit de nouvelles capacités de production mises en service cette année. À titre de comparaison, les États-Unis vont générer 30 gigawatts de solaire sur la même période. Un autre chiffre que je peux donner est 18 : c’est le nombre d’années qui se sont écoulées entre la construction de la première autoroute chinoise, en 1993, et le moment où la Chine avait déjà réalisé l’équivalent du réseau autoroutier américain. Et je donnerai un dernier chiffre : 321 millions. C’est le nombre d’avortements pratiqués en Chine pendant la politique de l’enfant unique, de 1980 à 2015. C’est l’un des immenses traumatismes collectifs que le Parti communiste a infligés à son peuple sur plusieurs générations.
Le modèle chinois fait mieux que celui de l’Occident dans certains domaines ? Si oui, lesquels ?
J’ai récemment pris le train Acela pour me rendre à Washington DC. L’Acela est le seul train à grande vitesse des États-Unis. Et encore… en Europe, il n’irait pas assez vite pour mériter ce qualificatif. C’est un train très instable, et j’étais enthousiaste en lisant un article annonçant que les Américains allaient le moderniser. En réalité, le nouveau modèle sera onze minutes plus lent que l’ancien. Les Américains vont profiter de sièges plus moelleux, mais pas de meilleurs transports. Autre exemple ferroviaire : j’ai écrit une grande partie de mon livre en tant que fellow au centre chinois Paul Tsai de l’université Yale, située dans le Connecticut. De temps en temps, je me rendais à New York pour aller à l’Opéra, et le système ferroviaire fonctionnait, disons, correctement : lent, mais plutôt fiable. Je n’y voyais pas de problème jusqu’à ce que je tombe sur un horaire de 1914 : à l’époque, le trajet entre New York et New Haven était légèrement plus rapide qu’aujourd’hui. Autrement dit, les Américains ne progressent plus : ils ralentissent d’année en année. Actuellement, la Chine a 33 centrales nucléaires en construction ; les États-Unis, aucune. L’Allemagne est à moins deux, car elle les a débranchées. Les Chinois excellent dans l’art de donner à leur population le sentiment que l’avenir sera concrètement meilleur que le présent. Si vous vivez à Shanghai ou même à Guiyang – une grande ville au cœur d’une région rurale immense –, vous voyez de nouvelles stations de métro, de nouveaux parcs, un air plus pur ; à la campagne, davantage de ponts et de lignes à grande vitesse. La vie s’est réellement améliorée en Chine ces dernières années, les Chinois s’attendent à ce que cela continue. C’est là toute la force de ce modèle : il combine croissance économique et résilience politique du Parti communiste, qui parvient à donner à la population une vie meilleure.
Vous affirmez que l’Occident doit s’inspirer d’une partie du système chinois s’il veut redevenir compétitif…
Je crois que l’essentiel tient à une attitude, à une foi, à une conviction. Tous les pays veulent se présenter comme des puissances technologiques, mais les Chinois y croient vraiment. Ils savent que leur « siècle d’humiliation » s’explique par le fait que les impérialistes européens avaient la technologie, et eux non. Les fascistes japonais l’avaient aussi, et pas la Chine. C’est pourquoi ils sont obsédés par la construction d’un système technologique autonome : énergie nucléaire, puissance navale, véhicules électriques, intelligence artificielle… La Chine veut tout faire… et le faire elle-même. Elle a même atteint un pic de consommation pétrolière, en partie grâce à la généralisation des véhicules électriques performants, alimentés non plus par le gaz du Moyen-Orient mais par son charbon, son vent, son énergie solaire et son nucléaire. Il y a là du réalisme, une conscience aiguë de vivre dans un monde hostile, un monde de concurrence acharnée, un monde de requins. Et ils y répondent par la croissance et la technologie. Pour donner un exemple concret : contrairement au Japon, la Chine a ouvert ses portes à Walmart, Apple, Tesla… pour qu’ils implantent leurs usines sur son sol, transmettent leur savoir-faire, forment des ouvriers chinois capables de produire ce qu’il y a de mieux au monde. C’était à la fois une preuve d’humilité et une stratégie d’apprentissage. Aujourd’hui, l’Occident se trouve dans une position analogue à celle de la Chine d’il y a trente ans : il doit, à son tour, inviter ceux qui maîtrisent les technologies et apprendre à faire comme eux.
Vous avez vécu dans des métropoles chinoises, américaines, européennes et vous estimez que les grandes villes de Chine sont devenues plus fonctionnelles que les nôtres…
Je suis particulièrement attaché à Shanghai. Nous aimons nous appeler le « Paris de l’Est », mais je pense qu’il convient désormais d’appeler Paris le « Shanghai de l’Ouest ». C’est aujourd’hui une ville d’environ 26 millions d’habitants. Elle est très bien intégrée : des parcs partout, des stations de métro dans chaque quartier. On peut prendre un train à grande vitesse pour aller directement à la campagne. Je dirais que les Occidentaux – Européens et Américains – ne connaissent pas assez ce que l’Asie a de meilleur. Les Français aiment Tokyo, beaucoup visitent Séoul ou Taipei, mais la Chine reste une zone largement méconnue et sous-estimée.
Vous avez vécu le Covid à Shanghai et assisté à la naissance d’un mouvement de contestation. Pourquoi s’est-il éteint aussi vite ?
La nuit de la protestation a été un événement spontané. Des gens se sont rassemblés rue Urumqi pour dénoncer les mesures sanitaires, après qu’un incendie dans la ville d’Urumqi (région du Xinjiang) a été aggravé par les restrictions empêchant les pompiers d’intervenir. Les habitants de Shanghai se sont réunis pour rendre hommage aux victimes. C’était dans la concession française – le plus bel endroit de Chine, selon moi. Beaucoup de jeunes sont sortis des bars, souvent un peu ivres, filmés par des policiers qui, fait exceptionnel, n’arrêtaient personne. Et là, ces jeunes ont scandé : « À bas le Parti communiste ! » et « À bas Xi Jinping ! » Je n’aurais jamais cru entendre cela en Chine, surtout dans sa ville la plus riche.
Le lendemain, je suis allé sur place : il y avait encore du monde, la police observait mais n’arrêtait toujours pas les gens. Deux mois plus tard, la Chine a abandonné le zéro Covid. Pas directement à cause de ces protestations : elles ont été un facteur, mais le principal moteur était l’épuisement total de l’appareil d’État. Le gouvernement n’était plus capable de maintenir un tel contrôle ; certaines villes pauvres n’avaient plus les moyens de confiner. Quand le virus a enfin touché Pékin, la question s’est posée : peut-on confiner la capitale ? La réponse a été non. Xi Jinping venait de terminer ses grands rendez-vous politiques ; il avait donc une fenêtre pour reculer sans perdre la face. Ce qu’il a fait, davantage par épuisement que sous la pression populaire.
Les forces démocratiques ont-elles complètement disparu en Chine ?
Elles sont très faibles. En général, quand il y a des protestations en Chine, ce sont des manifestations autour de problèmes concrets et immédiats : la construction d’un incinérateur à ordures dans un quartier, la perte d’argent dans un scandale bancaire, etc. Mais il y a très peu de manifestations visant la nature même du système politique. Celles-ci sont surveillées et étouffées bien plus sévèrement. Les Chinois se mobilisent davantage pour des questions technocratiques et tangibles, liées à la qualité de vie.
Comment interprétez-vous les récentes purges au sein de l’armée chinoise ?
J’ai passé six ans en Chine : d’abord deux à Hongkong, puis deux à Pékin, et enfin deux à Shanghai. Beaucoup de mes amis étaient correspondants étrangers, diplomates ou cadres d’entreprise ; tous avaient le même objectif : essayer de comprendre ce qui se passe dans ce pays. Ce qui m’a le plus frappé, c’est que la politique chinoise baigne dans un mystère absolu. À Washington, tout le monde parle, commente, bavarde. Les démocrates font fuiter des informations contre les républicains et inversement. À Pékin, c’est l’inverse : personne ne sait rien. Même au sein du Politburo, qui compte 23 personnes, très peu savent vraiment ce que pense Xi Jinping. Le système politique est une boîte noire : un monde de secrets dont ceux qui savent vraiment ce qu’il en est ne parleront jamais, ni à vous, ni à moi. Tout cela montre une chose : Xi Jinping concentre aujourd’hui un pouvoir immense et impose seul sa volonté.
« Même au sein du Politburo, qui compte 23 personnes, très peu savent vraiment ce que pense Xi Jinping. »
Dan Wang
L’armée chinoise est-elle aussi puissante qu’elle le prétend malgré son manque d’expérience au combat ?
La puissance militaire chinoise repose sur une base industrielle énorme qu’elle peut réorienter pour fabriquer de nombreux composants militaires essentiels. Actuellement, la Chine produit beaucoup de drones. Ces drones sont utilisés par les Russes et les Ukrainiens pour s’entre-tuer. La Chine possède une capacité navale énorme. Il y a un dicton, attribué soit à Joseph Staline, soit à la marine américaine lorsqu’elle a vaincu la marine impériale japonaise dans les années 1940, qui dit : « La quantité est une qualité en soi ». Les Japonais construisaient des navires de guerre et des porte-avions formidables, mais ils ne pouvaient en construire que deux par an, tandis que les Américains, grâce à leur supériorité industrielle écrasante, pouvaient submerger n’importe lequel de ces systèmes japonais sophistiqués. Il me semble que les Américains sont aujourd’hui dans la position de la marine impériale japonaise : ils construisent quelques systèmes très avancés, mais les Chinois en construisent beaucoup plus. La Chine a environ 1 500 navires en construction, principalement commerciaux, tandis que les États-Unis en ont 5.
La préparation au combat des troupes chinoises est impossible à déterminer. Personne ne connaît la réponse à cette question, pas même Xi Jinping. Mais nous pouvons dire avec certitude que les Chinois sont capables de surpasser largement l’Occident en matière de construction. C’est ce que je considère comme l’avantage le plus durable de la Chine.
L’axe Pékin-Moscou est-il aussi soudé qu’il y paraît ?
Je ne suis pas un expert en la matière, mais chacun sait qu’il existe de nombreuses tensions historiques entre ces deux pays. Ils se sont affrontés par le passé et partagent une longue frontière. À la naissance de la République populaire, au début des années 1950, Staline était nettement supérieur à Mao, et les Soviétiques ont apporté beaucoup d’aide technique à ce dernier. Aujourd’hui, c’est la Chine qui a toutes sortes d’avantages, en raison de son économie bien plus fonctionnelle, de sa base industrielle bien plus grande et de son leadership plus rationnel et calculateur.
Pékin nourrit-il des ambitions territoriales au-delà de Taïwan ?
Il ne fait aucun doute que Pékin veut Taïwan, c’est complètement explicite. La question est de savoir combien de territoires supplémentaires Pékin veut conquérir. Je pense que la Chine veut dominer l’ensemble de l’Asie du Sud-Est. Ils veulent que les dirigeants de la Malaisie, des Philippines et de Singapour se rendent à Pékin et se prosternent pour le plaisir de l’empereur. Les Japonais sont catastrophés à l’idée de ce scénario. Pour l’Occident, la question est la suivante : qu’est-il prêt à faire pour empêcher la Chine de dominer ses voisins proches ?
Pourquoi la mobilisation en faveur du Tibet et du Xinjiang a-t-elle reflué en Occident ?
Probablement parce que les Occidentaux sont passés à autre chose et ont cessé de se soucier réellement des Tibétains et des Ouïghours. Aux États-Unis en particulier, il est rare que les acteurs de cinéma ou les politiciens, notamment en Californie, se concentrent longtemps sur un même sujet. Les Chinois, eux, ont travaillé à étouffer ces discussions, mais les Occidentaux ont simplement tourné leur attention vers d’autres causes : les peuples du Moyen-Orient, d’Afrique ou d’ailleurs.
Les Occidentaux ont appris à l’école qu’il existait des pays développés, des pays sous-développés et d’autres en développement. Cette lecture est caduque selon vous. L’Occident doit-il apprendre à se penser comme une région « en développement » ?
Les termes de « développé » et « en développement » ont été inventés par des économistes, et ils pouvaient avoir un sens autrefois, mais ils ne correspondent plus à l’état d’esprit nécessaire aujourd’hui. Voulez-vous être un pays développé, donc « achevé », ou rester un pays en développement, c’est-à-dire en mouvement ? Si vous êtes développé, cela signifie que votre société est parfaite, que tout est résolu, mais ce n’est évidemment pas le cas. Donc, nous sommes toujours en développement, et nous devons le rester. La Chine se définit d’ailleurs comme un pays en développement, souvent pour des raisons diplomatiques, mais c’est en réalité un état d’esprit utile : voir l’avenir comme perfectible. L’Europe, elle, est devenue un mausolée. Ma femme est autrichienne et quand nous nous promenons à Vienne, j’ai l’impression de marcher dans un musée à ciel ouvert qui célèbre les gloires de l’empire plutôt que l’avenir. Beaucoup d’endroits d’Europe ne vivent plus que pour le tourisme. Les États-Unis paraissent plus dynamiques, la Chine aussi : j’aimerais qu’il y ait plus de centres dynamiques dans le monde que ces deux-là… Toutefois, Paris garde, à mes yeux, un bon équilibre entre ancien et moderne.
Merci d’épargner Paris. Pourtant, en France, on se déchire autour d’un tronçon d’autoroute et la liaison ferroviaire rapide entre Paris et son principal aéroport n’est toujours pas achevée, près d’un an et demi après les Jeux olympiques…
Il faut commencer par se voir comme un pays en développement, sinon, en se pensant développé, on ne construit plus rien. J’ai passé une dizaine de jours à Paris cet été, et j’aime toujours autant cette ville, que je trouve encore très fonctionnelle. Ce que je dis souvent aux Américains, c’est qu’on n’a pas besoin d’atteindre le niveau de construction chinois ; il existe de meilleurs modèles : les Français, les Espagnols, les Japonais construisent leurs infrastructures à des coûts bien plus raisonnables. À New York, l’extension du métro a coûté environ neuf fois plus cher par kilomètre qu’à Madrid ou à Paris. Donc, même si les Français se plaignent, ils restent en meilleure posture que l’Allemagne, où les trains sont en retard une fois sur deux. Même si la France paraît mal en point, au moins elle n’est ni américaine ni britannique. En matière d’urbanisme, je dis souvent : ne faites pas confiance à ceux qui parlent anglais. L’un des péchés originels du monde anglo-saxon est le droit coutumier, qui permet trop facilement à quiconque de bloquer un projet devant un juge.
En Occident, les adeptes de la décroissance sont de plus en plus nombreux. L’Europe peut-elle se permettre de renoncer à se développer ?
J’ai l’impression que les Européens pratiquent la décroissance depuis des décennies (rires). Pour ma part, je ne comprends pas comment un programme politique peut promettre à ses citoyens de les appauvrir. C’est une chose étrange à dire dans une démocratie. Je préfère nettement l’approche chinoise ou américaine : faire mieux, se renforcer, gagner en puissance géopolitique. Les Européens ressemblent beaucoup aux Japonais : perfectionnistes, aimant le confort, le cadre, la beauté. Les Chinois et les Américains, eux, vont plus vite, prennent des raccourcis, leurs villes sont laides, leurs croissants épouvantables mais leurs gouvernements ambitionnent la puissance. Je trouve étrange qu’en Europe certains mouvements politiques puissent sérieusement prôner un programme qui annonce un affaiblissement du pays. Croyez-moi, les Chinois croient au développement. Le concept de décroissance n’est pas arrivé en Chine et celle-ci ne peut pas fonctionner face à un adversaire dont le but est de construire toujours davantage.
Cette posture nous conduit-elle à devenir les vassaux de la Chine et des États-Unis ?
Cela ressemble un peu au fatalisme autrichien, qui a fait tomber leur empire. Cet été au Danemark, j’ai vu Novo Nordisk, l’un des fleurons européens, subir une chute de 30 % de son action à cause de la concurrence d’Eli Lilly, une entreprise américaine. Pendant ce temps, la Chine désindustrialise l’Europe, surtout l’Allemagne et son secteur automobile. Et, à l’autre extrémité du spectre, les entreprises américaines de services – biotech, finance, logiciels – sont bien plus compétitives. Une grande partie du marché boursier européen ne tient que parce que les riches Asiatiques achètent des sacs de luxe français. Ce n’est pas durable. Dans chaque grand pays d’Europe, les partis populistes dépassent les gouvernements en place. Quand l’économie faiblit, la politique se délite. On ne peut pas entretenir l’illusion du confort éternel. Comme le disent les conservateurs asiatiques : pour que les choses restent semblables, il faut que tout change.
« Le concept de décroissance n’est pas arrivé en Chine. »
Dan Wang
L’Europe semble prise en étau entre une Chine intransigeante, qui a contribué à la désindustrialisation du continent, et un allié américain devenu imprévisible. Quelle voie suivre ?
Construire une puissance économique et une puissance politique. C’est l’essentiel. Si les alliés deviennent erratiques, peu fiables et parfois directement menaçants pour l’intégrité territoriale européenne, alors il faut soit plus de puissance, soit de meilleurs alliés. Et je ne pense pas qu’un meilleur allié que l’Amérique soit disponible, car la Chine est le plus grand soutien indirect de la guerre contre l’Ukraine. La réponse doit donc être de développer des capacités économiques, des capacités d’entreprise, un certain degré de riposte crédible et une certaine force. J’étais en Europe quand Ursula von der Leyen est allée voir Donald Trump et a capitulé sur toutes ses exigences. L’Europe est toujours confrontée à des tarifs douaniers assez élevés, et les États-Unis n’ont presque rien concédé à l’Europe. Von der Leyen a dû présenter cela comme un grand succès. Pour moi, c’est humiliant. Pour les Européens, la question est de savoir comment arrêter cette humiliation.
Les dirigeants chinois parient-ils sur un effondrement de l’Occident ?
C’est en effet l’une de leurs stratégies : ils croient que l’Occident regorge de contradictions et s’effondrera bientôt. Que les démocraties elles-mêmes sont instables, ce qui est un vieil argument que les autoritaires avancent depuis des siècles. Que Donald Trump est une personne tellement erratique qu’il détruit non seulement son propre pays, mais aussi le système d’alliances occidental. Que la Silicon Valley construit tellement de technologies, livrées ensuite au public, que cela donne une sorte de « bouillie cérébrale », comme on dit en Californie. Que toutes ces courtes vidéos générées par l’IA, que tout le monde adore, amèneront l’Occident à s’effondrer de son propre chef. Pour ma part, je ne pense pas que cela soit susceptible de se produire. Je pense que les Chinois sous-estiment la robustesse des institutions occidentales. Mais j’aimerais que le libéralisme se renouvelle, démontrant sa robustesse. Qu’il devienne beaucoup plus crédible économiquement, ainsi que politiquement et géopolitiquement. Nous pourrions peut-être commencer par nous débarrasser de la décroissance.
Le fait que les élites chinoises continuent d’envoyer leurs enfants étudier en Occident n’est-il pas le signe que la liberté et la démocratie restent universellement désirables ?
Beaucoup de Chinois ont envoyé leurs enfants étudier dans les universités américaines – à commencer par Xi Jinping, dont la fille a étudié à Harvard et a obtenu son diplôme en 2014. Je n’ai pas fait Harvard, mais moi aussi j’ai été diplômé en 2014 à New York, et plusieurs personnes autour de moi la connaissaient. Il est très courant, pour les élites mondiales, d’envoyer leurs enfants à Harvard, Stanford, Yale, etc. Mais l’un des points que j’essaie de souligner, c’est qu’en Chine très peu de gens se sentent véritablement en sécurité. Même si vous êtes un privilégié à Pékin, vous vivez avec un sentiment d’insécurité permanente, de précarité – voire d’apocalypse. Imaginons que vous fassiez partie de la classe supérieure, dans une entreprise technologique : vous ne savez jamais quand Xi Jinping décidera de « corriger » les dirigeants, comme il l’a fait avec Jack Ma ou d’autres, les accusant de violer les « valeurs socialistes fondamentales ». Si vous travaillez dans la finance, Xi Jinping a désormais plafonné les salaires à 300 000 dollars : certains banquiers ont dû rendre ce qui dépassait cette limite.
Même à l’intérieur du Parti communiste ou de l’armée, personne n’est à l’abri : il y a quelques semaines, Xi Jinping a limogé 23 généraux, dont un membre du Politburo – ce qui est extrêmement rare. Bref, il n’y a jamais de sentiment réel de sécurité, même parmi les élites. C’est pourquoi beaucoup cherchent à se ménager une « sortie de secours » : une seconde nationalité ou une résidence à l’étranger, au cas où il leur faudrait fuir le Parti communiste.
La Chine vous manque-t-elle ? Voudriez-vous y retourner un jour ?
La Chine me manque. Shanghai aussi. Je pense que c’est l’une des meilleures villes d’Asie. Le Yunnan me manque aussi, avec ses montagnes, son nord qui ressemble au Tibet et son sud à la Thaïlande. Ces deux régions en particulier, l’Est et le Sud-Ouest, sont deux de mes endroits préférés au monde. La Chine est un endroit spécial. J’ai écrit ce livre du mieux que je pouvais pour démontrer plusieurs choses. D’abord que le Parti communiste chinois a infligé des traumatismes générationnels à sa population pendant près de huit décennies. Que ce soit le Grand Bond en avant, une famine qui a tué des dizaines de millions de personnes, la folie de la Révolution culturelle, la politique de l’enfant unique…, ce sont des événements majeurs. Et puis le zéro Covid aussi, qui a rendu beaucoup de gens fous. Dans le même temps, le pouvoir a réussi à créer une croissance économique incroyable qui a sorti 1,4 milliard de personnes de l’extrême pauvreté. Des centaines de millions de personnes ont rejoint la classe moyenne, et des dizaines de millions d’autres figurent aujourd’hui parmi les élites mondiales qui peuvent voyager à Paris sur un coup de tête pour acheter des sacs à main de luxe ou des grands vins. Ces deux choses sont vraies. Il ne faut nier ni la croissance économique ni les traumatismes politiques. Les bons livres sur la Chine et les bons commentateurs du pays reconnaissent les deux. C’est pourquoi j’ai décidé de regarder la réalité en face.

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