LETTRE DES ARMÉES. Emmanuel Macron a annoncé le 2 mars dernier l’augmentation du nombre de têtes nucléaires pour répondre à l’évolution des menaces. Plusieurs pistes sont étudiées pour y parvenir.
Dans son dernier discours nucléaire prononcé lundi 2 mars sur la base militaire de l’île Longue, dans la rade de Brest, le président Emmanuel Macron a annoncé ce que Le Point évoquait dès avril 2025 : la France va renforcer son arsenal de dissuasion en augmentant le nombre de têtes nucléaires. Actuellement, la marine nationale et l’armée de l’air et de l’espace disposent, au total, d’environ 290 têtes nucléaires de puissance moyenne.
Ce chiffre avait été fixé au lendemain de la guerre froide selon le principe de stricte suffisance. L’objectif était de garantir des dommages inacceptables à un agresseur, mais pas de s’engager dans une course aux armements comme l’ont fait les États-Unis et la Russie, qui disposent chacun de plusieurs milliers de têtes nucléaires de grande puissance (voir l’infographie ci-dessous).
« La nécessité opérationnelle est mise en avant par le discours du président, qui justifie cette augmentation par le fait que des capacités défensives plus performantes peuvent être opposées, et qu’il faut potentiellement dissuader plusieurs adversaires en coalition », explique Emmanuelle Maitre, maîtresse de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Dans la dynamique de renforcement de la dimension européenne de la dissuasion française, fondé notamment sur un lien renforcé avec l’Allemagne, le gonflement de l’arsenal est devenu nécessaire.
Des stocks de matière fissile au CEA
Évacuée en quelques mots durant le discours du président, qui souhaite rester discret et prévient que la France ne communiquera plus sur le sujet, la question du nombre de têtes dont la France dispose est pourtant cruciale. « Comme nous n’aurons plus d’information sur le nombre de têtes nucléaires à partir de maintenant, il sera très difficile de savoir si cette augmentation concerne quelques têtes ou une quantité plus importante », ajoute Emmanuelle Maitre.
« Une augmentation de quelques dizaines de têtes est possible sur le plan technique et financier pour assurer que la France ait assez d’armes pour pénétrer les défenses adverses et traiter les cibles », estime de son côté Héloïse Fayet, responsable du programme dissuasion et prolifération à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Les partenaires européens sont « habitués au logiciel américain, regrette-t-elle, ce qui mène à un débat très réducteur et simpliste, focalisé sur un aspect totémique : le nombre de têtes nucléaires. »
Reste la question de la réalisation du projet. « La France a démantelé ses usines de Marcoule (Gard) et Pierrelatte (Drôme) qui produisaient de la matière fissile, nous n’avons donc plus ces capacités-là, mais il y a des stocks classifiés », précise Emmanuelle Maitre. La France n’a donc plus d’installation d’enrichissement capable de produire de la matière fissile de qualité militaire. Mais elle peut augmenter son arsenal en réutilisant la matière fissile issue des missiles nucléaires du plateau d’Albion et stockée par la Direction des applications militaires du Commissariat à l’énergie atomique dans son centre de Bure (Meuse).
Après la chute de l’URSS, la composante terrestre de la dissuasion française, soit 18 silos de missiles nucléaires restés en service dans le sud de la France entre 1971 et 1996, avait été abandonnée pour ne laisser la place qu’aux forces océaniques stratégiques et aux forces aériennes stratégiques. Même si le recyclage de la matière fissile est possible avec très peu de pertes, les calculs ne sont pas simples. « Nous avons eu dans le passé le double de têtes – environ 600 –, mais cela ne veut pas dire que nous pourrons doubler le nombre actuel de 290 car, avec la matière fissile recyclée et stockée, différents choix de puissance et de technologie peuvent être faits », détaille Emmanuelle Maitre.
Montrer les dents
Parmi les mesures qui semblent pertinentes, le remplacement prévu dans les années à venir des têtes nucléaires aéroportées, utilisées par les avions Rafale, pourrait être l’occasion de garder en service les anciennes au lieu de les remplacer nombre pour nombre, selon un général familier du sujet. Ainsi, la capacité de frappe aéroportée pourrait être doublée en moins d’une décennie. C’est justement cette dernière qui serait fortement mobilisée par le biais de signalements stratégiques attendus par nos alliés, lorsque l’on déplace des pions pour envoyer un message, au Kremlin par exemple.
« La composante aéroportée est celle qui aurait le rôle le plus clair à jouer dans le cadre d’exercices ou de signalements stratégiques, alors que les opérations par un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) seraient beaucoup plus discrètes et ne donneraient pas l’opportunité d’une participation européenne », juge Emmanuelle Maitre.
Le positionnement des Rafale des forces aériennes stratégiques (FAS) avec leurs armements sur une base d’un allié européen serait très visible et constituerait un avertissement clair destiné à un adversaire, alors que l’arrivée d’un SNLE près des eaux ciblées serait d’une part totalement invisible, puisque la mission première de ces sous-marins est de rester indétectables, et d’autre part peu utile, puisque les missiles balistiques M51 de la marine ont une portée supérieure à 10 000 kilomètres.
Outre l’élévation du niveau de la menace, notamment russe, le perfectionnement des technologies de défense des adversaires peut nécessiter une plus grande force de frappe pour espérer obtenir les mêmes effets. Contourner ou saturer des défenses est de plus en plus compliqué, et ce malgré le bond technologique attendu avec l’entrée en service de nouveaux missiles français M51.4 (SNLE) et ASN4G (Rafale) dans les prochaines années.
Les Européens s’interrogent sur la solidité de leur alliance avec Washington et cherchent d’autres garanties. En Europe, seule la France est capable de proposer une forme d’alternative souveraine, car les Britanniques sont largement dépendants des technologies et peut-être des décisions politiques américaines. Un fin connaisseur de la chaîne de mise en œuvre de ces armes dans la Royal Navy pointe par ailleurs le « piteux état » de la flotte de SNLE britanniques.
Quid du traité de non-prolifération ?
Pour autant, la France ne veut pas copier le modèle américain. « Emmanuel Macron semble moins dans une logique de protection, de parapluie, et plutôt dans une démarche de construction collective de la sécurité européenne, en se fondant sur les intérêts mutuels », analyse Emmanuelle Maitre.
« La France peut contribuer à la sécurité de ses partenaires, mais eux aussi contribuent à la sécurité française, il s’agit donc d’une relation moins asymétrique que ce que les pays européens peuvent connaître avec le parapluie nucléaire américain », poursuit la chercheuse. En outre, selon elle, « nous restons en France dans une logique purement stratégique, il n’y a pas de concept de guerre nucléaire qui pourrait se jouer en Europe centrale ou ailleurs avant que les superpuissances ne s’affrontent directement ».
Reste un problème : la France est signataire du traité de non-prolifération (TNP), dont l’article 6 prévoit que chacun poursuit « de bonne foi » l’objectif d’un désarmement nucléaire. Si le TNP n’interdit pas à un État d’augmenter le nombre d’armes nucléaires, l’esprit du traité reste de s’orienter vers le désarmement. La Grande-Bretagne, elle aussi signataire, a récemment augmenté son arsenal.
Les têtes nucléaires françaises sont aujourd’hui installées sur les missiles balistiques M51 des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la force océanique stratégique (FOST), ou sur les missiles de croisière ASMP-A des Rafale des forces aériennes stratégiques (FAS) et de la force aéronavale nucléaire (FANU). Cette dernière n’est pas permanente : elle n’est opérationnelle que lorsque le porte-avions Charles de Gaulle est à la mer.
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