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En Tunisie, la dictature dévore ses enfants

En Tunisie, la dictature dévore ses enfants

LETTRE DU MAGHREB. Après avoir mis l’opposition en prison, le régime du président Saïed s’attaque à ses propres fidèles. Le député Saidani a été placé sous mandat de dépôts pour des propos critiques.

Avec ses chemises col Mao surplombées d’une écharpe aux couleurs de la Palestine, le député Ahmed Saidani incarnait à l’extrême le pouvoir mis en place par Kaïs Saïed depuis le coup d’État du 25 juillet 2021 : raide, intraitable avec « les traîtres » (c’est-à-dire toute forme d’opposition), un ADN intellectuel entre panarabisme, gauche maoïste et idolâtrie païenne du président qu’il qualifiait – sans second degré – de « nouvel Hannibal », le comparant aux figures historiques les plus héroïques de l’Antiquité.

Élu député au sein du parti la Ligue nationale souveraine, pro-putsch, l’homme était connu pour ses propos violents à l’égard des figures de l’opposition, estimant que leur place était « dans les prisons ou les cimetières à côté de Leur créateur ».

Il a ainsi accompagné l’édification de la nouvelle dictature, qui a mis à sac toutes les institutions nées de la démocratie : Constitution, Parlement, instances indépendantes, sans parler des condamnations des élites politiques à des peines de prison pouvant aller jusqu’à soixante-six ans. L’itinéraire sans faille d’un zélote du régime. Puis, le 4 février, patatras. Arrestation, garde à vue, mandat de dépôt, la chute.

Le « président des égouts »

Quel crime a donc commis le député Saidani ? Il a mis en cause l’absence de résultats de l’action de Saïed et du gouvernement. Le pays a vécu coup sur coup deux événements qui ont ébranlé la croyance envers un régime arqué sur un homme s’étant emparé de tous les pouvoirs afin, disait-il, de parvenir à des résultats. L’opposition et une partie de la société civile ayant été emmurées vivantes dans des prisons, les journalistes étant muselés, voire mis dans les geôles, les critiques ne pouvaient venir que du camp dictatorial.

Quatre ans après le coup d’État, le bilan économique et social est désastreux. À Gabès, dans le bassin minier, un dossier qui empoisonne la région depuis des décennies a explosé à la figure du pouvoir : le complexe chimique transformant le phosphate a rejeté dans l’atmosphère des produits qui ont rendu malade les enfants d’une école voisine. L’incident s’est reproduit, mettant l’État face à son inaction. On a démissionné un lampiste, tenu des propos martiaux, lancé des gaz lacrymogènes sur des milliers de manifestants qui réclamaient une mise aux normes de l’usine située aux portes de la ville.

Le second événement fut celui des inondations qui ont tué cinq Tunisiens, noyé plusieurs parties du pays. Quatre ans après le coup d’État, la population a constaté que rien n’avait changé, que les canalisations n’étaient pas entretenues ou rénovées, bref que Kaïs Saïed n’avait engendré aucun progrès.

Le député Saidani a alors qualifié de « président des égouts » celui qu’il adulait comme un forcené. À ce titre, il sera jugé pour « diffamation » envers le président de la République. Plusieurs années de prison l’attendent. On pourra dire que Saidani et ses amis hurlent au loup après avoir fait partie de la meute et qu’il lui sera difficile de se plaindre. Cette arrestation au sein du camp au pouvoir marque un affaiblissement supplémentaire de la dictature.

Le terminus des dictateurs

Le fait que Carthage, le palais présidentiel, soit contrainte de museler ses propres soutiens est la conséquence d’un triple échec : idéologique, moral et social. Le mythe du dictateur éclairé est un costume trop large pour les frères épaules de Kaïs Saïed.

Moralement, il aura failli en faisant usage de la force pour embastiller tous ses opposants au prétexte qu’ils étaient corrompus et qu’avec lui, sans entraves, il rétablirait la situation économique. Idéologiquement, il aura consacré l’un de ses rares voyages officiels au régime iranien, lui trouvant des qualités insoupçonnables. Alors que son pays est économiquement arrimé à l’Europe, il se sera acharné à le visser à un Sud global qui relève plus de la théorie que d’une réalité efficiente. Second échec.

Le troisième, qui pourrait entraîner sa déchéance, est social. Rien de ce qui a été promis, annoncé, justifiant la violence d’État pour y parvenir, n’a été atteint. C’est ce que le député Saidani a dit. Et son maître lui a réservé le même avenir que pour l’opposition : le cachot.