Depuis hier mercredi 12 novembre, les réactions se multiplient sur les réseaux sociaux à la suite de la libération, par grâce présidentielle, de l’écrivain Boualem Sansal.
De leur part, la majorité des médias se sont contentés, jeudi, de reproduire le communiqué de la présidence de la République, avec très peu de commentaires, allant, souvent, dans le sens du souverainisme ombrageux. Ainsi le site d’information Algérie Patriotique, propriété du fils de l’ancien ministre de la Défense, écrit : « Le message envoyé à Paris est limpide. Le temps du chantage diplomatique et des injonctions moralisatrices est révolu. L’Algérie, forte de son poids diplomatique, militaire, énergétique et géopolitique, entend traiter d’égal à égal avec ses partenaires, et non plus subir les postures paternalistes venues du Quai d’Orsay. »
À LIRE AUSSI L’Algérie « accepte » de gracier l’écrivain Boualem Sansal, emprisonné depuis un anCertains plateaux télé ont invité des « experts » qui ont salué « l’acte humanitaire » du président algérien, insistant sur le fait que « l’Algérie n’a pas cédé aux pressions de la France et de l’extrême droite française ».
Trois partis pro-pouvoir, le FLN, le RND et Al-Moustaqbal, sont dans la même veine, affichant un soutien dithyrambique au chef de l’État. Pour le FLN, par exemple, la grâce accordée à Sansal « envoie un message clair au monde entier : l’Algérie ne cédera à aucun chantage ni à aucun compromis ».
Au sein de l’opposition, le discours est autre. Le parti Jil Jadid (Nouvelle génération) considère que la libération de Sansal sur demande du président allemand « soulève une question fondamentale : qu’en est-il des détenus qui n’ont rien fait d’offensant ni d’insultant à la nation et à ses principes, mais qui étaient simplement libres de penser ? Quel message envoyons-nous aux Algériens lorsque la clémence devient un geste diplomatique et la justice sélective ? » Allusion faite aux prisonniers considérés comme « détenus d’opinion » à qui il faudrait, dans cette logique, faire bénéficier de la même mesure de grâce.
« Ne pas prendre une telle décision serait interprété comme signifiant que la grâce présidentielle est subordonnée à des pressions extérieures ou à une protection internationale, et que le sort des citoyens algériens est exclu du champ des priorités humanitaires », estime l’ancien président de Jil Jadid, Soufiane Djilali.
Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), par la voix de son président Athmane Mazouz, salue la libération de Sansal, « tout en affirmant clairement ne pas partager ses positions sur la question de l’intégrité territoriale de l’Algérie », et rappelle que son parti « milite inlassablement pour la libération de tous les détenus d’opinion, pour clore l’épisode de la répression que subissent de nombreux Algériens et mettre fin à la logique du tout sécuritaire qui étouffe la société et empêche tout dialogue politique sincère ».
Ne pas oublier les autres détenus
Le parallèle entre le cas Sansal et la question des « détenus d’opinion » a également saturé les réactions sur les réseaux sociaux, notamment de la part des militants des droits de l’homme et de certains intellectuels. Poète et journaliste, Adel Sayad a publié un post devenu viral sur les réseaux sociaux, où il dit, notamment : « Des dizaines de militants, d’intellectuels et de libres penseurs sont aujourd’hui emprisonnés, sans que ni le président allemand ni une ambassade ne les défendent, si ce n’est une conscience nationale qui crie dans un silence pesant. Qui intercédera pour eux ? Qui élèvera la voix contre une cruauté qui s’est habituée à se parer du langage de la loi tout en pratiquant le contraire ? »
À LIRE AUSSI En Algérie, le quotidien de Boualem Sansal et de ses codétenus à la prison de KoléaL’islamiste Abderrezak Makri, ex-président du Mouvement pour la société de la paix (MSP, tendance Frères musulmans), considère pour sa part que « la libération de Sansal, grâce à une intervention étrangère, signifie que les accusations de trahison officiellement sanctionnées bénéficient d’une protection étrangère, alors que l’exercice du droit constitutionnel à l’opposition politique ou à l’expression d’opinions intellectuelles et scientifiques contraires à la ligne officielle est un crime impardonnable ».
Le leader islamiste fait le parallèle, à l’occasion, avec la condamnation de l’historien Mohamed El-Amine Belghit, en juillet, à cinq ans de prison pour « atteinte aux symboles de la nation » et « incitation à la haine raciale » après avoir déclaré, sur une chaîne émiratie, que l’amazighité relevait d’un « complot colonial franco-sioniste ».
« Deux cynismes parallèles »
« Cette manœuvre diplomatique a un coût, estime le média indépendant Twala. Elle sape la crédibilité d’une justice déjà perçue comme instrumentalisée. Lorsque la clémence devient une variable d’ajustement dans le jeu des relations internationales, la morale n’est plus un principe, mais une posture. » « En somme, l’affaire Sansal expose deux cynismes parallèles, celui d’une Europe qui distribue la compassion selon ses intérêts, et celui d’un régime algérien qui troque la rigueur judiciaire contre un dividende symbolique. Dans les deux cas, l’humanisme sert moins à libérer qu’à légitimer », poursuit Twala.

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