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Dans l’hémisphère de Trump

Dans l’hémisphère de Trump

Les Vénézuéliens n’y croyaient plus : le 3 janvier 2026, Nicolas Maduro a été fait prisonnier. À Mar-a-Lago, Donald Trump raconte l’« opération militaire extraordinaire ». Et annonce : « Nous allons diriger le pays jusqu’à ce que nous puissions faire une transition sûre, appropriée et judicieuse. » Cela pourrait prendre « un moment ».

Son discours est désarmant de franchise. Trump évoque à peine le tournant pour les Vénézuéliens. Mais il avertit : « Nos entreprises pétrolières américaines, les plus grandes du monde, vont s’installer, dépenser des milliards de dollars, réparer les infrastructures, très abîmées, et gagner de l’argent pour le pays. »

« Démocratie » et « élections » : les mots qui ne sont jamais prononcés

Il s’agit de réparations non seulement pour le pétrole américain, « unilatéralement saisi et vendu » lors des nationalisations sous Chavez, en 2007, mais aussi pour les migrants vénézuéliens arrivés aux États-Unis. Marco Rubio, secrétaire d’État, et Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, géreront le pays, même si Delcy Rodriguez, vice-présidente de Maduro, devient présidente. Les mots « démocratie » et « élections » ne sont pas prononcés.

La doctrine Monroe, on l’a largement dépassée…

Donald Trump

C’est l’application de ce que le New York Post a appelé, le 5 janvier 2025, la « doctrine Donroe », jeu de mots alliant la doctrine Monroe et le prénom de Trump.

Le 8 janvier 2025, la « doctrine Donroe » fait la une du « New York Post ». La veille, expliquait le quotidien, le président américain, réélu en novembre 2024, avait notamment déclaré « vouloir renommer le golfe du Mexique “golfe d’Amérique” ». © (« The New York Post »/SP)

Il s’y réfère. « La doctrine Monroe, c’est pas rien, mais on l’a largement dépassée… On l’appelle maintenant le “document Donroe”… D’après la nouvelle Stratégie de sécurité nationale [la NSS, doctrine de politique étrangère et de défense de la Maison-Blanche, NDLR], la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question… » Le président colombien, Gustavo Petro, devrait « faire gaffe à ses fesses » et Cuba est « quelque chose dont nous finirons par parler ».

La « troïka de la tyrannie » sous pression

Rubio, d’origine cubaine, savoure. Il rêvait de la chute de Maduro pour mettre fin au bolivarisme, socialisme lancé par Hugo Chavez, au Venezuela, à Cuba et au Nicaragua – la « troïka de la tyrannie », selon John Bolton, ex-conseiller à la sécurité nationale de Trump. Il déclare que le pétrole restera sous sanctions. « C’est un moyen de faire pression sur le régime vénézuélien. Qu’il fasse ce que les États-Unis veulent », estime Phil Gunson, à Caracas, pour l’International Crisis Group.

Ce n’est pas tout. Le pétrole du Venezuela est devenu accessible à Fidel Castro quand Hugo Chavez a été élu président, en 1998. Éperdu d’admiration pour Castro, il avait donné jusqu’à 100 000 barils par jour à Cuba, qui les revendait.

Cuba est près de tomber.

Donald Trump

Selon l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), le manque d’entretien des plateformes pétrolières a fait tomber la production à 960 000 barils en novembre 2024, contre 3,4 milliards en décembre 1997. Les livraisons à Cuba seraient tombées à 30 000 barils.

L’espoir de Rubio est que, sans cette manne, le régime cubain ne puisse plus contenir la grogne populaire et s’effondre. Il suggère aussi que les États-Unis pourraient intervenir : « Si je vivais à La Havane et que j’étais au gouvernement, je serais inquiet. » Le lendemain, dans son avion Air Force One, Trump lance : « Cuba est près de tomber. » Il menace aussi le Mexique.

« Enrôler » et « s’étendre »

La partie « hémisphère occidental » de la NSS de 2025 est claire : « Après des années de négligence, les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe pour restaurer la prédominance américaine dans l’hémisphère occidental, et pour protéger notre patrie et nos accès à des lieux clés dans la région. Nous refuserons aux concurrents étrangers la capacité à positionner des forces… ou à posséder ou contrôler des actifs vitaux… »

Deux axes sont mis en avant : « enrôler » des pouvoirs amis (qui contrôlent l’immigration, stoppent la drogue) et « s’étendre » à de nouveaux partenaires, même « aux visions différentes », s’il existe des « intérêts communs ». La présence militaire doit être réservée à cette zone, « loin des théâtres dont l’importance relative pour la sécurité nationale américaine a décliné ». Les ressources constituent un but majeur, « que l’Amérique devrait développer en établissant des partenariats ».

Une doctrine Monroe bis ?

C’est une adaptation de la doctrine Monroe du XIXe siècle, dont l’idée était de bouter les Européens hors de l’hémisphère occidental (le continent américain). Teddy Roosevelt l’étendit en arrogeant aux États-Unis le droit d’intervenir dans les pays latino-américains qui se comporteraient mal. Lui-même était un Rough Rider, de l’unité de cavalerie qui combattit dans la guerre contre l’Espagne en 1898.

Le 3 janvier, le président américain et son secrétaire d’État, Marco Rubio, supervisent l’opération militaire américaine au Venezuela de Mar-a-Lago, à Palm Beach (Floride). © (Getty Images via AFP)

Les États-Unis ont ensuite mené des dizaines d’opérations et occupations militaires dans la région, jusqu’aux années 1930. Eduardo Gamarra, politologue à l’Université internationale de Floride, retrace : « Plus tard, elles ont cessé, pour préférer, sous Franklin Delano Roosevelt, le soutien aux dictateurs, Fulgencio Batista, à Cuba, Anastasio Somoza, au Nicaragua… » C’est l’époque de la phrase : « C’est peut-être un fils de pute, mais c’est notre fils de pute. »

Pendant la guerre froide, les coups d’État pour renverser les dirigeants de gauche sont organisés et financés en secret par la CIA. Il a fallu des demandes de déclassification pour confirmer son implication dans l’opération contre Salvador Allende, au Chili, en 1973. « Aujourd’hui, nous nous en vantons », note Gamarra.

Les vidéos des 30 frappes sur des bateaux vénézuéliens ont été postées sur les réseaux sociaux et Trump a organisé une conférence de presse sous les ors de Mar-a-Lago pour la chute de Maduro.

« Les États-Unis s’arrogent le droit de déterminer qui dirige les pays des Caraïbes. C’est un retour au XIXe siècle et début du XXe, analyse le chercheur. Quand les gouvernements de la région ne faisaient pas ce que les États-Unis voulaient, ils envoyaient les marines. Ils prennent le droit de décider des conséquences si un gouvernement ne fait pas ce qu’ils veulent. » Le prétexte démocratique a disparu, l’intérêt économique est assumé, en supposant que ni Vladimir Poutine ni Xi Jinping ne réagiront.

Le monde partagé

Fiona Hill, conseillère de la Maison-Blanche pour la Russie de 2017 à 2019, a témoigné au Congrès que des responsables russes avaient proposé un troc : si les États-Unis les laissaient tranquilles en Ukraine, ils cesseraient de s’ingérer au Venezuela. « Vous avez votre doctrine Monroe, vous voulez qu’on sorte de votre arrière-cour. Eh bien, nous, on a la nôtre. Vous êtes dans notre arrière-cour, en Ukraine », résumait-elle.

Il s’agit alors de proposer un partage du monde. « Si l’on revient aux sphères d’influence, qu’est-ce que ça signifie pour la Chine et Taïwan et, bien sûr, pour l’Ukraine ? » demande Phil Gunson. « Il n’y a plus de droit international. Le monde fondé après la Seconde Guerre mondiale n’est plus. Il n’y a plus que trois puissances − la Russie, les États-Unis et la Chine −, qui agissent de manière unilatérale et se partagent le monde en fonction de leurs intérêts, résume Gamarra. C’est l’application de la NSS. C’est pour ça que la Chine s’est permis de mener des entraînements militaires près de Taïwan. »

L’hémisphère occidental, épicentre géopolitique

En un an, l’hémisphère occidental est redevenu le centre de la politique étrangère américaine. Outre les opérations et les menaces militaires, la Maison-Blanche a appliqué des taxes douanières sur le Brésil (50 %, à cause de la « chasse aux sorcières » contre l’ex-président Jair Bolsonaro, proche de Trump), des sanctions (contre le Colombien Gustavo Petro, qui avait critiqué les frappes dans les Caraïbes), des campagnes de pression (sur des politiciens mexicains) et, au contraire, accordé des aides économiques (20 milliards de dollars à Javier Milei, président de l’Argentine, allié idéologique) ou stratégiques (retrait de l’avertissement aux voyageurs au Salvador quand le président, Nayib Bukele, a incarcéré 200 Vénézuéliens déportés des États-Unis) et des traités commerciaux (Salvador, Équateur, Guatemala).

Marco Rubio l’a formulé dans le Wall Street Journal : la politique étrangère est désormais « Americas First », au pluriel. Le but affiché est la domination des États-Unis sur leur moitié du globe.

Le Venezuela, cas à part entière ou entièrement à part de la doctrine de Trump ?

Roxanna Vigil, du Council on Foreign Relations, peine à trouver la cohérence d’une doctrine Donroe. « La NSS indiquait que l’administration Trump voulait une région stable et bien gouvernée, pointe-t-elle. Là, on a un pays, très grand, occupé par les États-Unis, qui engendre une instabilité majeure dans la région depuis plus de dix ans. Ça ne pointe pas vers la réduction de l’instabilité, de l’immigration, des drogues vers les États-Unis. » Le bilan des occupations américaines, en Irak ou en Afghanistan, ne lui donne pas tort.

Roxanna Vigil se demande « quels sont les principes mis en œuvre par le gouvernement Trump dans la région et comment ces derniers s’appliquent au contexte vénézuélien ». Car l’administration américaine a fourni trois justifications différentes pour les interventions au Venezuela : le narcotrafic, les sanctions pour saisir les tankers de pétrole, puis uniquement le pétrole.

Celle de la drogue ressemble à un prétexte. Nicolas Maduro a été accusé à New York de narcoterrorisme, de complot en vue d’importer de la cocaïne et de possession d’armes automatiques, en lien avec le trafic de drogue. Pour justifier les frappes, Trump a invoqué les dizaines de milliers d’overdoses aux États-Unis de fentanyl, drogue de synthèse fabriquée au Mexique.

Le Venezuela, lui, est un pays de transit pour la cocaïne colombienne destinée à l’Europe. Maduro a comparu devant le tribunal qui a condamné à quarante-cinq ans de prison l’ex-président hondurien Juan Orlando Hernandez pour le trafic de 400 tonnes de cocaïne aux États-Unis en 2024. Or Hernandez a été gracié par Trump le 1er décembre 2025.

Roxanna Vigil s’inquiète aussi de ce que l’intervention vénézuélienne signifie pour les pays de la « liste des envies » de Trump : Canada, canal de Panama, Groenland. Sur Fox News, Trump a affirmé : « Il faut qu’on le refasse [dans d’autres pays]… Personne ne peut nous arrêter. » Puis, interviewé par The Atlantic : « On a besoin du Groenland, absolument. » Il menace aussi d’intervenir en Iran si la répression des manifestations se poursuit. Un sérieux élargissement de l’hémisphère.