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« Donald Trump ne veut pas renverser le régime en Iran »

« Donald Trump ne veut pas renverser le régime en Iran »

ENTRETIEN. Ancien conseiller du département d’État, le chercheur américain Vali Nasr explique pourquoi le président des États-Unis hésite à frapper la République islamique.

Le spectre d’une nouvelle guerre s’éloigne-t-il du Moyen-Orient ? Après avoir dépêché la semaine dernière dans le golfe d’Oman une « armada » constituée de dix navires de guerre américains en vue de frapper l’Iran, Donald Trump semble se donner le temps de la diplomatie, malgré de nouveaux incidents mardi dans la région. Des négociations de la dernière chance doivent avoir lieu vendredi, en Turquie ou dans le sultanat d’Oman, entre l’envoyé spécial du président américain Steve Witkoff et du ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi.

Ancien haut conseiller du Département d’État sous l’administration de Barack Obama, Vali Nasr est aujourd’hui professeur à la Johns Hopkins School of Advanced International Studies (SAIS), où il occupe la chaire Majid Khadduri de relations internationales et d’études du Moyen‑Orient. Dans une interview au Point, cet expert unanimement reconnu des relations américano-iraniennes analyse les ressorts de la crise actuelle qui pourrait déboucher sur un nouveau conflit dévastateur pour la région.

Le Point : un accord est-il selon vous possible entre les États-Unis et la République islamique d’Iran ?

© (DR)

Vali Nasr : Oui, c’est tout à fait possible. Tout dépend en réalité de ce que les États-Unis sont prêts à concéder et de ce que l’Iran est prêt à accepter de son côté. Je pense donc que les deux camps ont réellement la volonté de parvenir à un accord. C’est d’ailleurs pour cela que l’on entend parler d’une possible rencontre. Il y a sans doute des pré-négociations en cours, peut-être par l’intermédiaire de la Turquie, du Qatar, de l’Arabie saoudite ou de l’Égypte. Mais la question centrale reste la suivante : peuvent-ils réellement trouver un compromis à mi-chemin entre les exigences des deux côtés ?

Les États-Unis demandent à l’Iran de renoncer à l’enrichissement d’uranium sur son sol.

Oui, c’est possible. Tout dépend de ce que les États-Unis sont prêts à donner, et pas seulement de ce qu’ils veulent. Le langage employé est également important. En réalité, ces questions ne se traitent pas en termes absolus. Autrement dit, si tout était figé dans des positions inflexibles, cette discussion n’aurait même pas lieu à l’heure actuelle. Il doit donc forcément y avoir, en ce moment même, des échanges portant précisément sur cette question.

Côté iranien, le chef de la diplomatie réclame une levée des sanctions économiques.

L’administration Trump peut effectivement permettre un allègement de certaines sanctions, mais il ne s’agit pas seulement de cela. Il est aussi question de garanties que ces sanctions ne seront pas rétablies par la suite. Autrement dit, pour l’Iran, le problème ne se limite pas à ce que Trump pourrait promettre ; il concerne surtout l’assurance que les États-Unis ne feront pas volte-face. Or, l’expérience qu’a eue l’Iran avec le JCPOA (l’accord sur le nucléaire iranien dont s’est unilatéralement retiré Donald Trump en 2018, NDLR) a été vécue comme une trahison à Téhéran. Je pense donc que les Iraniens demanderont également des garanties : combien de pétrole ils pourront vendre, quelles sanctions seront levées, mais aussi s’ils peuvent réellement faire confiance au fait que les États-Unis respecteront leurs engagements. En outre, je crois que les Iraniens réclament également des garanties qu’il n’y aura plus de guerre.

Donald Trump est-il toujours selon vous en mesure de frapper militairement l’Iran ?

Bien sûr, les États-Unis sont et ont toujours été en mesure de frapper l’Iran. Il ne fait aucun doute qu’ils ont la capacité d’infliger des dégâts considérables à ce pays. Mais la vraie question est de savoir s’ils décideront d’agir, après avoir évalué les conséquences possibles et le coût que cela impliquerait. C’est précisément pour cette raison que les Iraniens sont désireux de se rendre à Istanbul et à engager ce dialogue : parce qu’ils prennent manifestement cette possibilité très au sérieux.

Donald Trump peut-il renverser le régime iranien en se contentant de frappes aériennes ?

Non, il ne veut pas renverser le régime. Le véritable enjeu n’est pas la chute de la République islamique, mais l’ampleur des destructions qui seraient infligées à l’Iran durant le processus, et ce qui se passerait ensuite. Des bombardements américains prolongés pourraient causer des dégâts énormes au pays. Que le régime survive ou pas, on se retrouve dans des scénarios qui sont tous extrêmement dommageables. Du point de vue iranien, la menace n’est donc pas que Donald Trump parvienne à renverser le régime, mais qu’il réussisse à détruire le pays.

Donald Trump ne pourrait-il pas couper la tête du régime, c’est-à-dire éliminer l’ayatollah Khamenei, tout en gardant la structure de celui-ci, comme au Venezuela ?

Pas du tout. Tout d’abord, parce qu’au Venezuela, le régime n’a pas été décapité : on a simplement éliminé un homme, et surtout, le Venezuela ne disposait ni de missiles, ni de la capacité de frapper les États-Unis. Il n’y avait pas non plus de pays voisins que le Caracas pouvait menacer. Le Venezuela n’a pas l’équivalent des Gardiens de la révolution islamique. Les capacités, la taille et la complexité de l’Iran sont d’un tout autre ordre. Et ce n’est d’ailleurs pas faisable en Iran.

« Dès lors qu’une guerre éclate, les dégâts seront immenses »

Vali Nasr

Pourquoi ?

Les Israéliens ont déjà essayé pendant la guerre des douze jours, sans succès. La question n’est pas de savoir si les États-Unis veulent le faire. En réalité, ce qui inquiète les Iraniens, ce n’est pas tant un « scénario à la vénézuélienne » en tant que tel, mais bien la perspective de bombardements massifs contre l’Iran. Le problème est que beaucoup de gens se focalisent trop sur les modèles observés ailleurs. Or l’enjeu est plus large : dès lors qu’une guerre éclate, les dégâts seront immenses. L’Iran pourrait être en mesure d’infliger des dommages aux États-Unis et à leurs intérêts, et c’est sans doute pour cela que Donald Trump n’est pas pressé d’entrer en guerre avec la République islamique.

Quel est selon vous l’objectif de Donald Trump avec l’Iran ?

Les objectifs des États-Unis ne sont pas clairs : s’agit-il de renverser le régime, de provoquer l’effondrement de l’État, ou simplement pour Donald Trump de parvenir à un accord avec l’Iran ? La réalité est que si la guerre commence, elle pourrait être extrêmement destructrice. Et même si, par exemple, Khamenei était tué, cela ne changerait fondamentalement rien en Iran. On aurait toujours affaire au même appareil de pouvoir.

Donald Trump ne parle plus du sort des manifestants iraniens. Sont-ils morts pour rien ?

Les manifestants ne sont pas descendus dans la rue pour Trump, et ce serait une erreur de le croire. Le président américain a peut-être suscité l’attente qu’il viendrait à leur secours si un plus grand nombre de personnes se mobilisaient ou s’ils attaquaient des bâtiments. On peut d’ailleurs dresser un parallèle avec l’Irak de Saddam Hussein, lorsque les États-Unis avaient encouragé les populations chiites à se soulever dans le sud du pays avant de laisser se faire massacrer par la Garde républicaine de Saddam Hussein.

En réalité, les manifestants étaient déjà sortis dans la rue avant que Trump ne les encourage. Je ne dirais donc pas qu’ils sont morts pour rien. En revanche, je pense que les manifestants se sentent aujourd’hui trahis, parce que le président américain a créé l’attente que s’ils persistaient dans la rue et défiaient le régime, et si celui-ci décidait de réprimer le mouvement dans le sang, le président américain empêcherait le massacre de la population. Or il ne l’a pas fait. Et ensuite, il a cessé totalement d’en parler, pour dire qu’il voulait conclure un accord avec l’Iran.

Comment expliquez-vous qu’aucune défection n’ait été observée au sein du corps des gardiens de la révolution ?

Non seulement au niveau des gardiens de la révolution, mais de l’ensemble des forces militaires et de sécurité du pays. À vrai dire, peut-être cette attente était-elle erronée. Il arrive que les médias construisent leurs propres récits, parfois alimentés par des forces en exil, qui affirment ensuite que « c’est ce qui devait se produire ». Or cela ne s’est pas produit. D’une certaine manière, si l’on se fie au passé, cela ne s’est pas produit non plus en Irak. Au plus fort de la guerre, on n’a pas vu – jusqu’à l’invasion américaine – d’unités de l’armée irakienne se soulever. Il n’y a pas vraiment eu de scénario de coup d’État. En Iran, c’est même l’inverse qui s’est produit. La violence extrême de la répression contre les manifestants a révélé un très haut degré de discipline et de cohésion au sein des gardiens de la révolution, de l’armée régulière et de l’ensemble des forces de sécurité.

Pourrait-on un jour assister à un coup d’État des gardiens de la révolution ?

Non, on ne peut pas s’attendre à un coup d’État. Tout d’abord parce que le système militaire iranien n’est tout simplement pas conçu pour permettre ce type de scénario. Les Gardiens de la révolution contrôlent déjà le pays. Ce n’est pas comme s’ils arrivaient de l’extérieur. Par ailleurs, l’Iran dispose d’un système politique caractérisé par une multitude de centres de pouvoir. Les Pasdaran restent unis sur les questions de sécurité nationale et il n’existe pas un seul général qui contrôlerait l’ensemble du corps, comme c’est le cas de l’armée pakistanaise par exemple. Les différents commandants de divisions rendent tous compte au guide suprême. Chacun dispose de ses propres réseaux économiques et de ses propres connexions politiques.

« Il est dangereux de surestimer la faiblesse de l’Iran »

Vali Nasr

La République islamique serait donc selon vous indéboulonnable ?

Cela ne veut pas dire qu’un scénario de coup d’État ne se produirait pas, mais certainement pas un coup d’État militaire au sens classique, tel qu’on en observe dans d’autres régions du monde. Un tel scénario est extrêmement difficile à envisager en Iran, d’autant plus que les Israéliens ont éliminé de nombreux hauts commandants des gardiens de la révolution. Les successeurs, plus jeunes, qui ont émergé depuis n’ont pas le même poids politique ni la même insertion dans les rouages du pouvoir. En somme, je pense qu’il s’agit d’un scénario largement élaboré de l’extérieur, mais qui ne reflète pas réellement le fonctionnement du système iranien. N’oubliez pas que la politique iranienne repose essentiellement sur la construction de coalitions, ce que fait en permanence l’ayatollah Khamenei.

Le secrétaire d’État Marco Rubio a-t-il raison quand il dit devant le Sénat que la République islamique est « plus faible que jamais » ?

Oui, elle est indéniablement plus faible qu’avant, nettement plus faible. Il n’y a plus le Hezbollah, la Syrie et même les Hashd al-Shaabi (les milices chiites irakiennes, NDLR) ont été affaiblies. L’Iran n’a plus la capacité d’utiliser ses relais régionaux pour contenir la menace américano-israélienne. C’est un fait. Il a également perdu sa population de manière importante. Mais il y a aussi un danger à surestimer sa faiblesse. La manière dont les manifestations ont été réprimées montre que le régime conserve encore la volonté et les moyens de survivre. Son programme balistique, entre autres, le suggère également. Certes, il ne peut pas vaincre Israël ni les États-Unis, mais il dispose de capacités suffisantes pour infliger des dommages significatifs, au point de donner aux États-Unis une raison d’aller à Istanbul chercher une solution diplomatique, plutôt que de se contenter de bombarder l’Iran dès maintenant.