INTERVIEW. L’hindouisation de la société menée par le parti nationaliste de Narendra Modi entraîne la stigmatisation des minorités musulmanes et chrétiennes, analyse le politologue Christophe Jaffrelot.
Depuis 2014, le parti nationaliste hindou, qui a propulsé Modi à la tête de l’Inde, a mené une politique minutieuse d’« hindouisation » de la société qui lui a permis d’assurer une emprise sur le pays en évinçant les minorités musulmanes et chrétiennes de l’espace public.
Grand spécialiste de l’Inde contemporaine, Christophe Jaffrelot raconte ce processus de l’intérieur. Il vient de participer à l’ouvrage collectif dirigé par Alain Dieckhoff, Radicalités religieuses. Au cœur d’une mutation mondiale (Albin Michel, octobre 2025).
Le Point : Vous soulignez une véritable emprise du nationalisme hindou sur la société indienne. Comment ce phénomène se manifeste-t-il ?
Christophe Jaffrelot : Par un rejet des minorités, principalement musulmanes et chrétiennes. Naguère, l’Inde formait une société multiculturelle qui était, certes, passée par le traumatisme de la partition de 1947 et où les émeutes intercommunautaires étaient récurrentes, mais jamais la marginalisation et même l’exclusion des minorités n’avaient été aussi radicales.
Il y avait des quartiers et des écoles mixtes. Et 15 % de musulmans et 2 % de chrétiens vivaient dans la société indienne. Au sein de la sphère publique, les minorités étaient représentées dans la classe politique. Tout cela est en train de disparaître.
De quelle façon ?
Les musulmans ont beaucoup de difficultés à se loger hors de leurs ghettos. Ils sont l’objet d’une véritable stigmatisation. Dans les manuels scolaires d’histoire, ils apparaissent comme des envahisseurs, des tortionnaires. Le parti nationaliste hindou, le BJP, qui a pris le pouvoir en 2014, n’a aucun élu musulman. Avec sa montée en puissance, on a vu disparaître les voix qui défendaient les minorités, même dans un État comme l’Uttar Pradesh, qui compte 25 % de musulmans parmi ses 200 millions d’habitants.
On assiste à une véritable transformation de la société indienne. J’ai travaillé sur cette question pour une enquête d’opinion, que j’ai réalisée avec des collègues indiens. Nous avons été frappés par les préjugés antiminorités qui se développaient dans l’opinion. L’Inde est gagnée par une forme de « majoritarisme », à savoir la domination sans partage de la majorité sur l’espace public.
Le point culminant a été, l’an dernier, l’inauguration du temple d’Ayodhya, bâti sur les décombres d’une mosquée. C’est un événement qui a été médiatisé de façon spectaculaire ; il a été utilisé par le BJP pour lancer la campagne électorale de 2024. C’est le symbole de l’hindouisation de la vie publique, qui oblitère les minorités à travers la transformation des symboles religieux hindous en symboles nationaux.
À la tête du pays, Narendra Modi combine le rôle de leader politique et celui de grand prêtre. Lors de l’inauguration du temple d’Ayodhya, c’est lui qui a effectué les rituels et non les religieux, pourtant plus qualifiés. On n’avait jamais vu en Inde une telle confusion des genres.
Le BJP, littéralement « Parti du peuple indien », s’est emparé du pouvoir en conquérant les esprits à travers le RSS, autrement dit « l’organisation des volontaires nationaux ». Ce fut son bras armé ?
Le RSS joue un rôle capital dans cette conquête. C’est une organisation qui a pénétré la société au niveau local depuis un siècle, notamment grâce à son réseau d’écoles qui forment les esprits. Le RSS a fêté ses 100 ans le 2 octobre 2025. Il s’agit d’un groupe martial en uniforme qui compte des millions de membres et qui a étendu sa toile en créant des syndicats étudiant, ouvrier, paysan, une organisation pour les anciens militaires, une autre pour les hommes de loi (juges et avocats) et on en passe.
Ce processus d’hindouisation militante gagne tous les secteurs. C’est un mouvement protéiforme qui a aussi des ramifications à l’étranger à mesure que la diaspora indienne s’étend. La France ne fait pas exception, même si les hindous y sont encore peu nombreux.
L’image de l’hindouisme est très bonne, et ses promoteurs n’ont donc pas de difficultés à obtenir des autorisations pour construire des édifices cultuels et même des temples. L’un d’entre eux, monumental, est ainsi en chantier dans la banlieue de Paris, non loin de Disneyland.
La stratégie est une hindouisation par le bas de la société ?
Oui, le RSS cherche à conquérir la société en priorité, pas le pouvoir politique. De toute façon, une fois que les esprits ont été travaillés, le pouvoir finit par tomber comme un fruit mûr. Mais ce dernier peut ne pas être conservé si un travail sur la société n’a pas été effectué au préalable.
C’est pourquoi le RSS et ses satellites – y compris le BJP – cherchent à diffuser leur idéologie le plus largement possible. Cette idéologie, qu’on appelle l’Hindutva ou le nationalisme hindou, est fondée sur une conception ethnoreligieuse.
L’homme qui l’a codifiée en 1923 dans un livre fameux, Hindutva, Who Is a Hindu ?, explique que les hindous ne se définissent pas par leurs croyances, mais par le sang qui coule dans leurs veines – ils forment un peuple, voire une race – et par le territoire sacré de leurs ancêtres, la terre des rituels. En cela, l’Hindutva ressemble beaucoup au sionisme.
Quel rôle joue Modi ?
Il est central. Modi est le pur produit de cette construction. Il a rejoint le RSS à l’âge de 7 ans, il en est devenu un cadre important. Il ne s’est pas marié ou plutôt n’a pas vécu avec son épouse, il est totalement dévoué à la cause. C’est un pracharak, à savoir un prêcheur et un cadre permanent qui n’a pas d’autre métier que de défendre l’organisation. Il en maîtrise tous les rouages, étant passé d’une branche à l’autre, du syndicat étudiant du RSS au contrôle du BJP.
Modi est d’ailleurs venu tardivement à la politique, en étant parachuté à la tête de l’État du Gujarat en 2001 avant même d’avoir été élu, un poste qu’il a exercé pendant treize ans avant de devenir Premier ministre en 2014. Depuis, il règne sans partage en s’appuyant non seulement sur le BJP et le RSS mais aussi sur l’administration.
Aucun contre-pouvoir ne lui a résisté, pas même la Cour suprême, autrefois si jalouse de son indépendance – ni, bien sûr, les médias, contrôlés par des hommes d’affaires proches du pouvoir. Toutes les institutions ont rendu les armes. La dernière en date, la Commission électorale, ne garantit plus la fiabilité des scrutins dans ce pays que les Européens continuent d’appeler « la plus grande démocratie du monde ».
L’hindouisation n’est-elle pas aussi une réponse à la percée islamiste ?
Il existe une véritable dialectique entre le nationalisme hindou et l’islamisme – comparable à celle qu’on observe entre le nationalisme hindou et la politique de la caste : dans les deux cas, les partisans de l’Hindutva se mobilisent en réaction contre une menace à leurs yeux existentielle.
On peut même dire que le mouvement nationaliste hindou tel qu’on le connaît aujourd’hui est né en 1925 en réponse aux manifestations des musulmans de l’Inde en faveur du califat, un phénomène panislamique, et aux émeutes qui ont suivi.
Plus tard, les nationalistes hindous vont exploiter la peur de l’islam que susciteront la partition de 1947 et ses violences extrêmes. Dans les années 2000, des mouvements djihadistes basés au Pakistan multiplient les attentats en Inde – comme à Mumbai en 2008 – et créent une atmosphère propice à une contre-mobilisation nationaliste hindoue.
Narendra Modi sera le premier à instrumentaliser cette menace au Gujarat, l’État frontalier du Pakistan qu’il dirige alors. S’il y a donc bien un lien entre islamisme et Hindutva, les musulmans indiens font aujourd’hui les frais d’activités terroristes orchestrées hors des frontières du pays, comme l’attentat du printemps dernier au Jammu-et-Cachemire
Un régime de terreur contre les minorités religieuses, en particulier musulmanes et chrétiennes, a ainsi été instauré ?
Le RSS sous-traite la violence et la coercition à des troupes de choc, comme le Bajrang Dal, dont les militants quadrillent les campus universitaires pour empêcher les jeunes musulmans de séduire les étudiantes hindoues (ce que les nationalistes hindous appellent le love jihad) ou patrouillent les autoroutes pour intercepter les camions des fermiers musulmans soupçonnés d’amener des bovins à l’abattoir…
Lorsque l’un d’entre eux est pris, cela se termine souvent par un lynchage, une technique qui rappelle celle des esclavagistes du sud des États-Unis. Les émeutes de grande ampleur, comme le pogrom de 2002 que Modi avait présidé au Gujarat, sont passées de mode : ces violences ciblées les ont remplacées pour maintenir la pression sans éveiller l’attention des Occidentaux – qui avaient refusé tout visa à Modi après le pogrom de 2002… Les temps ont bien changé !

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