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Des Italiens visés par une enquête sur des « safaris humains » à Sarajevo

Des Italiens visés par une enquête sur des « safaris humains » à Sarajevo


En Italie, la justice est sur la trace de « touristes de la guerre ». Le parquet de Milan a en effet ouvert une enquête contre des Italiens qui auraient pris part au siège de Sarajevo, au milieu des années 1990. Non pas comme combattants ou mercenaires, mais comme de « simples » amateurs de « safaris humains », rapporte cette semaine la presse transalpine.

Aux côtés de Français, d’Allemands et autres Britanniques, des Transalpins auraient ainsi déboursé « d’énormes sommes » d’argent auprès des forces serbes de Bosnie, pour se mettre dans la peau d’un sniper, posté sur les collines encerclant la capitale, et participer au massacre de civils. Entre 1992 et 1996, durant les quelque 1 400 jours de siège, plus de 11 500 personnes (dont 1 600 enfants) ont été tuées à Sarajevo.

Des virées macabres dans les Balkans que l’Italie ne découvre pas véritablement aujourd’hui. Dès les années 1990, les premiers échos de ces « chasseurs » occidentaux sont relayés dans la presse. Bien des années après, le journaliste Luca Leone évoquera lui aussi l’affaire dans son livre, I bastardi di Sarajevo, avant que le réalisateur slovène, Miran Zupanic, y consacre un documentaire entier : Sarajevo Safari.

80 000 à 100 000 € le week-end

L’enquête du parquet lombard est finalement ouverte cet été après le dépôt en début cet hiver d’une plainte pour homicide volontaire aggravé contre X par l’écrivain Ezio Gavazzeni et la remise d’un dossier de dix-sept pages aux autorités judiciaires. Un dossier étayé par un ex-juge italien, Guido Salvini, et l’ancienne maire de Sarajevo, Benjamina Karic, qui contient également le témoignage d’un membre du renseignement bosnien de l’époque.

Ezio Gavazzeni révèle ainsi que dès le début de l’année 1994, les services de renseignement militaire transalpin (le Sismi) auraient été alertés par leurs homologues bosniens sur ces excursions sanguinaires à et la participation de plusieurs ressortissants italiens. Des hommes, principalement originaires de Lombardie, du Piémont ou du Triveneto, passionnés d’armes pour beaucoup et liés pour certains aux milieux d’extrême droite. « L’un des tireurs d’élite italiens identifiés dans les collines surplombant Sarajevo en 1993, et signalé au Sismi, était originaire de Milan et propriétaire d’une clinique privée spécialisée en chirurgie esthétique », découvre ainsi la presse italienne, après la lecture du dossier.

Convoyés jusqu’à Belgrade puis à Sarajevo, les « clients » étaient alors pris en charge par les Serbes de Bosnie et leur chef, Radovan Karadzic, condamné en 2016 pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Le week-end de « chasse à l’homme », lui, coûterait entre 80 000 et 100 000 € avec une « grille tarifaire » spéciale selon le type de civil visé, lit-on avec horreur. Quelques mois après l’alerte des services bosniens, Rome confirme avoir « découvert » le transit des « snipers » italiens via la ville de Trieste, voisine de la frontière avec l’ex-Yougoslavie. « Nous l’avons interrompu et le safari n’aura plus lieu », préviennent succinctement les renseignements italiens, sans fournir le nombre ou l’identité des Italiens impliqués.

« Ils étaient tellement nombreux »

Interrogé par La Repubblica, Ezio Gavazzeni évalue à plus d’une centaine le nombre de « touristes de guerre » occidentaux. Le double, avance-t-on dans les pages du Giornale qui, cet été déjà, consacrait un long article à l’affaire. Dans un courrier, joint au dossier, la source bosnienne décrit le profil type du « sniper du dimanche » : « Un chasseur passionné ayant déjà exploré toutes les formes de safaris légaux classiques et qui, pour l’adrénaline, recherche également une tête humaine comme trophée », décrit-il. Le passionné d’armes, « tendance psychopathe ». Ou encore « un ancien soldat incapable de se détacher après avoir foulé quelques champs de bataille ».

Tous auraient bénéficié des « ressources juridiques nécessaires pour se protéger d’une éventuelle enquête, ainsi que de l’influence politique requise pour la contrecarrer », assurait l’ex-agent. Mais trente ans après les atrocités de Sarajevo, Ezio Gavazzeni, veut y croire. « Je m’attends à ce qu’on retrouve au moins un ou deux de ces snipers italiens », confiait-il dans sa dernière interview. « Peut-être même dix. Ils étaient tellement nombreux. »