Officiellement, Donald Trump dit vouloir « mettre fin au narcoterrorisme ». Derrière la capture de Nicolas Maduro se joue pourtant une autre bataille, celle du contrôle du plus grand trésor pétrolier de la planète.
Tandis que Trump annonce la « capture et l’exfiltration » de Maduro et de son épouse après le raid de cette nuit, un autre enjeu se joue en coulisses, le pétrole convoité par les Américains. Au milieu du blocus naval imposé par Washington, le géant américain Chevron continue d’ailleurs de tirer son épingle du jeu.
Pourquoi Trump veut ce pétrole
Les raffineries du golfe du Mexique ont été conçues pour traiter un brut lourd comme celui du Venezuela. Les sanctions ont forcé Washington à se tourner vers le brut canadien, similaire mais beaucoup plus cher. Aujourd’hui, Washington souhaite récupérer ce brut stratégique pour son système de raffinage, notamment pour produire le diesel nécessaire aux transports américains.
Trump assume d’ailleurs une ligne dure. « Ils nous ont pris tout notre pétrole il n’y a pas si longtemps. Et nous voulons le récupérer. Ils nous l’ont pris illégalement », lançait-il mi-décembre, en référence à la nationalisation de 1976. Début 2025, son administration a mis fin à la plupart des licences pétrolières pour « asphyxier » le régime, tout en accordant à Chevron une dérogation sur mesure.
Chevron, exception américaine au cœur du blocus
Tandis que les navires soupçonnés de commercer avec Caracas sont arraisonnés, les tankers de Chevron entrent et sortent encore des ports vénézuéliens. Un de ses pétroliers a récemment chargé du brut au Venezuela avant de décharger aux États-Unis, et plusieurs autres sont annoncés selon Bloomberg.
La compagnie bénéficie d’une exemption explicite. Après avoir révoqué en mars 2025 l’ancienne licence, le Trésor lui a accordé en juillet une nouvelle dérogation. Officiellement, elle interdit à Chevron de verser « de l’argent frais » au gouvernement, mais permet de continuer à exploiter et transporter le brut via des sociétés communes avec PDVSA.
Présente depuis 1923, seule major américaine restée lorsque Chavez a renationalisé les actifs, Chevron a tenu bon malgré les purges et la corruption. « Nous jouons sur le long terme », a déclaré son PDG, Mike Wirth, en novembre 2025. « Nous souhaitons participer à la reconstruction de l’économie vénézuélienne quand les circonstances évolueront. »
Jusqu’à fin 2024, la société assurait près d’un quart de la production du pays, environ 250 000 barils par jour. Elle demeure le premier investisseur étranger alors que le français TotalEnergies et le norvégien Equinor ont renoncé. Pour Caracas, Chevron représente de la technologie et un lien avec Washington. Pour la Maison-Blanche, c’est un cheval de Troie qui sera en première ligne le jour où un gouvernement coopératif voudra « reconstruire » l’industrie. Juste avant le raid, Maduro s’était dit « prêt » à discuter. « Si [les États-Unis] veulent du pétrole du Venezuela, le Venezuela est prêt pour des investissements américains, comme avec Chevron », déclarait-il sur VTV.
De l’eldorado à la catastrophe
Entre 1920 et 1980, le pétrole a permis au Venezuela d’afficher l’un des PIB par habitant les plus élevés d’Amérique latine. Le « Venezuela Saoudite » profite de la nationalisation de 1976, les pétrodollars affluent et les classes moyennes font leurs courses à Miami.
Mais l’ultradépendance à l’or noir porte en germe la catastrophe. Le « Vendredi noir » de 1983 et le « Caracazo » de 1989 marquent la fin de l’illusion. « Nous sommes tombés dans le piège d’un État surdimensionné », estime l’économiste Asdrúbal Oliveros. « Quand les premiers signaux d’alerte sont apparus en 1983, nous aurions dû entreprendre des réformes pour éviter la méga-crise de 1989 qui a ouvert la voie au chavisme. »
Le drame s’accélère avec Hugo Chavez, élu en 1999. « Avant Chavez, PDVSA était l’une des entreprises publiques les mieux gérées du monde. Puis il a décidé de mettre son nez dans les comptes et de puiser dans les caisses pour financer ses programmes sociaux et politiques », rappelle l’ancien directeur José Toro Hardy. Le 2 décembre 2002, Chavez raye d’un trait de stylo des centaines de noms. Dix-huit mille employés sont licenciés. « Le pays se prive alors de 300 000 années d’expérience, remplacées par des cadres sans aucune compétence », poursuit Hardy. Le gouvernement ponctionne PDVSA sans réinvestir, transformant la compagnie en caisse noire de l’État.
À partir de 2013, Maduro prolonge les purges. En 2017, il fait arrêter Nelson Martínez, mort en prison sans procès, remplacé par un général sans expérience. La corruption finit de siphonner les ressources. L’affaire PDVSA/Cripto aurait permis de détourner 17 milliards de dollars. « La corruption a été organisée au sein de PDVSA, devenu un instrument politique que l’on purge régulièrement », constate Francisco Monaldi, du Baker Institute.
Aux États-Unis, PDVSA détenait pourtant une pépite, Citgo, trois raffineries et 15 000 stations-service. Mais Caracas, « criblé de dettes », a hypothéqué ces actifs, désormais en vente, devant un tribunal du Delaware. « En 1998, le Venezuela produisait 3,4 millions de barils par jour », explique Monaldi. La production est aujourd’hui tombée sous le million. Depuis 2017, les sanctions et l’embargo ont privé Caracas de son principal client. Le pays écoule désormais son pétrole sur un marché gris, notamment vers la Chine.
Un paysage de ruines
Sur les photos du lac de Maracaibo, les oiseaux sont englués dans une nappe noire. Autrefois eldorado, le site n’est plus que plateformes à l’abandon et tubages percés. « Ces images sont la partie visible de notre tragédie pétrolière », commente Monaldi. Symbole du délitement, l’explosion de la raffinerie d’Amuay en 2012 a tué 55 personnes. Le brut très lourd de l’Orénoque exige des investissements massifs et émet plus de CO₂. Le Venezuela risque de voir son « avantage » fossile se transformer en actif échoué.
« Nous devrions produire 6 millions de barils par jour. Mais Chavez et Maduro ont pris l’argent et sous-investi pendant vingt-cinq ans. Notre industrie ne pompait plus que 895 000 barils par jour », se désole José Toro Hardy. « Nous avons des réserves prouvées pour mille ans. Mais il est clair que le pétrole ne durera pas si longtemps. C’est maintenant que notre pays devrait écouler sa production. »
La capture de Maduro change brutalement la donne. L’avenir de ce trésor se jouera autant dans les tribunaux de New York que dans les eaux troubles du lac de Maracaibo.

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