TRIBUNE. Sous la pression des marchés et du FMI, Dakar affronte un dilemme historique : rembourser une dette à 132 % du PIB ou ouvrir la voie à une restructuration. Les économistes mettent en garde : chaque option comporte des risques considérables pour la croissance et la stabilité du pays.
Une question secoue Dakar depuis plusieurs mois, mais également Londres, Paris et Washington : le Sénégal devrait-il rembourser sa dette publique, estimée à 132% de son PIB? Cette question en ouvre une autre, non moins complexe : cette dette est-elle soutenable ? Ce que veut dire « soutenable » n’est pas aisé à définir, pour deux raisons : d’abord parce que cela dépend non seulement des conditions actuelles, mais aussi de choix futurs ; ensuite parce que cela dépend de la décision de nombreux autres acteurs.
Le rapport publié aujourd’hui, le lundi 19 janvier, par le Finance for Development Lab, tente de décrire les principales conséquences de deux options : tenter de rembourser à tout prix d’une part, ou bien faire défaut.
Rembourser à tout prix, c’est faire deux paris en un.
Le pari risqué du remboursement à tout prix
Le premier c’est celui d’une consolidation budgétaire massive en un temps record. Autrement dit, un marathon au rythme d’un sprint. Passer de 9% du PIB de déficit primaire environ à 2% de surplus est quelque chose que seulement quelques pays ont pu faire, généralement en profitant d’une manne exceptionnelle de ressources naturelles.
Le second pari, c’est que pendant ce temps certains acteurs clés accepteront de croire que la dette du Sénégal est soutenable, autrement dit de prêter dans ce moment difficile. Pour financer son déficit courant, mais aussi la dette à rembourser entre 2026 et 2028, le gouvernement doit lever 15 000 milliards de Francs CFA. L’institution la plus à même de le faire serait le FMI, dont les programmes visent précisément à soutenir des pays en crise, qui permettent de mobiliser d’autres prêteurs concessionnels, et dont les prêts aux pays pauvres sont à taux zéro. Mais du fait de ses propres règles, le FMI ne peut signer de programme seulement si son cadre d’analyse de la dette publique indique que la dette est soutenable. Or, aussi imparfait que soit cet outil, notre analyse indique qu’il est peu probable que ce soit le cas. Si le FMI ne peut pas prêter, d’autres acteurs pourraient-ils s’y substituer ? C’est possible : on l’a vu par le passé, dans le cas de l’Egypte ou du Kenya. Mais il serait illusoire de croire que ces soutiens sont gratuits : plus ils sont risqués, plus ils vont exiger des contreparties : privatisations douloureuses, collatéral, etc. En 2025, ce sont les banques régionales qui ont accepté de prendre ce risque, fournissant plus de 4000 milliards de FCFA en 2025. Elles pourraient continuer, mais sans doute pas dans les mêmes volumes : cela réduirait les prêts au secteur privé, et surtout pourrait exposer le secteur bancaire à un risque croissant.
Il n’est pas impossible que ce double pari réussisse, mais une telle stratégie expose à des risques considérables : soit que la consolidation massive échoue, soit qu’aucun prêteur ne se manifeste.
Négocier ou faire défaut : l’autre voie, tout aussi périlleuse
L’autre stratégie possible est de chercher à négocier avec les créanciers, dans le « Cadre Commun », la procédure mise en place par le G20 pour réduire les dettes dûes aux créanciers bilatéraux des pays en développement.
Ce choix n’est pas aisé non plus. Les cas récents de restructuration étaient longs et complexes, même si les derniers en date, le Ghana et l’Éthiopie, ont vu une certaine accélération. La communauté internationale devrait en faire un test de collaboration possible : la Chine et la France, qui détiennent ensemble environ 70% de la dette bilatérale, devraient clairement montrer leur soutien en s’engageant à traiter la dette le plus rapidement possible. Les créanciers privés chercheraient à minimiser leurs pertes, et les obligations seraient classées en « défaut » par les agences de notations. Ces conséquences sont importantes, mais la réémergence après un défaut est possible, en particulier quand la dette est réduite de manière suffisamment décisive. Les institutions internationales devront-elles soutenir le pays avec de nouveaux prêts, pour que le Sénégal puisse continuer à investir malgré les difficultés d’accès aux marchés internationaux. Enfin, pour minimiser les coûts économiques, il faudrait épargner les dettes dues en Franc CFA, pour éviter de déstabiliser la zone.
Dans tous les cas, les leçons de cette crise doivent aller au-delà du Sénégal, et conduire à renforcer la transparence de la dette et la supervision bancaire dans la zone. Comme l’ont fait les pays européens au moment de la crise grecque, l’UEMOA devra se réformer et adopter des filets de sécurité additionnels.
L’expérience montre que repousser un défaut est coûteux : mieux vaut négocier tôt pour réduire l’impact sur les exportations et la croissance. Les deux choix en présence sont difficiles, et les deux imposeront des coûts sérieux à l’économie. Notre analyse est qu’en l’absence de fournitures de liquidités importantes et peu chères, rembourser serait plus dangereux et coûteux.
*Abdoulaye Ndiaye est économiste et professeur assistant d’économie à la Leonard N. Stern School of Business de la New York University (NYU), où il enseigne et mène des recherches en macroéconomie, finances publiques et développement. Avant de rejoindre NYU Stern en 2019, il a été économiste de recherche à la Federal Reserve Bank de Chicago. Il est titulaire d’un Ph.D. en économie de Northwestern University et d’un BS et MS en économie et finance de l’École polytechnique de Paris. Ses travaux portent notamment sur la soutenabilité de la dette, le rôle de l’État dans les économies africaines et les politiques publiques de développement.
**Martin Kessler est directeur exécutif du Finance for Development Lab, think-tank spécialisé dans le financement du développement et les risques liés à la dette publique. Il a précédemment travaillé comme économiste à l’OCDE, à la Banque mondiale et au sein de centres de recherche internationaux tels que le Peterson Institute for International Economics et le think-tank Bruegel. Diplômé de la Harvard Kennedy School et de la Paris School of Economics, il publie régulièrement des analyses sur la finance internationale, les politiques de développement et les dynamiques des marchés mondiaux.

Partager :