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« Dans 20 ans, nous remercierons Donald Trump » : comment le Canada riposte aux menaces américaines

« Dans 20 ans, nous remercierons Donald Trump » : comment le Canada riposte aux menaces américaines

La légende se raconte toujours dans les auberges de Saint-Michel-des-Saints, petite commune perdue à 150 kilomètres au nord de Montréal. Pendant vingt ans, un vieil homme au visage buriné s’enfonçait chaque matin dans les bois. Il arrêtait son pick-up en pleine clairière et nourrissait de mélasse une trentaine d’ours noirs du Québec.

En ce mois de février, entre deux tempêtes de neige et par – 20 degrés, on croit encore parfois apercevoir celui qu’on appelait « Lizon » s’enfoncer dans l’immense forêt qui cerne le lac Taureau.

Le gaillard incarne à lui seul une part de l’esprit canadien : posé, un peu rustre, mais qui n’a peur de rien. Pas même des menaces du puissant et tempétueux voisin américain. Depuis que Donald Trump a dit qu’il rêvait de faire du Canada le « 51e État » des États-Unis, un vent de stupeur s’est levé à la frontière sud et souffle jusque dans les coins reculés du Grand Nord canadien.

Le Canada subit de plein fouet les « tariffs » du président américain : les droits de douane ont augmenté de 25 % sur la plupart des produits et jusqu’à 50 % pour l’acier et l’aluminium. Pris de court, Ottawa cherche la parade et tente de réduire sa dépendance aux États-Unis. Le gouvernement a ainsi désigné fin 2025 plusieurs « Grands projets d’intérêt national ». Parmi eux, une mine perdue dans les forêts québécoises : Matawinie, à Saint-Michel-des-Saints.

Premier producteur occidental de graphite

Pour rejoindre le village – 2 760 habitants permanents – comptez deux bonnes heures de route depuis Montréal. Il faut user du lave-glace et du désembuage afin d’éviter les nombreux nids-de-poule et ne pas crever un pneu dans cette région isolée. Au détour d’une « pourvoirie », ces commerces de chasse et pêche, on s’engouffre dans une vallée qui serpente sur quelques kilomètres. Apparaissent alors, au détour d’un virage, les excavatrices jaunes qui chenillent sur un mont noyé sous la neige. Elles préparent l’ouverture, en 2028, d’une mine de graphite.

Dans la mine de graphite de Saint-Michel-des-Saints, au Québec, le 11 février 2026. DAVID HIMBERT/DAVID HIMBERT/HANS LUCAS POUR « LE POINT »

Il y a dix ans, des chercheurs ont sillonné en hélicoptère 20 000 kilomètres carrés de terrain avant de trouver ce précieux gisement. Cette poudre grise pailletée, produite à 80 % par la Chine, est primordiale dans la conception de batteries de voitures électriques, pour l’industrie de la défense, l’éolien, le solaire, les data centers… Le projet doit permettre au Canada de conforter sa place de premier producteur occidental de graphite.

Nous profitons beaucoup de la puissance économique et de la défense de notre voisin. Le Canada doit faire son examen de conscience.

Jean Charest, ex-Premier ministre du Québec

Dans l’usine-test de Saint-Michel-des-Saints, les résidus de matière grise échappés des machines collent aux semelles des chaussures de sécurité. Ici, le minerai est explosé, concassé puis affiné, de la roche à la batterie. Pour devenir souverain, rien de mieux que de contrôler une chaîne de production du début à la fin. Extrait de la mine québécoise, le graphite sera conduit dans la vallée industrielle de Bécancour, à trois heures de camion. Le Canada tente de s’affirmer comme une puissance énergétique, commerciale et militaire – et de sortir enfin de l’ombre de son grand voisin. Mais le chemin est long…

Jean Charest, ex-Premier ministre du Québec (2003-2012), en charge des relations avec Washington pour le gouvernement Trudeau, le sait mieux que quiconque. Il nous reçoit à Montréal, au pied des gratte-ciel de verre sur lesquels se reflète la neige. Ce politicien très affable, cheveux blancs bouclés plaqués en arrière, est l’une des voix les plus sollicitées depuis que la tension nord-américaine s’est emballée. « Cette semaine, il n’a accepté qu’une entrevue… la vôtre », glisse son attachée de presse.

Dans le bureau de l’ancien Premier ministre du Québec Jean Charest, le In the office of former Quebec Premier Jean Charest, à Montréal le 12 février 2026. DAVID HIMBERT/DAVID HIMBERT/HANS LUCAS POUR « LE POINT »

Dans son bureau où figure en bonne place une photo de lui avec Jacques Chirac, il analyse les rapports américano-canadiens. « Dans vingt ans, on remerciera Trump de nous avoir sortis de notre léthargie ! Car il n’a pas tort : nous profitons beaucoup de la puissance économique et de la défense de notre voisin. Le Canada doit faire son examen de conscience », clame-t-il.

Pour ce pragmatique, le Canada doit désormais jouer la montre. Le retoquage par la Cour suprême des droits de douane exorbitants, le 20 février, est un signal encourageant pour Ottawa. « Suivront ensuite les élections de mi-mandat en novembre, guette Jean Charest. Le soutien à Trump s’effrite dans l’opinion américaine. Nous pensons donc qu’il perdra une certaine emprise au cours de l’année ».

En bout de ligne, une chose ne changera pas : les Américains seront toujours nos principaux partenaires.

Jean Charest

Politicien chevronné, l’ex-Premier ministre du Québec salue les projets comme celui de la mine de Saint-Michel-des-Saints, mais il sait que les volontés d’indépendance canadienne se heurtent bien souvent à la réalité. Les économies américaines et canadiennes sont si imbriquées qu’il semble impossible de se passer du voisin. « Détricoter les chaînes d’approvisionnement entre les deux pays coûterait des centaines de milliards de dollars, poursuit Jean Charest. 25 % de ce que nous exportons aux États-Unis vient… des États-Unis : une même pièce automobile traverse parfois plusieurs fois la frontière avant de devenir une voiture. Aujourd’hui, nous payons une taxe, celle de l’incertitude. Mais en bout de ligne, une chose ne changera pas : les Américains seront toujours nos principaux partenaires ».

Stéphane Dion, ex-ambassadeur du Canada en France et en Allemagne, appelle lui aussi ses compatriotes à se montrer résilients. « Notre approche, c’est de faire jouer notre relation intime avec la civilisation états-unienne : le Congrès, les relations provinces à États, les universités… » explique le tout juste retraité.

Trump en violente superstar de hockey

Reste que les attaques de Trump ont fait naître un patriotisme insoupçonné au pays de l’érable. Les casquettes « Le Canada n’est pas à vendre » s’arrachent. Dans les cafés d’Ottawa et de Montréal, on ne boit plus d’Americano, mais du « Canadiano ». Les rayons des épiceries sont bardés d’autocollants « made in Canada ». Le whiskey et le bourbon américains sont boudés. Des abonnements Netflix résiliés. Un bon tiers du tourisme canadien vers les États-Unis s’est effondré.

Symbole de cette tension, il a suffi de neuf secondes, il y a un an, pour qu’une bagarre générale éclate lors d’un match de hockey sur glace entre le Canada et les États-Unis. Les rivaux se sont récemment retrouvés en finale des Jeux olympiques d’hiver en Italie. Après la victoire américaine, la Maison-Blanche a posté la photo d’un aigle à tête blanche enserrant de ses griffes une oie canadienne.

Donald Trump a enfoncé le clou en postant sur X une vidéo délirante réalisée par IA. Il s’y représente en joueur de hockey américain surpuissant et violent face au Canada, terrassant l’ennemi juré et administrant quelques beignes à un joueur adverse au passage…

« Lors de son premier mandat, on ne prenait pas vraiment Trump au sérieux, avoue une source gouvernementale à Ottawa. Il y avait encore des “adultes dans la pièce” au sein de son équipe pour le gérer ».

Réélu en novembre 2024, le « Trump 2.0 » se révèle bien plus agressif. Jusqu’où poussera-t-il l’avantage face à son vieil allié ? En janvier dernier, la modélisation d’une invasion militaire américaine a fuité dans le Globe and Mail, l’un des plus grands journaux canadiens. En cas d’invasion, les Canadiens verraient leurs points névralgiques neutralisés en deux jours, et devraient entamer une guérilla depuis l’arrière-pays.

« C’est très peu plausible, rassure Justin Massie, spécialiste des questions de défense à l’université de Montréal. Il n’empêche que cela n’avait pas été envisagé depuis un siècle. On a toujours tenu pour acquis qu’on avait des voisins bienveillants. Ce n’est plus le cas ».

Sur le campus de l’uiversité McGill, à McGill. DAVID HIMBERT/DAVID HIMBERT/HANS LUCAS POUR « LE POINT »

Dans son podcast The War Room, l’idéologue trumpiste Steve Bannon a parlé début février du Canada comme d’un pays « hostile, pas neutre », « la prochaine Ukraine ». Jusqu’ici, seule la série satirique américaine South Park avait osé imaginer il y a vingt ans, sur le ton de l’humour, un conflit armé entre le Canada et les États-Unis. Désormais, l’hypothèse n’est plus simplement une grosse boutade. La nouvelle stratégie industrielle de la défense du Canada, dévoilée le 17 février, est un choc d’autonomie inédit.

Pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, Ottawa consacrera 2 % de son budget à la défense en 2026, contre un timide 1 % auparavant. Le pays s’est même engagé à grimper à 5 % du PIB pour sa défense d’ici à 2035 – un objectif jugé irréaliste par certains experts.

Dans le même temps, le Canada a indiqué « réévaluer » son contrat de plusieurs milliards de dollars pour l’acquisition de 88 F-35 américains, même si les experts doutent que le Canada puisse se fournir ailleurs qu’en Amérique pour sa future flotte de chasseurs.

Le « coup de Davos » de Mark Carney

Élu Premier ministre il y a moins d’un an, Mark Carney s’est érigé en symbole de cette résistance. Financier bien mis, ex-gouverneur des banques du Canada et d’Angleterre, il est devenu l’une des principales têtes de Turc de Trump. Son slogan de campagne « Elbows up ! » évoquait une manière rugueuse de jouer au hockey, les coudes en avant.

Avant de gonfler les muscles, l’ex-banquier a d’abord montré patte blanche. « Au début du mandat de Carney, le Canada a relancé l’idée controversée d’un pipeline vers les États-Unis, mis en sourdine ses politiques écologiques et suspendu une taxe sur les Gafam… », énumère Stéphane Paquin, professeur en politiques publiques et en économie politique internationale à Montréal.

Mais c’est son discours du 20 janvier à Davos qui a le plus marqué les esprits. « Le monde a changé, Washington a changé. Il n’y a presque rien de normal maintenant aux États-Unis », a cinglé le Premier ministre canadien. Réplique de Trump dans la journée : « Le Canada vit grâce aux États-Unis. Souviens-t’en, Mark, pour ton prochain discours… ».

Le Premier ministre canadien Mark Carney au Forum de Davos, le 20 janvier 2026. FABRICE COFFRINI/AFP/FABRICE COFFRINI

De par sa géographie (plus de 8 800 km de frontière commune), le Canada est en première ligne pour les coups de sang trumpiens. Dans le pays, on se compare volontiers à un « canari dans la mine », à l’image de cet oiseau lanceur d’alerte qui prévient les mineurs du coup de grisou à venir. « Il ne faut pas divorcer mais entrer dans une relation libre, ose le professeur de sciences politiques à Montréal, Justin Massie. Entre partenaires consentants, il faut pouvoir aller voir ailleurs. »

Neuf mois après le début du mandat Carney, Ottawa a ainsi conclu vingt-six accords avec onze pays en matière d’énergie et de ressources naturelles, notamment avec la Chine, déclenchant la fureur de Trump. Et Carney s’apprête désormais à se réconcilier avec l’Inde – après une glaciation due à des affaires d’espionnage – pour parvenir là aussi à des accords commerciaux.

La brute et le goûter

« Ce que Mark Carney a dit à Davos, nous le pratiquions déjà depuis plusieurs mois », indique au Point le ministre canadien de l’Énergie et des Ressources naturelles, Tim Hodgson, rencontré lors d’un passage à Paris. Il a mis des mots sur ce que ressentaient toutes les puissances moyennes.

Le ministre prend une inspiration et tente une image. « Je vais peut-être m’attirer des ennuis, mais imaginez une grande cour de récréation. À la pause, les enfants ont peur de sortir car une brute menace de voler leur goûter. La brute en choisit un, souvent parmi les plus faibles, le frappe et lui confisque son goûter. Que font les autres ? Ils lui donnent alors leur goûter pour ne pas subir le même sort. Nous sommes un peu dans cette situation. Les puissances moyennes ne peuvent s’en sortir que si elles sont unies. »

Dernière menace en date de la part de la « brute » : le chantier du pont Gordie-Howe qui doit relier Détroit, aux États-Unis, à la ville de Windsor, au Canada. L’Amérique menace de retarder l’inauguration. « Nos équipes le prennent au sérieux. Il ne faut surtout pas en rire, c’était l’erreur du début, décrypte une source gouvernementale. En revanche, on essaie toujours de comprendre ce que Trump veut obtenir in fine. Il balance un coup de massue pour négocier avant la désescalade. C’est théorisé dans son livre The Art of the Deal ».

Pour cette même source, « inutile de réagir à chaud » : « Il y a souvent un grand décalage entre le discours ultra-offensif sur Fox News et le ton cordial entre les ministres des deux pays après au téléphone. »

L’épisode du pont Gordie-Howe, énième sujet de querelle inattendu, pimentera les négociations lors du réexamen de l’accord de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, qui doit intervenir ces prochains mois.

Mark Carney disposera-t-il d’une marge de manœuvre suffisante lors des négociations face au géant américain ? Son coup de Davos lui a permis de mobiliser l’opinion publique, mais c’est bien maigre face au déséquilibre qui perdure entre les deux voisins nord-américains.

Route d’accès à la mine de graphite de Saint-Michel-des-Saints, au Québec, le 11 février 2026. DAVID HIMBERT/DAVID HIMBERT/HANS LUCAS POUR « LE POINT »

Quant aux « Grands projets », comme la mine Matawinie au Québec, ils mettront plusieurs années avant de donner des résultats. Dans le village en contrebas, les motoneiges vert fluo filent à toute allure entre les pick-up. Autrefois perdu et hostile, le coin s’agite pour devenir l’une des principales étapes sur la longue route de l’autonomie canadienne. Dans les forêts glacées entourant Saint-Michel-des-Saints, on n’a pas fini d’invoquer l’esprit de Lizon et de ses ours noirs.

Trump et les indépendantistes

Trump va-t-il réveiller les velléités indépendantistes au Canada ? Au Québec, si le Parti Québécois (PQ) est en tête des intentions de vote avant les élections d’octobre prochain, avec, comme mesure phare, la promesse d’un référendum sur l’indépendance (le dernier date de 1995), les anti-indépendantistes restent majoritaires. Les sondages donnent toujours le camp du rejet de l’indépendance autour de 60 %… Un chiffre qui ne baisse pas. En revanche, un vent indépendantiste s’est levé dans un autre État, l’Alberta, surnommé le « Texas du Canada ». La province concentre 84 % de la production pétrolière nationale mais estime ne pas en voir la couleur. Même si l’hypothèse paraît improbable, une pétition pour un référendum circule. Il doit se tenir si celle-ci récolte 10 % des signatures au sein de la population. L’administration Trump s’engouffre dans la brèche. Ses émissaires ont déjà rencontré les indépendantistes à trois reprises. Une manière discrète, pour les États-Unis, de continuer à déstabiliser le Canada.