Entre vigilance et inquiétude, Tel-Aviv n’exclut aucun scénario en Iran et se tient prêt.
« Si vous étiez aujourd’hui au poste de Premier ministre, lanceriez-vous une attaque contre l’Iran ? » La question s’adresse à Ehud Barak, ancien chef du gouvernement israélien, invité d’une émission de télévision à grande audience sur la chaîne Keshet 12. « Non, non… On ne peut pas parler de cela ici… On ne peut pas prendre des décisions sur des plateaux télé », répond celui qui n’est plus aux manettes du pays depuis longtemps mais qui sait – à juste titre – que ses propos restent scrutés et interprétés depuis Téhéran. La présentatrice insiste : « C’est ce dont discutent tous les foyers ! »
En Israël, les manifestations contre le régime des mollahs, qui font les premiers titres des journaux, sont largement commentées au sein de la population. « Ça suscite énormément d’émotions. Il y a là, réellement, un enjeu majeur », explique au Point Raz Zimmt, directeur du programme de recherche sur l’Iran et l’axe chiite à l’Institut d’études sur la sécurité nationale.
Plusieurs fois par jour, il informe le public sur les réseaux sociaux et livre ses analyses via différentes plateformes. « Cela ne résoudra pas automatiquement tous nos problèmes, mais il est évident que le scénario le plus optimiste pour Israël – à savoir la chute du régime – serait l’événement le plus important que l’on puisse imaginer. Sans dénigrer la guerre contre le Hamas et le Hezbollah ni le renversement de Bachar el-Assad en Syrie, si on peut désigner aujourd’hui un seul événement susceptible de transformer radicalement le Moyen-Orient du tout au tout, ce serait la chute du régime iranien. On ne peut pas ignorer qu’une très grande partie des défis auxquels Israël a été confronté ces dernières décennies sont bel et bien liés au régime des mollahs. Ce serait incomparable. »
Jérusalem-Téhéran, la menace d’une deuxième guerre
Deux aspects principaux sont analysés et sans cesse décortiqués, entre hypothèses et probabilités : la révolution islamique touche-t-elle à sa fin ? Les manifestations en Iran augmentent-elles ou diminuent-elles la menace d’un nouvel affrontement israélo-iranien ? Avant même le mouvement de contestation dans les rues iraniennes grondait la menace d’une deuxième guerre directe entre Jérusalem et Téhéran, six mois à peine après celle des « douze jours », en juin 2025.
Les services de renseignements israéliens observent d’un mauvais œil, depuis plusieurs semaines, les efforts investis par le régime iranien pour reconstituer son industrie de missiles balistiques. « Avant et pendant ma visite aux États-Unis, j’ai clairement signifié, concernant les exercices militaires conduits par l’Iran, que, si nous étions attaqués, les conséquences pour l’Iran seraient extrêmement graves », déclarait le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, à la Knesset, le 5 janvier, en revenant de sa rencontre avec le président Donald Trump à Mar-a-Lago.
« Erreur de calcul »
Face à l’ampleur du mouvement populaire contre le régime iranien et l’espoir qu’il suscite dans tout le pays, la majorité des experts israéliens estiment qu’il ne serait pas dans l’intérêt d’Israël de lancer une nouvelle offensive militaire. Mais certains observateurs concèdent que le risque d’une confrontation entre les deux pays ennemis s’accroît néanmoins. Car si le président américain se décidait à intervenir de nouveau dans la région, comme il a menacé de le faire, des officiels iraniens ont indiqué qu’ils s’en prendraient à l’État hébreu. Une escalade qui ne resterait pas sans réponse israélienne.
Un autre cas de figure est représenté par un terme qui sature les commentaires dans les médias : « l’erreur de calcul ». Des deux côtés, en somme, on craint qu’une mauvaise lecture des événements et des intentions de l’adversaire déclenche une attaque « préventive » aux conséquences impossibles à déterminer.
Tsahal sur le qui-vive
À la Kirya, le quartier général de Tsahal, dans le centre de Tel-Aviv, on est sur le qui-vive. Les évaluations de la situation, tenues sous la direction du chef d’état-major, sont fréquentes, et les communiqués se gardent d’employer un langage offensif.
Un responsable militaire transmet au Point des éléments de langage résolument sobres : « Tsahal suit les développements en Iran ; les manifestations sont une affaire interne iranienne. Néanmoins, Tsahal est prêt sur le plan défensif et améliore en continu ses capacités ainsi que son état de préparation opérationnelle. Nous serons en mesure de riposter avec force si nécessaire. »
« Nous espérons tous que la nation perse sera bientôt libérée du joug de la tyrannie »
Même constat pour ce qui est de l’échelon politique. En début de semaine, les ministres et députés de la coalition ont reçu un texte, élaboré à la tête de l’État, titré « Messages nationaux ».
Le Point a obtenu copie de ce verbatim : « 1/ Le régime terroriste en Iran réprime depuis des décennies son peuple, qui aspire à la liberté et à la justice, tout en s’opposant aux valeurs du monde libre. Israël condamne fermement les atteintes à la vie des Iraniens. 2/ Plus le régime de Téhéran tentera de porter atteinte à notre souveraineté ou à nos citoyens, plus les conséquences seront graves. Toute tentative de ce type rencontrera une réponse forte et implacable. Lors de l’opération en juin 2025, nous avons porté des coups sévères à l’industrie des missiles balistiques et au programme nucléaire de l’Iran. Nous n’accepterons pas une réalité où le régime de Téhéran continue à menacer notre existence et l’ensemble du monde libre. »
Le 8 janvier, avant la diffusion dudit message, Amichai Eliyahu, ministre du Patrimoine et membre du parti d’extrême droite d’Itamar Ben-Gvir, s’était permis une parole assez libre sur les ondes de la radio des armées Galei Tsahal : « Quand nous avons frappé l’Iran [en juin 2025, NDLR], nous étions sur le sol iranien et nous avons su préparer le terrain pour attaquer. Je vous promets que, au moment où je vous parle, nous avons des gens qui opèrent là-bas. »
En Conseil des ministres, le 11 janvier, le Premier ministre israélien s’est appliqué à se positionner en spectateur : « Israël et le monde entier contemplent avec admiration le courage immense des citoyens iraniens. Israël soutient leur lutte pour la liberté et condamne fermement les massacres de civils innocents. Nous espérons tous que la nation perse sera bientôt libérée du joug de la tyrannie, et, lorsque ce jour viendra, Israël et l’Iran seront à nouveau des partenaires fidèles pour bâtir un avenir de prospérité et de paix pour les deux nations. »
« Des situations que nous ne savons même pas encore envisager… »
De son côté, Raz Zimmt, qui a servi plus de deux décennies au sein du renseignement militaire de Tsahal, n’exclut aucune hypothèse. « On pourrait envisager, par exemple, que des responsables au sein des gardiens de la révolution arrivent à la conclusion que la seule solution pour sauver le régime est de sacrifier le guide suprême, Ali Khamenei, de le destituer de son poste et de procéder à une sorte de putsch. Un scénario pas particulièrement optimiste, ni pour le peuple iranien ni pour nous, analyse-t-il. Il est difficile de se projeter, et on peut s’attendre à des périodes de transition qui aboutiront à des situations que nous ne savons même pas encore envisager… Mais vu l’ampleur des manifestations et la faiblesse du régime, j’ai du mal à croire que tout cela ne mène pas à un immense changement, quel qu’il soit. » Comme tout le monde dans le pays, Raz Zimmt, pour le moment, observe… tout en se tenant prêt.

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