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Entre Petro et Trump, un duel d’égos qui aurait pu embraser l’Amérique

Entre Petro et Trump, un duel d’égos qui aurait pu embraser l’Amérique

Après des semaines d’invectives et de menaces sur les réseaux sociaux, les présidents de la Colombie et des États-Unis ont surpris leurs partisans en annonçant une conversation téléphonique apaisée. Récit d’une crise diplomatique évitée de justesse.

Sur la foule massée devant la cathédrale, sous les montagnes bleutées, flottent des panneaux : « Dehors, yankees de merde », « Les États-Unis sont la plus grande menace contre la paix mondiale » ou « Trump impérialiste ». Les partisans du président colombien Gustavo Petro l’attendent, sur la place Bolivar de Bogota, la capitale du pays. Et leur adoration pour l’un n’a d’égale que leur haine pour l’autre. « C’est une infamie, ce qui se dit sur lui aux États-Unis. Petro n’est pas un narcotrafiquant, assure Nelson Pereira, du mouvement ouvrier Liberales de Base. M. Trump pense que nous sommes l’arrière-cour des États-Unis, sa propriété privée, et il veut la coloniser par des abus de pouvoir… Il faut entourer le président. Il est en danger de mort. Menacé par les États-Unis. »

Le 4 janvier, grisé par l’opération contre Nicolas Maduro au Venezuela, Trump a déclaré : « La Colombie est très malade aussi, elle est dirigée par un malade, qui aime faire de la cocaïne et la vendre aux États-Unis, et il ne va pas pouvoir le faire très longtemps. » Une opération militaire en Colombie ? « Ça me va », a-t-il répondu aux journalistes. Petro, 65 ans, a balancé une salve de tweets frénétiques, le ministère des Affaires étrangères colombien a dénoncé « une ingérence indue dans les affaires internes du pays, contre les normes de la loi internationale ». La peur que l’armée des États-Unis bombarde le territoire colombien ou mène une opération contre Petro s’est installée. Et celui-ci a convoqué des manifestations dans tout le pays, pour protéger la « souveraineté » de la Colombie – et lui-même. Jaime Guillermo, candidat à la Chambre des représentants colombienne pour les autorités indigènes, estime que Trump est « la honte des États-Unis ». C’est un « débile mental », une personnalité « agressive, sale ».

« Un sac de mensonges »

Daniela Lopez, étudiante en biologie de 24 ans, compare sur sa pancarte l’Empire romain décadent aux États-Unis. « Comment un pays qui traverse la crise du fentanyl peut-il ne pas tomber ? demande-t-elle. Il est dirigé par un pédophile, Donald Trump, qui a interrompu l’enquête sur les dossiers Epstein », scandale sexuel impliquant un de ses amis proches. « Je suis là en soutien à la Colombie, pas au président, précise Martin Leal, qui a servi dans l’armée pendant dix ans. Je suis contre M. Trump et les massacres qu’il perpètre. Ils s’approprient les ressources. La dictature, c’était un prétexte, comme pour Mouammar Kadhafi [ex-dirigeant libyen entre 1969 et 2011]. »

Dans cette assemblée de gauche, le malaise sur l’intervention au Venezuela est palpable. Rosa Buitrago y a des cousins. « Ils vont bien… mais ils font partie de ceux qui pensent que Donald Trump a bien fait », grimace-t-elle. María de los Angeles, 24 ans, vénézuélienne, est « indignée ». « Personne n’a le droit de se mêler de la politique d’un autre pays, lance-t-elle. Notre problème, c’étaient les sanctions. Et le président [Nicolas Maduro] s’est battu pour le peuple, le peuple le demande, et il sera libre. »

Avec plus de deux heures de retard, Petro arrive enfin, aussi adoré par ses fans que Trump par les siens. « Petro, l’ami, le peuple est avec toi ! », crient-ils. Il parle de la « menace verbale du président des États-Unis » et un homme hurle : « Gringo, fils de pute ! » Le président colombien décrit le « sac de mensonges créé à Miami… qui a convaincu Trump (qu’il fabriquait) de la cocaïne ». Il prétend qu’il a subi « trois, quatre tentatives d’assassinat », à cause de sa lutte contre le narcotrafic (il a fait l’objet de menaces de mort et des altercations ont eu lieu sur son passage, mais il n’existe pas de preuve officielle de tentative d’assassinat). « ¡ No pasarán ! » (« Ils ne passeront pas ! »), scande la foule. « Narco Rubio ! », hurle un autre homme, en référence à Marco Rubio, le secrétaire d’État des États-Unis.

Petro insiste : Trump a été « manipulé ». « Mais il n’est pas stupide », ajoute-t-il. Murmures dans la foule. Il mentionne l’opération « illégale » contre Maduro qui n’est pas son « allié ». Il revient sur les frappes américaines sur les bateaux au large du Venezuela, qui ont tué un Colombien. « C’est de ça que j’étais venu vous parler, de comment moduler le langage, en pleine dispute avec Trump sur les réseaux sociaux », résume-t-il. Ses conseillers l’ont supplié d’abandonner la bataille contre un président des États-Unis qui peut poster 160 fois en une nuit. Sur une scène, Petro est aussi intarissable que Trump. Chacun a ses références culturelles. « Le manque de communication, comme dit (Jürgen) Habermas, génère la violence », rappelle Petro, citant le philosophe allemand et théoricien de la démocratie délibérative. « Hannibal Lecter : il adorerait vous avoir à dîner », répète Trump, sa seule citation, tirée du film Le Silence des agneaux.

« Et aujourd’hui, nous avons parlé par téléphone »

Soudain, à la 30e minute, Petro révèle : « Et aujourd’hui, nous avons parlé au téléphone. » La foule hésite. Des sourcils se froncent. Puis elle crie de joie. Lors de la conversation, qui a duré 50 minutes et qui explique son retard, le dirigeant colombien a demandé le rétablissement des communications entre les ministres des Affaires étrangères et les présidents des deux pays, parlé du Venezuela et du narcotrafic. Il a aussi expliqué la nécessité « d’arrêter de consommer du pétrole » à l’homme dont le slogan de campagne principal en 2024 était « Drill, baby, drill » (« Fore, bébé, fore »).

« Trump a dit – et attention, les mots doivent être suivis d’action : “Ça a été un grand honneur de pouvoir parler au président Petro” », savoure-t-il. Dans son post sur Truth Social, Trump a même écrit avoir « apprécié son appel et son ton ». Le public, qui crachait sur Trump il y a quelques minutes, l’acclame. « Ils sont en train d’organiser une rencontre à la Maison-Blanche », annonce Petro. Maria de los Angeles s’exclame : « C’est ce qu’il a dit à Maduro. Et qui s’est pointé ? L’armée ! » Petro nuance : « Parler, c’est une chose, être partenaires, c’en est une autre. » Il révèle qu’il a invité Delcy Rodriguez, la « présidente actuelle du Venezuela », et qu’il veut « établir un dialogue tripartite, et si possible mondial », pour régler la crise. « J’accepte la proposition de Trump de parler, conclut-il, pour que la Colombie puisse dormir tranquille. »

La crise entre les deux pays semble évitée, « pour l’instant », selon Mauricio Jaramillo, vice-ministre des Affaires étrangères. Alors que les deux présidents, « très loquaces, disruptifs, qui utilisent leurs réseaux sociaux de façon très active », s’écharpaient en ligne, les diplomates ont travaillé. Il s’agissait de créer une « rencontre directe, sans l’intermédiaire des commentaires sur les réseaux sociaux ». Depuis le retour de Trump au pouvoir en janvier 2025, les relations sont hostiles. En février, Petro a bloqué les vols militaires qui transportaient des migrants expulsés des États-Unis et n’a cédé que lorsque Trump a menacé la Colombie de taxes douanières de 50 %. À l’automne, le Département d’État des États-Unis a révoqué le visa de Petro après sa participation à une manifestation propalestinienne à New York.

Interférences d’élus républicains

D’un côté se trouve donc Petro, « la voix des dirigeants du Sud global », selon Jaramillo, le champion de la cause palestinienne ; de l’autre, Trump, soutien d’Israël, investi d’une mission divine. Deux ego énormes, avec des traits communs. Ronal Rodriguez, de l’Observatoire du Venezuela à l’Université del Rosario, à Bogota, en dresse la liste : « Une politique étrangère dirigée depuis les réseaux sociaux, des affirmations sans fondements, sans aucune argumentation, des interprétations hasardeuses, condamnables qui, dans n’importe quel autre pays, auraient été condamnées par les organes de contrôle… Cela génère une base populaire qui les accompagne et leur sert de caisse de résonance. Et ils s’entourent d’acteurs gouvernementaux apathiques, qui répètent tout ce qu’ils veulent entendre, qui ne les remettent pas en question. Si quelqu’un le fait, il devient un traître. » Les institutions, cependant, se sont montrées plus robustes en Colombie qu’aux États-Unis.

Bogota souhaitait aussi éviter les interférences de certains élus républicains. Fin octobre, Trump a posté que Petro était le « chef du narcotrafic ». Bernie Moreno, sénateur de l’Ohio, Carlos Gimenez, représentant de Floride d’origine colombienne, et Maria Elvira Salazar, représentante de Floride d’origine cubaine, tous issus du Parti républicain, ont alimenté une campagne contre lui. Elle a abouti, le 24 octobre, à l’inscription de Gustavo Petro, de sa femme, de son fils, et du ministre de l’Intérieur, Armando Benedetti, sur la liste Ofac (Office de contrôle des avoirs étrangers) par le Département du Trésor.

Créée en 1995, la « liste Clinton », de son surnom colombien, inclut des individus, entreprises ou entités liés au narcotrafic, au crime organisé, au terrorisme, au blanchiment et au trafic d’armes. Petro est le premier dirigeant démocratiquement élu à y être inscrit. Outre l’infamie d’y côtoyer terroristes, mafieux et narcotrafiquants, y apparaître impose des contraintes énormes. Petro ne peut plus effectuer de transaction avec une personne ou entreprise basée aux États-Unis. Il ne peut plus utiliser de carte de crédit (Visa ou MasterCard) ou de boîte Gmail. Le 8 août prochain, quand il n’aura plus accès à l’avion présidentiel à la fin de son mandat, il ne pourra plus effectuer de vol, même dans son pays, sur une compagnie américaine ou alliée avec l’une d’elles. « C’est, historiquement, le pire moment de la relation, en 200 ans, entre la Colombie et les États-Unis, estime Ronal Rodriguez. Jamais un président n’avait été soumis à des sanctions, de façon aussi injuste. » Il n’existe, en effet, aucune preuve de l’implication de Petro dans le narcotrafic.

Vestiges de la gauche progressiste

Cela, et des « différences irréconciliables », selon Jaramillo, sur « la transition énergétique, le pétrole, la décarbonation » mais aussi le Venezuela, le narcotrafic et l’émergence de la « Doctrine Donroe » – volonté d’imposer la domination des États-Unis sur le continent américain – constituent les ingrédients d’une rencontre explosive dans le Bureau ovale. Jaramillo espère que les « insultes » seront évitées, voire, que début février, Petro tombera sur le Trump souriant et séduit qui a reçu Zohran Mamdani, le maire de New York, qu’il avait pourtant traité de « fou communiste ».

Les deux pays, rappelle Jaramillo, sont obligés de travailler ensemble sur « le narcotrafic, l’immigration et le commerce ». Les États-Unis ont dépensé des dizaines de millions de dollars pour entraîner et équiper la Colombie et, en 1993, ils l’ont aidée à localiser et arrêter Pablo Escobar. Mais la production de cocaïne n’a cessé de croître en Colombie, de même que la consommation mondiale, surtout en Occident. Le pays reste le plus grand producteur de la planète.

Petro, économiste et ancien membre d’un groupe guérillero de gauche, le Movimiento 19 de abril (M-19), incarne tout ce que Trump déteste. C’est l’un des derniers représentants de la gauche progressiste en Amérique latine, avec Lula Da Silva au Brésil et Claudia Sheinbaum au Mexique. Son pouvoir de mobilisation inquiète la droite, admet D’mar Cordoba, analyste conservateur. Il assure que Petro, qui n’a pas tenu ses promesses, s’est « créé une marque, celle d’attaquer Donald Trump, qui a marché auprès de son électorat d’extrême gauche ».

L’appel serait donc « un coup de maître de Trump qui neutralise l’ennemi ». « Il lui dit : “Dialoguons, je t’attends à Washington.” Il le prive d’un élément de langage extrêmement important », assure-t-il. Alberto Lopez Nunez, politologue colombo-vénézuélien, qui se dit aussi « de droite libérale conservatrice », y voit la main de Rubio : « Petro, avec sa personnalité hautaine, versatile, instable, sans vraie stratégie, réussissait à réunir autour du drapeau avec un discours nationaliste et anti-impérialiste. Rubio (le) lui ôte et empêche la continuité du régime de gauche ici. » L’élection présidentielle a lieu le 7 août et Petro ne peut se représenter.

Diaspora colombienne

Il y a bien un sujet sur lequel les deux hommes ne s’entendront jamais : l’immigration. La Colombie a accueilli près de 3 millions de Vénézuéliens, malgré ses difficultés. « Le président actuel, même s’il n’a pas fait grand-chose sur le sujet, ne critique pas les migrants, car les Colombiens aussi sont une diaspora, analyse Ronal Rodriguez. Nous avons tous de la famille à l’étranger. » Et les deux peuples, colombien et vénézuélien, sont intimement liés. L’obsession de Trump, qui a justifié le meurtre d’une militante par l’Agence de l’Immigration et des Douanes (ICE) à Minneapolis, ne trouvera pas d’écho chez Petro.

Quelques heures après la manifestation, le président colombien a tweeté une photo d’un aigle (les États-Unis) et d’un jaguar (lui-même) en plein câlin. Mais dans une interview à la BBC, il a confié percevoir une « réelle menace » d’intervention militaire des États-Unis, qui traitent les autres nations comme les parties d’un « empire » et finiront par être « isolés du monde ». Combien de temps les deux accros aux réseaux sociaux respecteront-ils leur diète ? Le ministère des Affaires étrangères se limite à préparer le fond de la réunion à la Maison-Blanche. « Le ton, admet Mauricio Jaramillo, se définira sur place. »