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Donald Trump ou l’empire de l’ego

Donald Trump ou l’empire de l’ego

Il y a des dérapages verbaux, et puis il y a des doctrines. Depuis l’opération Venezuela, une sorte de frénésie s’est emparée de Donald Trump, qui a franchi un cap. On ne peut plus parler de simple provocation mais d’un système de gouvernement par sidération continue. Menacer ses alliés européens de droits de douane punitifs « jusqu’à la vente complète et intégrale du Groenland », ce n’est pas seulement un nouveau coup d’éclat : c’est la formulation brute d’un projet néo-impérial, assumé comme tel, au mépris du droit international et des alliances historiques.

Ce qui frappe d’abord, c’est la logique du chantage érigée en instrument central de la diplomatie américaine. Depuis un an, le racket est assumé au nom d’un prétendu « rééquilibrage » de la balance commerciale américaine. L’arme tarifaire est brandie comme une massue : 10 % au 1er février, 25 % plus tard, et encore 200 % sur les vins et champagnes français si Paris persiste à refuser son « board of peace », sorte de conseil du roi autour de sa Majesté Trump Ier.

Le Groenland, laboratoire de coercition

L’économie américaine, jadis moteur du système multilatéral, devient l’outil d’une coercition ciblée contre des démocraties alliées. L’Otan, déjà fragilisée par les sorties répétées de Donald Trump, se retrouve prise en otage d’un marchandage territorial portant sur une île relevant d’un État souverain, le Danemark.

Sur le plan géopolitique, l’obsession du Groenland joue le rôle de révélateur. Le président américain justifie son projet par la rivalité avec la Chine et la Russie en Arctique, mais alors qu’il a les moyens de tacler les menées belliqueuses de Poutine en Ukraine, il n’en fait rien. Au contraire, il traite la Russie en partenaire et ses alliés en tiroirs-caisses.

Le Groenland est surtout un laboratoire : tester jusqu’où il peut pousser ses alliés, combien de temps l’Union européenne acceptera de négocier sous la menace, à quel moment les 27 déclencheront ou non les contre-mesures dont l’instrument anti-coercition taillé pour faire face à ce genre de chantage politique.

Lorsqu’il affirme que les Européens ne vont pas « résister beaucoup », il n’a peut-être pas tort. L’Italie de Meloni flageole, les Pays-Bas freinent en craignant un abandon de l’Ukraine. Les Baltes tremblent. la Belgique rase les murs en espérant qu’on l’oublie. La Bulgarie et la Roumanie sont aux abris.

Qui reste derrière le Danemark ? L’Allemagne, tout en affichant sa disponibilité au dialogue, estime qu’il faut préparer des mesures de rétorsion si Trump persiste dans ses menaces tarifaires – le chancelier Mertz a l’intention de discuter avec le président américain lors du sommet de Davos. La France a brandi immédiatement l’instrument anti-coercition. La Pologne soutient mais discrètement… La Commission, peu téméraire, estime que la majorité qualifiée nécessaire n’est « pas clairement » acquise. Cette division est précisément ce que Donald Trump cherche à exploiter.

Le « board of peace », un club privé autour du roi Trump

Son « Conseil de la paix », présenté comme une alternative à l’ONU, fonctionne comme un piège parfait : ceux qui refusent de payer le ticket d’entrée (un milliard de dollars) sont désignés comme « contre la paix », tandis que ceux qui accepteraient seraient réduits au statut de contributeurs d’un club privé américain.

L’hésitation de certaines capitales valide déjà la logique trumpienne : la paix n’est plus un bien public international, c’est un service premium, réservé aux États prêts à s’aligner.

La dérive est aussi morale. Quand le président des États-Unis explique qu’il ne se sent plus « obligé de penser uniquement à la paix » depuis son échec au Nobel, il transforme une blessure d’ego en doctrine stratégique. La paix n’est plus un horizon, mais une sorte de récompense qu’il accorde ou retire en fonction de la reconnaissance qu’on lui témoigne.

Ce renversement narcissique est au cœur du trumpisme : le monde n’est plus structuré par des principes, mais par la gradation de ses frustrations personnelles. Effrayant qu’on en soit arrivé là.

La démocratie américaine en sommeil

Au fond, la dérive de Donald Trump tient à une même matrice : la substitution complète du droit par la force – économique, militaire, médiatique. L’homme qui se vantait d’être un « deal maker » apparaît désormais comme un prédateur transactionnel, pour qui tout – territoires, alliances, institutions – peut et doit être monnayé. Face à cette offensive, l’enjeu n’est plus de s’indigner des outrances, mais de tester la solidité des garde-fous.

La capacité de l’Europe à répondre de manière unie, la résistance des institutions américaines (le Congrès est ignoré superbement), la vigilance de l’opinion publique seront les véritables antidotes au trumpisme. Car le plus grand danger n’est plus que Donald Trump choque : c’est qu’il habitue le monde à considérer l’inacceptable comme une simple option parmi d’autres.

Les Américains devront choisir en novembre : laisser périr leur démocratie entre les mains du monarque Maga ou reprendre en main leur héritage démocratique. Il n’est même pas certain que Donald Trump accepte le verdict des urnes.