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En quelques heures, la crise iranienne a exposé toutes les fractures de l’Europe

En quelques heures, la crise iranienne a exposé toutes les fractures de l’Europe

Une seule soirée a suffi pour révéler les failles des Vingt-Sept : positions irréconciliables, von der Leyen hors traité, triumvirat franco-germano-britannique… et Merz qui s’éloigne de Macron.

C’est une séquence de quelques heures qui en dit plus long sur l’état de l’Europe que des mois de sommets et de déclarations solennelles. Ce dimanche 1er mars, alors que les missiles iraniens pleuvaient sur la région, Bruxelles a vécu en accéléré toutes ses contradictions, ses dysfonctionnements et ses fractures. Un moment de vérité cruel.

Tout commence dans l’après-midi avec le Coreper – ces ambassadeurs des Vingt-Sept réunis en urgence à Bruxelles. La tonalité est prudente, le consensus laborieux. Les Européens ne sont pas unis sur l’analyse du début du conflit : difficile pour les 27 de statuer sur le concept de « guerre préventive », en principe contraire aux principes onusiens que les 27 prétendent défendre par ailleurs…

L’ambassadeur espagnol est le seul à camper fermement sur les principes : l’article 2 § 4 de la Charte des Nations unies interdit le recours à la force dans les relations internationales. Les seules exceptions prévues sont deux : la légitime défense en cas d’attaque armée (article 51) et l’autorisation du Conseil de sécurité (chapitre VII). C’est tout. La veille déjà, Pedro Sanchez était le seul dirigeant européen à « rejeter l’action militaire unilatérale des États-Unis et d’Israël ».

Condamner ou pas ? Et condamner qui ?

La France ajoute une nuance : mieux vaut passer d’abord par l’ONU, constater que les Russes et les Chinois bloquent puis ensuite agir pour défendre les voisins de l’Iran et ainsi doter l’opération d’une « légitimité internationale ». À condition que l’opération militaire poursuive un but clair. Ce qui n’est pas vraiment le cas en Iran. S’agit-il de détruire l’arsenal militaire des mollahs ou de provoquer un changement de régime ? Washington passe d’une justification à l’autre sans réelle boussole.

À l’autre bout du spectre, les capitales proches de Trump ou les plus atlantistes (République tchèque, États Baltes) soutiennent sans ambages l’opération américano-israélienne. Entre les deux, toutes les nuances imaginables.

Les diplomates européens se heurtent à un problème de fond : comment condamner la riposte iranienne sans pour autant valider les frappes américano-israéliennes qui l’ont déclenchée – et surtout, sans créer entre les deux une symétrie qui serait un cadeau fait à Téhéran ? Car les deux choses ne sont pas de même nature.

Les frappes initiales posent une question de droit international – le Congrès américain n’a pas été consulté, l’ONU n’a pas été saisie. Mais la riposte iranienne, elle, frappe de manière indiscriminée des pays tiers qui n’avaient aucune part dans l’opération : le Qatar, le Koweït, les Émirats, la Jordanie. Mettre les deux sur le même plan reviendrait à offrir au régime iranien une légitimité que rien ne justifie. C’est dans cet étroit corridor intellectuel que les Européens vont tenter de s’avancer.

La France, belligérante malgré elle

On évitera donc de parler des frappes israélo-américaines pour habiller cela en « consensus ». La déclaration commune en gestation va se concentrer autour de quatre points : solidarité avec les partenaires arabes frappés par l’Iran, appel à la désescalade, reprise des négociations sur le nucléaire, soutien au peuple iranien. Pas de quoi secouer Téhéran et rien qui risquerait de fâcher Washington.

C’est à cette heure-là que Catherine Vautrin, ministre des Armées, confirme publiquement ce que les chancelleries savent déjà depuis un moment : « Un hangar de notre base navale mitoyenne de celle des Émiriens a été touché dans une attaque de drones qui a ciblé le port d’Abou Dhabi. Les dégâts ne sont que matériels et limités. Aucun blessé n’est à déplorer. »

La France est belligérante malgré elle. Et tout le monde le sait – Kaja Kallas, la haute représentante pour les Affaires étrangères, le chancelier Friedrich Merz, le Premier ministre britannique Keir Starmer – depuis de longues heures quand ils prennent successivement la parole en soirée. Aucune des déclarations qui suivront ne sera une réaction à chaud. Ce sont des positions politiques construites, délibérées, assumées.

20 h 25 : Kallas contrainte à la retenue

Deux heures et vingt-trois minutes après le tweet de Catherine Vautrin, Kaja Kallas publie au nom des Vingt-Sept une déclaration dont chaque mot a été soupesé. La Haute Représentante sait parfaitement, comme tous ses interlocuteurs ce soir-là, qu’un hangar français brûle à Abou Dhabi.

Elle choisit néanmoins de tenir la ligne diplomatique : appel à la « retenue maximale de toutes les parties », invocation du droit international et de la Charte des Nations unies, condamnation des attaques iraniennes contre les pays de la région qualifiées d’« inexcusables » – sans un mot, en revanche, sur les frappes américano-israéliennes qui ont déclenché la spirale.

C’est un équilibre délicat, construit de longue main, qui témoigne d’une volonté réelle de maintenir l’Union en dehors de la logique belligérante. Il survivra exactement treize minutes.

20h38 : Le chancelier Merz enterre l’ONU

Friedrich Merz prend la parole depuis Berlin, et ce n’est plus le même monde. Le chancelier commence par la mort d’Ali Khamenei dont il tire les conséquences. « Les qualifications juridiques au regard du droit international auront peu d’effet, dit-il, balayant d’un revers de main la boussole onusienne que Kaja Kallas venait de brandir. C’est d’autant plus vrai qu’elles restent largement sans conséquences. Les appels lancés depuis l’Europe, y compris depuis l’Allemagne, la condamnation des violations iraniennes du droit et même les vastes trains de sanctions n’ont guère abouti en des années et des décennies. Cela tient aussi au fait que nous n’étions pas prêts à défendre nos intérêts fondamentaux par la force militaire si nécessaire. »

On cherche en vain, parmi les autres capitales européennes, une analyse aussi explicitement favorable à l’opération israélo-américaine en dehors d’Andrej Babis, le Tchèque. Et le chancelier Merz d’ajouter, sans ciller : « Ce n’est pas le moment de faire la leçon à nos partenaires et alliés. » Ce qui vaut validation. Un message qui vise implicitement les reproches feutrés que la France adresse à Trump.

Ce faisant, Friedrich Merz assume une rupture avec la tradition diplomatique allemande. L’Allemagne de Schröder et de son ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer, qui avait dit non à la guerre en Irak aux côtés de la France en 2003, appartient désormais à la préhistoire. Lars Klingbeil, le vice-chancelier SPD, partenaire de Merz au sein de la coalition, demeure étrangement silencieux depuis le début de la crise.

21 h 11 : Le groupe E3 annonce des ripostes défensives

Trois heures après la confirmation de la frappe sur la base française, vient enfin la réponse du groupe E3 (France, Allemagne, Royaume-Uni). Emmanuel Macron, Keir Starmer et Friedrich Merz publient un communiqué commun d’une dureté inédite. Suite aux attaques iraniennes « indiscriminées et disproportionnées » , les E3 se réservent le droit de prendre des « mesures défensives nécessaires et proportionnées pour détruire la capacité de l’Iran à tirer des missiles et des drones à leur source. »

Ce texte a été négocié, pesé, rédigé pendant des heures. Et il place la France dans une position radicalement différente de celle de Kaja Kallas quarante-six minutes plus tôt. La France est cosignataire d’une menace militaire explicite contre Téhéran, aux côtés d’alliés qui n’ont pas consulté les vingt-quatre autres membres de l’Union. Deux canaux de communication pour une seule crise : d’un côté les trois grands pays (France, Allemagne, Royaume-Uni) et de l’autre, le reste réduit au rang de modestes figurants. Giorgia Meloni, qui s’imaginait peser dans le jeu atlantiste, vient de découvrir que le triumvirat européen se passe de son avis.

Le naufrage institutionnel

Pendant ce temps, le spectacle de la gouvernance européenne laisse songeur. Ursula von der Leyen, dont la compétence s’arrête aux frontières de la politique commerciale et industrielle, médiatise à grand bruit ses appels au roi Abdallah II de Jordanie, à l’émir du Qatar, au prince héritier ben Salmane, au sultan d’Oman, au président Erdogan. On compte onze tweets depuis le début de la crise le 28 février.

António Costa, le président du Conseil européen, dont c’est précisément le rôle constitutionnel d’assurer ces contacts au plus haut niveau, a publié un seul tweet depuis le 28 février. Un seul. Kaja Kallas, haute représentante pour les Affaires étrangères – autrement dit la cheffe de la diplomatie de l’Union – en est à quatre… Face, donc, aux 11 messages d’une présidente de la Commission qui n’a aucune compétence en matière de PESC (Politique extérieure et de sécurité commune)… Les traités sont bafoués par la « gardienne des traités ».

Une violation manifeste des traités

Le déséquilibre est si grotesque qu’il finit par dire quelque chose de profond sur la dérive institutionnelle de l’Union : l’instance la moins légitime sur ce terrain a capturé la parole, pendant que ceux qui devraient tenir le gouvernail regardent passer les missiles. Ursula von der Leyen le fait parce qu’elle le peut, parce que personne ne l’en empêche, et parce qu’António Costa n’a pas l’appétit de lui résister, souhaitant éviter la « guerre des egos » qui avait marqué les relations von der Leyen/Charles Michel avec l’incident du « sofagate » d’Erdogan. Il n’empêche que dans une crise qui exige une voix claire et légitime, cette confusion des rôles est un luxe que l’Europe ne peut pas se permettre.

Ce dimanche soir restera comme une de ces nuits où l’Europe révèle ce qu’elle est vraiment : une construction inachevée, capable de déclarations communes mais incapable d’une voix unique quand les choses deviennent sérieuses. La séquence Kallas-Merz-E3, avec ses quarante-six minutes d’écart et ses trois registres radicalement différents, est le résumé parfait d’une Europe qui court après les événements en espérant ressembler à une puissance. Tant que les pays européens resteront sous l’emprise militaire de Washington, leur diplomatie des mots n’aura pas de prise sur les événements.