Alors que les États-Unis et Israël mènent une offensive massive contre l’Iran, les pays du Golfe, bombardés par Téhéran, perçoivent l’État hébreu comme un fauteur de troubles.
Officiellement, l’objectif de l’offensive militaire menée par les États-Unis et Israël en Iran depuis le 28 février consiste à neutraliser la menace iranienne liée, entre autres, par son système de missiles balistiques et son programme nucléaire. À terme, selon les déclarations du président américain Donald Trump et du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, il s’agit de « créer les conditions pour que le brave peuple iranien prenne son destin en main ».
Mais que se passerait-il ensuite après un éventuel renversement du régime des mollahs, et donc une fois neutralisée la menace que pose l’État surnommé par Trump le « premier sponsor du terrorisme au monde » ? Selon Netanyahou, après la guerre, il y aura la paix. En s’adressant au public israélien une semaine après le début de l’opération « Rugissement du Lion », appelée « Fureur épique » par l’administration américaine, il déclarait samedi 7 mars : « Notre succès n’apportera pas seulement l’élimination d’une menace nucléaire pour le monde entier, et pas seulement la paix entre Israël et l’Iran. Il entraînera également un élargissement spectaculaire du cercle de paix autour de nous. »
Un rapprochement entre l’Arabie saoudite et Israël ?
Quelques jours plus tôt, interrogé sur la chaîne conservatrice américaine Fox News, le Premier ministre israélien était plus précis : « Si l’Iran est écarté, ce sera un formidable tremplin pour l’Arabie saoudite […] et je pense qu’une paix entre Israël et l’Arabie saoudite deviendra vraiment possible, et probablement très proche. »
La logique selon laquelle la chute du régime iranien permettrait un resserrement diplomatique historique entre l’Arabie saoudite et Israël repose entre autres sur l’idée qu’Israël et les États-Unis rendraient service au royaume saoudien et à ses voisins du Golfe, en s’attaquant à leur adversaire chiite.
« Je parle aux alliés des États-Unis dans la région, un par un, et je ne peux pas citer ces conversations mais je peux vous dire qu’ils partagent tout cela, ils me disent tous : “Merci mon Dieu que Donald Trump est là, merci à vous deux d’agir ensemble pour retirer cette menace qui ne pèse pas que sur vous mais sur nous aussi” », a déclaré Netanyahou sur la chaîne américaine.
Une théorie rejetée en bloc par Aziz Alghashian, chercheur senior au Gulf International Forum, institut de recherche indépendant à Washington. Depuis Riyad, il explique au Point que « si les Saoudiens sont furieux face aux ripostes iraniennes sur leur territoire, ils sont aussi furieux face à ceux qui ont déclenché la situation. Ils ne le disent pas trop à voix haute mais ils ne sont pas du tout satisfaits de Trump et encore moins de Netanyahou. Pour eux, c’est simple : ils sont en première ligne d’une guerre dont ils ne veulent pas et dans laquelle ils se retrouvent impliqués malgré eux ». L’axiome selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » ne s’appliquerait donc pas à la situation actuelle.
Après la guerre, les pays du Golfe pourraient voir Israël comme une sorte de voyou à cause duquel la guerre a commencé et à cause duquel ils ont été touchés.
Yoel Guzansky, responsable du programme de recherche sur la région du Golfe à l’Institut pour les études de sécurité nationale israélien
« L’Arabie saoudite considère l’Iran et Israël comme deux fauteurs de troubles, autant l’un que l’autre. Les Saoudiens n’oublient pas qu’Israël a frappé le Qatar [une attaque, en septembre 2025, a ciblé des membres de la direction du Hamas à Doha, NDLR], a reconnu le Somaliland, et a maintenant lancé cette guerre, détaille Aziz Alghashian. Si les Saoudiens s’étaient rapprochés de l’Iran [notamment en signant un accord rétablissant les relations diplomatiques entre les deux pays, en mars 2023, NDLR], c’était précisément pour éviter la situation dans laquelle ils se retrouvent à présent. »
Lorsqu’il analyse les conséquences de la guerre actuelle sur les relations entre Israël et les pays du Golfe attaqués par l’Iran, Yoel Guzansky, responsable du programme de recherche sur la région du Golfe à l’Institut pour les études de sécurité nationale israélien (INSS), est moins catégorique.
« Après la guerre, les pays du Golfe pourraient voir Israël comme une sorte de voyou à cause duquel la guerre a commencé et à cause duquel ils ont été touchés, explique-t-il au Point. Mais ils pourraient aussi voir Israël comme celui qui protège la région contre un ennemi commun. Il est trop tôt pour le savoir. J’espère qu’Israël les assiste dans leur défense antimissiles et que nous soutenons les Saoudiens et les Émiratis autant que possible, car cela pourrait jouer en notre faveur après la guerre. »
Les Émirats, quatre fois plus ciblés qu’Israël par l’Iran
Selon Yoel Guzansky, si les Émirats arabes unis sont le pays le plus attaqué par l’Iran (au moins quatre fois plus qu’Israël selon les chiffres disponibles), ce n’est pas uniquement parce que leur territoire est vulnérable aux missiles de courte portée dont Téhéran dispose en quantités importantes, mais aussi « pour se venger de ses relations avec Israël. Les Mollahs voient en les Émirats un partenaire d’Israël dans la région, avec qui ils agissent discrètement sur plusieurs dossiers tels que le Somaliland, la mer Rouge, le Yémen, entre autres, et cela éveille en eux une volonté de vengeance ».
« Entre Israël et les pays du Golfe, même ceux avec qui nous n’avons pas de relations diplomatiques, il y a une coopération, poursuit-il. Discrète, certes, mais pas nouvelle et fortement approfondie ces cinq dernières années, non pas grâce aux accords d’Abraham [signés en 2020 entre les Émirats arabes unis, le Bahreïn puis le Maroc et le Soudan avec Israël, NDLR], mais grâce à l’intégration d’Israël au CENTCOM [le commandement central de l’armée américaine chargé des opérations militaires des États-Unis au Moyen Orient, en Asie centrale et en Asie du Sud, NDLR]. »
Pour cet expert, le rapprochement entre Israël et les pays sunnites du Golfe est enclenché depuis des années et il pourrait s’intensifier selon le déroulement et l’issue de la guerre. Il ajoute deux éléments essentiels à ne pas négliger : ne pas oublier que chacun de ces pays a un intérêt différent, mais surtout qu’un rapprochement diplomatique public et une normalisation des relations passent par la question palestinienne. « Malgré le fait que nous ayons un ennemi commun dans cette guerre, elle se terminera et nous en reviendrons à Gaza et à la question palestinienne, précise Yoel Guzansky. C’est la condition, non seulement des Saoudiens mais aussi des Qataris, pour avoir des relations ouvertes avec nous. »
Aziz Alghashian soutient, de son côté, que « Netanyahou se sert de la normalisation comme d’un instrument politique. À chaque fois qu’il décide de jeter une bombe ou d’attaquer quelque part, le gouvernement israélien explique que cela aboutira à la normalisation. Mais en réalité, chacune de ses déclarations et actions, en plus de l’expansion des colonies en Cisjordanie et du Grand Israël, éloigne l’Arabie saoudite ».
Qui veut vraiment la paix ?
Shaul Yanai, conférencier en histoire du Moyen-Orient à l’École de Sciences politiques de l’Université d’Haïfa, rappelle que le rapprochement entre les deux pays aurait certainement dû aboutir sur une concrétisation en 2024. Mais l’attaque sanglante du 7 octobre 2023 sur Israël par le Hamas, groupe terroriste sunnite financé notamment par l’Iran, a coupé court à ce projet.
« Après le Printemps arabe, un affrontement gigantesque s’est engagé entre les deux grandes théocraties du Moyen-Orient, l’Arabie saoudite et l’Iran, autour de la question : qui deviendra la superpuissance hégémonique de la région ? La théocratie saoudienne ou la théocratie iranienne ? », rappelle-t-il. Une rivalité au cœur des conséquences possibles de la guerre actuelle pour la région.
À entendre ce spécialiste, une victoire israélo-américaine dans cette guerre, sous la forme de la chute du régime des mollahs et la fin de la Révolution islamique iranienne, ne signifierait pas forcément le début d’une lune de miel publique entre Riyad et Jérusalem : « Sans le poids écrasant de son ennemi iranien, l’Arabie saoudite se demandera si une alliance et un traité de normalisation avec Israël seront nécessaires ou s’il ne faudrait pas plutôt exploiter l’hostilité et la détestation d’Israël comme un facteur unificateur pour rallier le monde arabe musulman sous son leadership. »
« Si l’Arabie saoudite décidait néanmoins que le monde arabe musulman n’est pas sa priorité, ajoute Shaul Yanai, et si elle choisissait de privilégier l’hégémonie régionale et la stabilité au Moyen-Orient, il lui faudra faire en sorte qu’Israël ne soit plus en conflit constant avec les pays de la région, parce que chaque étincelle entraîne tout le Moyen-Orient dans l’embrasement et ne laisse la place à rien d’autre. » La question palestinienne, pas moins que l’issue de la guerre en Iran, sera donc décisive pour ceux qui évoquent la paix. À condition qu’ils la souhaitent vraiment.

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