views 9 mins 0 comments

« El Bótox » : le visage de l’impôt du sang au Michoacán

« El Bótox » : le visage de l’impôt du sang au Michoacán

AU PAYS DES NARCOS (5/7). César Alejandro Sepúlveda Arellano extorquait en permanence les producteurs de citron. Sa cavale a récemment pris fin dans la poussière d’une arrière-cour.

Le 22 janvier 2026, les hélicoptères déchirent le ciel de Cenobio Moreno, dans la vallée d’Apatzingán. Dans cette enclave de la Tierra Caliente, au sud-ouest de l’État du Michoacán, le vrombissement des pales annonce rarement une bonne nouvelle. Ce soir-là, la cible est César Alejandro Sepúlveda Arellano. Acculé dans sa planque, l’homme tente une ultime dérobade par une fenêtre avant d’être plaqué au sol par les forces fédérales. À ses côtés, deux jeunes lieutenants tombent avec lui. La cavale de l’extorqueur le plus redouté du Michoacán vient de prendre fin dans la poussière d’une arrière-cour.

L’homme s’appelle César Alejandro Sepúlveda Arellano, mais dans les plaines brûlantes de la région de Tierra Caliente, on ne prononce son nom qu’à voix basse. On lui préfère ce surnom grotesque de « El Bótox ». Il n’a pas le visage d’un baron de la drogue flamboyant, aux cargaisons de cocaïne traversant les océans, mais celui, plus insidieux, de l’économie du racket. Un visage qui s’est invité à la table de chaque producteur, de chaque commerçant, dans les champs de citrons et les vergers d’avocats.

Les autorités mexicaines le présentent comme l’architecte d’un système de rente sous contrainte qui asphyxie le poumon agricole du Mexique. Son arrestation est intervenue exactement un mois avant la mort du chef du cartel Jalisco Nouvelle Génération, Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », lors d’une opération de l’armée mexicaine.

Une traque de plus d’un an

Elle est l’épilogue d’une traque méthodique lancée après l’exécution en octobre 2025, de Bernardo Bravo, figure de proue des agrumiculteurs. Pour remonter jusqu’à la cachette, les enquêteurs ont patiemment filé un homme de confiance. Ce dernier, une fois capturé, a livré les secrets des « Blancos de Troya », le groupe armé dirigé par Sepúlveda Arellano. Selon ses aveux, le meurtre de Bravo n’était pas qu’une punition pour refus de paiement, mais une exécution préventive. Bravo aurait tenté de négocier avec le puissant Cártel Jalisco Nueva Generación (CJNG) pour « se débarrasser » de l’emprise d’« El Bótox ». Dans le Michoacán, chercher un protecteur chez l’ennemi est une sentence de mort immédiate.

L’assassinat de Bernardo Bravo a été l’étincelle de trop. Ce leader respecté n’était pas seulement un chef d’entreprise, mais le porte-voix d’un secteur en révolte. Peu avant d’être retrouvé mort dans son véhicule, il avait dénoncé le « racket permanent de toute activité commerciale ». Sa mort a cristallisé la rage d’une profession qui ne négocie plus le prix au kilo, mais son droit de vivre.

Omar García Harfuch, secrétaire à la Sécurité, a personnellement annoncé la capture de « El Bótox » sur les réseaux sociaux, soulignant que onze mandats d’arrêt pesaient sur lui pour extorsion et homicide. Pour le gouvernement de la présidente de gauche Claudia Sheinbaum, il s’agit de prouver avant la Coupe du monde de football que l’État peut encore protéger ses fleurons économiques face à la prédation des cartels.

L’emprise des « Blancos de Troya »

À 43 ans, « El Bótox » cultivait une image singulière, loin de l’ombre habituelle des sicaires. Dans une série de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, il apparaissait à visage découvert. Jean, bottes de randonnée, blouson marron et barbe de trois jours, il se mettait en scène un verre de tequila à la main, s’adressant directement à la présidente Sheinbaum. Avec un aplomb déconcertant, il y dénonçait les marges des entreprises d’exportation et se présentait comme le « défenseur » des petits producteurs face aux injustices du marché.

Le profil d’« El Bótox » dessine la cartographie mouvante du crime local. Son groupe, les « Blancos de Troya », agit comme le bras armé de Los Viagras, une organisation elle-même imbriquée dans des alliances de circonstance avec le Cartel Jalisca Nueva Generación d’« El Mencho ». Mais l’appétit de Sepúlveda Arellano ne s’arrêtait pas aux agrumes. Des rapports du renseignement militaire (CENFI) révèlent qu’il contrôlait aussi la collecte des ordures, le recyclage, la vente de bière, de carburant, et même le marché de la volaille.

Nous avons affaibli son groupe en arrêtant les membres de sa famille et en coupant ses sources de revenus.

Le procureur de l’État du Michocan au « Point »

Une victoire en demi-teinte

Interrogé par Le Point, le procureur de l’État du Michoacán, Carlos Torres Piña, décrit la stratégie d’asphyxie pour le neutraliser. « Nous avons affaibli son groupe en arrêtant les membres de sa famille impliqués, saisi ses balances avec lesquelles il pesait les chargements de citrons, et coupé ses sources de revenus. Nous l’avons isolé financièrement avant de procéder à sa capture », explique-t-il. En août 2025, la pression était telle que plus de la moitié des entrepôts de conditionnement de citrons de la région avaient dû fermer leurs portes, incapables de satisfaire les exigences de Los Viagras.

L’arrestation d’« El Bótox » est un symbole fort pour une administration qui cherche à rassurer les investisseurs après le meurtre de Carlos Manzo, le « maire au sombrero » d’Uruapan, exécuté en plein jour le 1er novembre 2025. En faisant tomber Sepúlveda Arellano, l’État tente de reprendre la main sur une filière stratégique. Dans une interview au Point, le gouverneur du Michoacán, Alfredo Ramírez Bedolla, salue « un grand coup contre l’extorsion », rappelant que son État est l’un des premiers producteurs mondiaux de citrons et d’avocats, une « richesse verte » vulnérable.

César Alejandro Sepúlveda Arellano lors de son arrestation (photo publiée par Omar García Harfuch, secrétaire à la Sécurité, sur le réseau X).

Pourtant, dans la poussière de Tierra Caliente, l’optimisme reste prudent. La structure criminelle est loin d’être décapitée. Le demi-frère d’« El Bótox », alias « Jando », qui codirigeait l’entreprise de racket, est toujours en fuite.

Retrouvez tous les épisodes de notre série « Au pays des narcos » :