De l’Ohio à la Maison-Blanche, J.D. Vance s’est imposé comme l’une des figures centrales du mouvement Maga. Co-réalisateur d’un documentaire consacré à son parcours, David Thomson analyse l’évolution de celui qui pourrait succéder à Donald Trump.
«Il a un caractère bien trempé. Je veux qu’il garde sa raison et sa compassion. » Cette phrase, confiée presque à voix basse par l’essayiste conservateur Rod Dreher, ami de longue date de J.D. Vance, fait partie des témoignages forts qui jalonnent le documentaire J.D. Vance : la revanche d’une Amérique, diffusé sur France 5 et disponible en replay sur le site de France Télévisions. Elle résume à elle seule le trouble que suscite aujourd’hui le vice-président des États-Unis : un homme admiré pour son intelligence et son parcours, mais dont l’ascension fulgurante fait naître, jusque chez ses proches, la crainte de l’hubris et d’un pouvoir qui grise.
C’est cette trajectoire à la fois spectaculaire et dérangeante que dissèque ce documentaire, coréalisé par Thomas Snégaroff et David Thomson. Il remonte le fil d’un parcours idéologique qui mène des marges sociales de la Rust Belt de l’Ohio à la Maison-Blanche. En donnant la parole à ceux qui l’ont connu de près (sa mère, anciens amis, mentors intellectuels et politiques…) les auteurs racontent la fabrication d’un homme devenu l’un des visages les plus influents du mouvement Maga.
Journaliste spécialiste de l’extrême droite américaine, prix Albert-Londres pour Les Revenants, remarquable enquête sur les djihadistes français revenus de Syrie et d’Irak, David Thomson analyse pour Le Point l’enfance chaotique de J.D. Vance, sa conversion tardive au trumpisme et les ambitions qui pourraient faire de lui l’héritier de l’actuel président.
Le Point : Votre documentaire revient sur les traces de son enfance, à Middletown, dans l’Ohio, là où il a grandi, entre désindustrialisation, crise des opiacés et une mère toxicomane. À quel point ce récit vous semble-t-il sincère, et à quel point est-il devenu un outil politique parfaitement maîtrisé par J.D. Vance ?
David Thomson : Il y a trois ans, j’ai co-réalisé un portrait de l’ancienne vice-présidente Kamala Harris, qui, elle aussi, a construit toute sa carrière politique sur le storytelling de son enfance : cette petite fille noire, fille de deux immigrés, mère indienne, père jamaïcain, et qui a été la première à briser les plafonds de verre malgré une enfance populaire dans un ancien quartier ségrégué d’Oakland. Ce récit que Kamala Harris récite par cœur depuis sa première campagne politique en 2003 à San Francisco est en partie romancé, ne serait-ce que parce que ses deux parents étaient de grands scientifiques issus des couches sociales les plus élevées de leurs pays d’origine.
Le storytelling de J.D. Vance et le récit de son enfance dans son fameux best-seller Hillbilly Elegy sont, en revanche, beaucoup plus conformes à la réalité. Il est le premier de sa famille à être allé à l’université et, dès qu’on entre dans sa petite ville de Middletown, on voit cette immense usine d’acier hors d’âge, avec un centre-ville parfaitement sinistre où un magasin sur deux est fermé ; tout autour, d’anciennes usines désaffectées et des entrepôts en ruine complètent ce décor de parfait cliché de la Rust Belt, avec partout des toxicomanes hagards qui errent dans les rues.
La mère de J.D. Vance habite toujours là-bas avec sa demi-sœur. Je crois qu’elle ne partirait pour rien au monde. Après des années d’addiction aux drogues dures, elle est très fière de pouvoir dire qu’elle est sobre depuis dix ans. Tout le monde connaît « Bev » là-bas. Elle travaille dans un petit centre d’aide aux toxicomanes. Elle s’est plongée, elle aussi, dans la foi chrétienne et a dédié sa vie à la lutte contre les addictions. J’ai rencontré un ex-toxicomane qui m’a raconté qu’elle lui avait sauvé la vie.
« Cette violence sociale de l’Ohio rural désindustrialisé a produit J.D. Vance comme elle a produit la base Maga »
David Thomson
Une ancienne toxico dont le fils devient vice-président des États-Unis à 40 ans, c’est une histoire de rédemption comme l’Amérique les adore. Cette enfance chaotique a non seulement rendu J.D. Vance célèbre, mais elle a aussi forgé tout son logiciel politique. Sa colère, sa volonté de revanche et son nationalisme populiste puisent leurs racines à Middletown, Ohio.
Tout, chez lui, nous ramène à Middletown, cette petite ville de la classe ouvrière blanche déclassée dans laquelle il a grandi, au fin fond de cet Ohio rural désindustrialisé, décimé par la crise des opiacés. Selon lui, les élites démocrates comme républicaines successives sont les vraies responsables de cette crise. Cette ville raconte à elle seule l’ADN de la base Maga, qui est le même que celui de la famille de J.D. Vance. Cette violence sociale a produit J.D. Vance comme elle a produit la base Maga.
Vous donnez aussi la parole à Sofia Nelson, une amie rencontrée à Yale, aujourd’hui transgenre. Elle décrit un J.D. Vance autrefois plutôt « LGBT-friendly » et vous montre des messages très hostiles à Donald Trump. À la lumière de ces éléments, comment comprenez-vous son évolution idéologique ? Quelle est, selon vous, la part des convictions et celle de l’opportunisme dans son parcours ?
En commençant ce documentaire, j’avais des doutes sur la sincérité de sa conversion au trumpisme. Au fil des mois et des entretiens, ces doutes se sont dissipés. À l’époque de son amitié avec Sofia Nelson, quand ils étaient tous les deux étudiants à Yale, J.D. Vance était un conservateur beaucoup plus modéré, il était agnostique et très anti-Trump. La fin de leur amitié s’est justement jouée sur les questions trans, quand J.D. Vance s’est converti au catholicisme et au trumpisme et qu’il a accusé son amie transgenre d’être contaminée par la propagande progressiste de gauche, alors que, quelques années plus tôt, il était venu à son chevet lui apporter des cupcakes sur son lit d’hôpital au lendemain de son opération de transition de genre.
Au fond, je crois que la radicalisation de J.D. Vance épouse parfaitement la trajectoire du Parti républicain depuis le début de sa prise de contrôle par Donald Trump. Entre 2016 et aujourd’hui, la vieille garde néo-conservatrice du Parti républicain d’antan a totalement disparu et le parti a opéré une mue nationaliste populiste totale à marche forcée pour finalement se fondre complètement sous sa forme actuelle : le mouvement Maga.
Au début, la bascule trumpiste de Vance relève sans doute de la nécessité politique. Impossible de devenir sénateur de l’Ohio sans le soutien plein et entier de Trump. Il a compris qu’après Trump, la politique ne se ferait plus jamais comme avant. Après 2016, Vance a compris que le logiciel Maga était devenu le seul levier de mobilisation politique des classes populaires blanches, à droite.
Pour autant, je pense qu’il a développé une sincère aversion pour les élites libérales de gauche comme de droite qui, selon lui, ont trahi et paupérisé sa communauté d’origine avec la guerre en Irak, la crise des opiacés, la désindustrialisation, la mondialisation, l’immigration et les politiques pro-minorités dites « woke », qu’il assimile aujourd’hui à un racisme institutionnel anti-Blancs et anti-famille. Et on pourrait même ajouter anti-Dieu. Le trumpisme offre le meilleur antidote à tout cela à ses yeux.
Vous dites dans le documentaire que J.D. Vance est sans doute le vice-président américain qui a pris le plus de place depuis des décennies. On le voit très concrètement dans la scène que vous rappelez, le 28 février 2025, face à Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche. Pourquoi Donald Trump lui a-t-il laissé, voire permis, d’occuper un tel espace politique ?
J.D. Vance, c’est la version mise à jour du logiciel Trump. Une version plus lettrée : Vance est un vrai intellectuel diplômé d’une des meilleures universités du pays, un idéologue très structuré et, surtout, il est presque deux fois plus jeune que Trump, avec un tempérament assez éruptif. Sa personnalité lui donne une visibilité tout à fait inhabituelle pour un vice-président, dont le rôle est traditionnellement d’être effacé, dans l’ombre du président. Lui est constamment en avant, il joue régulièrement les chiens de garde, comme s’il était là pour protéger Trump.
Vance est un converti loyal, donc Trump lui laisse l’espace pour jouer ce rôle. Mais Vance est sur une ligne de crête. Je crois qu’il fait beaucoup dans la surenchère, en montrant qu’il peut être plus trumpiste que Trump, comme pour faire oublier son péché originel, son passé anti-Trump, qui fait qu’une partie de la base a toujours des doutes sur la sincérité de sa conversion.
Et dans le même temps, il va devoir commencer à prendre de plus en plus ouvertement son indépendance vis-à-vis de Trump, car il ne faut pas oublier un détail : même si nul ne peut dire avec certitude que Trump ne se représentera pas en 2028, la campagne des primaires républicaines pour sa succession a déjà commencé à droite, en secret. Et Vance est l’héritier le plus naturel du trône Maga. En fait, il est déjà en campagne. Son équipe de campagne est déjà constituée. Et il est loin d’être le seul.
Vous montrez bien le rôle clé qu’a joué Peter Thiel, cofondateur de PayPal et figure majeure de la Silicon Valley conservatrice, dans l’ascension politique de J.D. Vance. Au-delà du soutien financier, qu’est-ce qui les unit idéologiquement ?
Sur le plan idéologique, pour schématiser, on peut dire que J.D. Vance est le premier leader d’une nouvelle génération de conservateurs américains dits post-libéraux qui veulent transformer Maga en doctrine politique. Ces nouveaux conservateurs veulent faire en sorte que Trump ne soit pas un accident de l’histoire, mais au contraire le début d’un mouvement politique contre-révolutionnaire de long terme. Et ces intellectuels post-libéraux ou néo-réactionnaires soutiennent Vance car ils voient en lui l’homme qui peut faire survivre le trumpisme à Trump, dans une version encore plus révolutionnaire. Si leur projet réussit, les changements seront de nature sismique.
J.D. Vance est le premier leader d’une nouvelle génération de conservateurs américains dits post-libéraux
David Thomson
Car dans cette nouvelle droite, on retrouve un aréopage de penseurs hétéroclites, mais qui ont tous en commun de considérer que la démocratie libérale, telle que l’Occident la pratique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, est un concept obsolète. Selon eux, il faudrait changer de régime.
Parmi ces intellectuels, on retrouve Peter Thiel, le premier baron de la tech à avoir soutenu Trump dès 2016, mais aussi le premier mentor de Vance, qui a financé sa première campagne dans l’Ohio. Lui pense que la démocratie a conduit nos sociétés à la stagnation technologique et nuit à la liberté. Aujourd’hui, l’entourage de Vance minimise son influence et ses théories transhumanistes sont parfois perçues comme hérétiques par les post-libéraux catholiques.
Dans sa droite ligne, Curtis Yarvin, le blogueur de la Silicon Valley qui se présente lui-même comme néo-réactionnaire, promeut l’avènement d’une techno-monarchie, une sorte de PDG pour diriger les États-Unis comme s’il s’agissait d’une boîte de la tech. On retrouve aussi parmi les influences de Vance le professeur de philosophie politique de l’université catholique Notre Dame, Patrick Deneen, qui est le vrai théoricien du post-libéralisme et qui propose de dépasser le modèle libéral pour revenir à un modèle de société traditionnel, inspiré du dogme catholique comme garant du bien commun.
Dans l’orbite de Vance, on retrouve enfin les nationalistes conservateurs, qui, eux, sont convaincus que le wokisme, le multiculturalisme et l’immigration sont une menace civilisationnelle pour l’Occident. Tous ces courants soutiennent J.D. Vance, qui lui-même les a cités parmi ses principales influences politiques.
David Frum, ancien conseiller de George W. Bush, dit de J.D. Vance qu’il est « plus proche d’un nationaliste européen que d’un démocrate américain ». Cette comparaison vous semble-t-elle juste, et que dit-elle de la transformation actuelle de la droite américaine ?
Oui, J.D. Vance partage plus de valeurs avec les nationalistes populistes européens qu’avec la gauche américaine. Cela m’a été confirmé par un proche de Vance, qui a facilité sa rencontre avec Viktor Orbán notamment. Cela montre une chose : son fameux discours à la Conférence de Munich a été perçu à tort comme le signe de la fin des relations transatlantiques.
En réalité, J.D. Vance et la nouvelle droite post-libérale qu’il incarne ont un projet politique très clair pour l’Europe. Ils veulent balayer ses élites libérales de gauche comme de droite, avec lesquelles ils n’ont plus de valeurs en partage, pour les remplacer par des contre-élites nationalistes populistes avec lesquelles ils pourraient refonder la relation transatlantique.
Votre documentaire laisse entendre que J.D. Vance pourrait survivre politiquement à Donald Trump, voire lui succéder à la Maison-Blanche. Est-il, selon vous, l’homme le mieux placé pour incarner l’après-Trump ?
J.D. Vance est l’héritier naturel de Maga. Il veut incarner l’An II de la révolution Maga. Mais il souffre toujours d’un léger déficit de popularité au sein de la base. La crainte de ses équipes est double dans la perspective d’une primaire républicaine après les midterms. Si l’ancien stratège de Trump, Steve Bannon, se présente, il pourrait emmener avec lui une bonne partie de la base en raison de sa forte légitimité charismatique et historique au sein du mouvement.
J.D. Vance veut incarner l’An II de la révolution Maga mais il souffre toujours d’un léger déficit de popularité
David Thomson
L’autre crainte, c’est que Marco Rubio, dont la popularité a monté en flèche depuis la capture de Maduro, se présente aussi et emmène avec lui l’establishment républicain du Congrès. Enfin, autre opposition que personne n’avait vue venir : celle de la « droite woke », ouvertement raciste et antisémite, menée par le streamer pro-Hitler Nick Fuentes.
Son mouvement de jeunes incels ultra-radicaux et étonnamment influents dans la jeunesse Maga depuis la mort de Charlie Kirk a promis de faire campagne contre Vance parce qu’il est marié à une femme non blanche et que ses enfants sont métis. La route pour la succession de Trump est donc loin d’être gagnée pour Vance.

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