Le retrait partiel de l’AFC/M23 a permis le retour des forces congolaises dans la ville située près de la frontière avec le Burundi. Mais sur le terrain, l’incertitude sécuritaire et humanitaire demeure.
À Uvira, le calme est revenu, mais il reste sous surveillance. Après des semaines de tensions et de combats, le gouvernement congolais annonce la mise en œuvre d’un plan de restauration progressive de l’autorité de l’État dans cette ville stratégique de l’est de la RDC et ses environs. Un dispositif qui combine mesures sécuritaires, judiciaires et humanitaires, avec l’objectif affiché de stabiliser durablement la zone et de protéger les populations civiles.
Sur le terrain, la présence des forces gouvernementales se réorganise pas à pas. « Actuellement, la sécurité de la ville est assurée par les FARDC et les Wazalendo. Il n’y a pas encore de police déployée. Nous avons entendu des opérations de ratissage dans presque tous les quartiers, et on peut confirmer que les éléments du M23 ne sont plus ici », témoigne Gauthier Mayani, habitant d’Uvira, joint par téléphone.
Un retrait sous contrainte
C’est à la place du Monument, au cœur d’Uvira, que l’AFC/M23 a officialisé son retrait. Lors d’un point de presse tenu dans la soirée du 17 janvier, son porte-parole, Lawrence Kanyuka, a annoncé le départ des forces rebelles de la ville, qu’elles contrôlaient depuis début décembre. Une décision prise sous la pression directe des États-Unis.
Dimanche matin, Uvira s’est pourtant réveillée au son des tirs. « Vers 8 heures, nous avons entendu des crépitements de balles dans différents coins de la ville. Peu après, nous avons vu l’entrée des Wazalendo, des groupes pro-gouvernementaux, accueillis par les acclamations de la population », raconte Gauthier Mayani, jeune habitant de la ville. Selon lui, les Forces armées de la RDC (FARDC) ont fait leur entrée plus tard dans la soirée du 18 janvier, marquant le retour progressif des forces gouvernementales.
Cette reprise de contrôle s’est accompagnée de scènes de pillages visant des commerces, des habitations et certains bureaux de l’État. L’armée congolaise affirme que ces exactions ont été commises de manière systématique par les éléments de la coalition AFC/M23-RDF avant leur retrait. Les rebelles, de leur côté, rejettent ces accusations et mettent en cause les FARDC et leurs alliés Wazalendo.
Aujourd’hui, la population circule de nouveau librement dans Uvira, malgré des cas persistants de tracasseries signalés par les habitants.
Un retrait annoncé à l’ONU
Ce retrait fait suite à une correspondance adressée le jeudi 15 janvier 2026 au secrétaire général des Nations unies, António Guterres, par le coordonnateur politique de la rébellion de l’AFC/M23, Corneille Nangaa.
Dans cette lettre, il annonçait le retrait des dernières troupes encore présentes à Uvira, exprimant son intention de placer la ville stratégique « sous la responsabilité de la communauté internationale ». La rébellion précise que cette démarche s’inscrit dans la décision de retrait de ses forces annoncée dès le 15 décembre 2025, et récemment réitérée, en invoquant son attachement au cessez-le-feu.
L’accord de Washington, aussitôt piétiné
Pourtant, bien que l’entérinement de l’accord de paix RDC-Rwanda, sous l’égide de Donald Trump, ait eu lieu le 4 décembre 2025 à Washington, cela n’avait pas empêché l’AFC/M23 d’assiéger la ville d’Uvira.
Après la prise de la ville, Washington a intensifié la pression sur Kigali. Au Conseil de sécurité de l’ONU, l’ambassadeur américain Mike Waltz a explicitement pointé du doigt le Rwanda, l’accusant de conduire la région vers la guerre. Dimanche, le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio, a à son tour haussé le ton, menaçant de répondre aux violations de l’accord par Kigali.
« Les États-Unis prendront des mesures pour garantir le respect des engagements pris envers le président (Donald Trump, NDLR) », a écrit M. Rubio sur le réseau social X.
Quelques jours plus tard, l’AFC/M23 annonçait son retrait d’Uvira.
Un retrait sous soupçon
Une première tentative de retrait avait déjà débuté le 15 décembre dernier. Elle avait été contestée par le gouvernement de Kinshasa, la coalition n’ayant jamais précisé où ses troupes se replieraient.
« Qui peut le vérifier ? Où partent-ils ? Combien étaient-ils ? Que laissent-ils dans la ville ? Fosses communes ? Hommes armés déguisés en civils ? », pouvait-on lire sur le compte X du porte-parole du gouvernement congolais, Patrick Muyaya.
Quitter la ville, pas le territoire
Le retrait a été effectif le 17 janvier 2026, jusqu’à Sange, située à 35 kilomètres d’Uvira.
« Le M23 s’est retiré de la ville d’Uvira et non du territoire d’Uvira », précise Gauthier Mayani, habitant de la ville.
L’AFC/M23 a toutefois assorti son retrait de plusieurs conditions : la démilitarisation d’Uvira, la protection de la population civile et le contrôle du cessez-le-feu par le déploiement d’une force neutre.
Les habitants redoutent une reprise des hostilités si les engagements pris de part et d’autre ne sont pas respectés.
Une urgence humanitaire persistante
Sur le plan humanitaire, la situation demeure alarmante. Le gouvernement congolais indique qu’au moins 267 000 personnes fuyant les combats se sont réfugiées ou déplacées dans la zone, tandis que 12 000 enfants non accompagnés ont été identifiés.
Un retrait tactique, selon les experts
Après le retour des FARDC et des groupes Wazalendo à Uvira, la situation sécuritaire reste fragile. Pour Josaphat Mussamba, chercheur au Groupe d’Études sur les Conflits et la Sécurité Humaine, le retrait observé n’est que partiel et relève avant tout de réajustements tactiques.
Selon lui, des combattants du M23 demeurent présents dans certaines parties du territoire d’Uvira. Le retour des FARDC et des Wazalendo a été marqué par de nombreux blessés ainsi que par des pillages de maisons et de biens civils, touchant aussi bien les habitants Bafuliru que ceux de la communauté Banyamulenge.
La pression américaine comme levier
Josaphat Mussamba estime que ce retrait partiel est le résultat de pressions diplomatiques, notamment des États-Unis et du Qatar, mais aussi d’un changement dans l’équilibre des forces sur le terrain. Il souligne que Kinshasa aurait exigé ce retrait comme condition préalable à la poursuite du dialogue avec l’AFC/M23.
Dans le contexte de ce qu’il qualifie de « retour du souverainisme américain », l’analyste considère que Washington dispose de leviers pour faire pression à la fois sur son allié rwandais et sur la rébellion du M23.
Il se montre toutefois prudent : ces pressions ne garantissent pas un retrait total du mouvement armé des autres entités de la chefferie de Bafuliru.
Dialogue incontournable, concessions sensibles
Selon lui, un retrait complet de l’AFC/M23 reste peu probable sans dialogue direct avec Kinshasa. Il rappelle que, d’après l’agence Reuters, les concessions minières de la Sakima figureraient parmi les accords évoqués entre la RDC et les États-Unis, ce qui pourrait expliquer la poursuite des pressions américaines si Washington s’implique davantage dans l’Est du Congo.
L’analyste plaide pour une approche combinée, articulant diplomatie, actions de défense et initiatives juridiques, afin de sécuriser durablement l’espace national.
La RDC devrait tirer les leçons des expériences passées pour instaurer une politique de confiance avec ses partenaires, résoudre les problèmes structurels et redonner corps à l’État à la base. Mais la question sensible des FDLR continue de bloquer plusieurs initiatives et d’alimenter les tensions entre Kinshasa et Kigali.
Entre force militaire et paix introuvable
Concernant l’équilibre entre action humanitaire, dialogue et médiation, trois constats s’imposent.
Premièrement, la réponse militaire demeure dominante sur le terrain, souvent au détriment des initiatives de paix. La RDC fait face à deux ennemis aux menaces similaires, parfois soutenus par des alliances aux agendas complexes, poussant les autorités à privilégier l’option sécuritaire.
Deuxièmement, malgré la mobilisation diplomatique — dialogue de Doha, médiation de l’Union africaine, processus de Washington — les acteurs locaux et certains groupes armés ont été largement marginalisés, rendant indispensable une meilleure articulation entre les niveaux local, national et régional.
Troisièmement, le dialogue proposé par les Églises catholique et protestante, bien qu’essentiel, risque de rester peu inclusif tant qu’il n’intègre pas réellement les acteurs locaux les plus touchés par le conflit.
Restaurer l’État, sous haute surveillance
Dans le cadre du rétablissement de l’autorité de l’État, le gouvernement congolais affirme que le déploiement progressif des FARDC, de la Police nationale congolaise et des autres services de sécurité se poursuit à Uvira et dans ses environs.
Selon les autorités, cette présence vise à protéger les civils, sécuriser les biens publics et privés et contenir les effets du chaos laissé par l’AFC/M23 après son retrait.
Dans un communiqué publié le lundi 19 janvier, le gouvernement a également dénoncé la déportation forcée de populations civiles, notamment issues de la communauté Banyamulenge. D’après ce communiqué, certains civils auraient été contraints de quitter Uvira par l’AFC/M23, afin, selon Kinshasa, de justifier la présence du mouvement armé sous couvert de protection communautaire.
Le gouvernement assure suivre la situation de près et réaffirme sa détermination à restaurer l’autorité de l’État, tout en appelant au respect du droit international humanitaire et à la protection des civils.

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