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Dmitri Kozak, l’homme qui a osé dire non à Vladimir Poutine

Dmitri Kozak, l’homme qui a osé dire non à Vladimir Poutine

Fidèle allié du président russe pendant trois décennies, son ancien chef de cabinet adjoint a fini par rompre avec lui sur la question ukrainienne. Sa démission met en lumière les fractures au sein du pouvoir.

Son départ, en septembre dernier, s’était fait à bas bruit. Et pour cause : hors de question pour le Kremlin de laisser entendre une voix dissidente, à l’heure d’une guerre contre l’Ukraine qui s’éternise. Mais le départ de Dmitri Kozak, chef de cabinet adjoint du président russe, n’a rien d’un fait anodin. Celui qui a travaillé pendant trois décennies avec Vladimir Poutine a acté une rupture totale, et incarne désormais la gronde qui émerge au sein de l’élite russe quant au conflit avec Volodymyr Zelensky.

À 67 ans, le natif de Kirovograd (dans l’ancienne république socialiste soviétique d’Ukraine), est un soutien de la première heure de Vladimir Poutine, selon le New York Times. Ils se sont rencontrés pour la première fois dans les années 1990. Dmitri Kozak occupe alors plusieurs postes dans l’administration municipale de Saint-Pétersbourg (notamment celui de vice-gouverneur). Au même moment, Vladimir Poutine est l’une des personnalités les plus influentes de la ville, « l’éminence grise » d’Anatoli Sobtchak, le maire.

Comme de nombreux autocrates, Vladimir Poutine tient la loyauté pour une valeur cardinale. Alors, quand il accède au pouvoir suprême en 1999, après la démission surprise de Boris Eltsine, il n’oublie pas l’un de ses plus fervents alliés. Dmitri Kozak va occuper de très nombreuses fonctions : il est chargé entre autres de la résolution du conflit entre la Moldavie et la Transnistrie, se voit offrir les pleins pouvoirs dans la gestion district fédéral du Sud ou devient ministre du Développement régional.

Une cassure nette avec Poutine

En octobre 2008, il est nommé vice-président du gouvernement russe, sous la présidence de Dmitri Medvedev puis de celle de Vladimir Poutine (dont il supervise également la campagne de réélection). Un poste à responsabilités : c’est lui qui, par exemple, est chargé en 2014 de coordonner l’action du gouvernement russe dans le cadre de l’annexion de la Crimée par la Russie. Au même moment, Dmitri Kozak est également chargé de la bonne tenue des Jeux olympiques d’hiver, à Sotchi. Un investissement qui, jusqu’ici, semblait inébranlable.

Mais la décision de Vladimir Poutine d’entamer une guerre ouverte avec le voisin ukrainien, en février 2022, va provoquer une cassure nette entre les deux hommes. Alors que le dirigeant masse des troupes aux portes de l’Ukraine, son lieutenant rédige une longue note qui expose les conséquences négatives probables d’une guerre. Il évoque notamment le risque d’une entrée de la Finlande et de la Suède dans l’Otan, une crainte qui s’est révélée prémonitoire. Le conflit est officiellement déclenché le 24 février, mais, déjà, trois jours avant, les premières dissensions se font entendre. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité retransmise à la télévision, il apparaît tremblant. Il s’exprime au pupitre, explique pourquoi les négociations avec l’Ukraine sont au point mort.

Il sait de quoi il parle : début 2022, il a négocié avec le pouvoir ukrainien au sujet du conflit par procuration dans l’est du pays. Il a tenu une réunion de huit heures à Paris que Kiev a qualifiée d’« envoi d’un signal très positif ». Il semble donc vouloir poursuivre et amender son propos. Mais le président le coupe. « Je suppose que nous en parlerons séparément », cède-t-il. À l’heure où les plus hauts responsables russes se rangent sans équivoque du côté de Vladimir Poutine, lui ne joue pas le jeu. Lors d’une nouvelle réunion du Conseil des ministres, le même jour, il prévient : « Les Ukrainiens résisteront. Les sanctions seront sévères. La position géopolitique de la Russie en pâtira. »

L’un des rares conseillers du Kremlin à « ne pas cacher son opinion »

Mais il n’est pas écouté. Vladimir Poutine somme les responsables présents de s’éclipser pour exiger des explications. Dmitri Kozak reste inflexible. C’est la dernière fois que les deux hommes s’entretiennent, avant que la Russie ne commence à bombarder Kiev, à l’aube du 24 février. Le 26 février, Dmitri Kozak commence à négocier un possible cessez-le-feu avec Davyd Arakhami, un autre responsable ukrainien. Un accord qui implique le retrait de la Russie de tout le pays, à l’exception de la Crimée et du Donbass. Le chef du Kremlin est furieux. À ses yeux, son vice-président outrepasse ses fonctions. Il lui ordonne d’informer Kiev que la seule issue sera la capitulation.

Pour Dmitri Kozak, c’est le début de la fin. Le premier chef de cabinet adjoint de Vladimir Poutine, Sergueï Kirienko, l’informe qu’un autre conseiller du Kremlin, Vladimir Medinski, dirigera désormais les négociations russes avec l’Ukraine. Petit à petit, celui qui murmurait à l’oreille de Vladimir Poutine perd de son influence. Il tente malgré tout de continuer à peser : lorsque celui-ci le somme de formuler des propositions pour améliorer le climat économique russe, il conseille de mettre fin à la guerre, de négocier avec l’Ukraine et d’entreprendre des réformes intérieures de libéralisation.

La guerre est un gouffre financier pour la Russie : elle y a englouti plus de la moitié des revenus budgétaires entre janvier et mars 2025. La machine militaire consomme environ 500 millions d’euros par jour. Mais Vladimir Poutine, enlisé dans cette guerre, ne fait pas machine arrière. Konstantin Zatulin, député du parti Russie unie du président Poutine et proche de Kozak, décrit ce dernier comme un homme loyal, tout en précisant qu’il est l’un des rares conseillers du Kremlin à « ne pas cacher son opinion ».

Une fissure béante

« Au sein de l’administration présidentielle, il n’est pas d’usage de contester longuement l’opinion de son supérieur. » Un autre proche estime qu’il œuvre « au service de l’État et non dans l’intérêt personnel de Poutine ». « Le prix que le pays paie pour les ambitions de grande puissance de son dirigeant est devenu inacceptable » pour Dmitri Kozak. La décision de Vladimir Poutine d’accepter sa démission surprend, tant le président préfère placardiser ceux qui s’opposent à lui. Aujourd’hui, il dispose toujours d’un bureau dans l’immeuble de l’administration présidentielle, où il rencontre officieusement des émissaires occidentaux, mais guère plus.

Les spéculations sur la position de Dmitri Kozak sur la guerre en Ukraine sont « exagérées », fait valoir Tatiana Stanovaya, politologue russe exilée qui travaille avec le Carnegie Russia Eurasia Center, auprès du journal The Kiev Independant. « Il a exprimé quelques doutes sur la guerre, mais pas plus que cela. Sa position sur l’Ukraine n’était pas la principale raison de son retrait. » « Quelle que soit sa position personnelle, il ne pouvait pas contredire Poutine sur la guerre, personne dans son entourage ne peut le faire », et son départ ne changera rien.

Il n’empêche : pour le Washington Post, cette démission met en lumière la fissure béante au sein de l’élite russe, qui voit de plus en plus d’un mauvais œil les coûts financiers et en vies humaines de la guerre en Ukraine. En juillet dernier, Roman Staravoit, ministre russe des Transports, a été retrouvé mort quelques heures seulement après que le Kremlin a annoncé son licenciement. Kozak n’en est pas encore là, mais son départ marque aussi celui d’une des dernières rares personnalités qui osaient s’opposer frontalement au président. Le message qu’envoie Poutine est clair : personne ne se mettra en travers de son obsession pour l’Ukraine.