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Euro numérique : face à Donald Trump, Christine Lagarde exige l’indépendance monétaire

Euro numérique : face à Donald Trump, Christine Lagarde exige l’indépendance monétaire

Alors que le lobby bancaire bataille contre l’euro numérique, la présidente de la BCE entre dans l’arène. En jeu : la souveraineté européenne sur les moyens de paiement. On attend toujours le Parlement européen…

Sans euro numérique, les citoyens européens ne seront pas indépendants. Lundi 9 février, devant le Parlement européen de Strasbourg, Christine Lagarde est une nouvelle fois montée au créneau. La présidente de la Banque centrale européenne a lancé un cri d’alarme géopolitique : l’Europe demeurera sous dépendance américaine si elle ne construit pas cet euro numérique pour ses citoyens. Ne fuyez pas, il n’y a rien de technique dans cette histoire.

Le dossier est bloqué au Parlement européen sous une forte pression des banques. Et pendant ce temps, les sanctions de Donald Trump frappent déjà des citoyens européens sur leur propre sol.

Le juge Guillou privé de monnaie

Nicolas Guillou est magistrat français à la Cour pénale internationale (CPI). Depuis le 20 août 2025, il vit un cauchemar kafkaïen. La CPI a décidé d’autoriser l’émission de mandats d’arrêt contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant pour crimes de guerre présumés dans la répression à Gaza. En réponse, le département du Trésor américain a progressivement sanctionné 11 magistrats de la CPI, dont le juge Guillou, en utilisant une législation conçue à l’origine contre les terroristes d’Al-Qaïda, Daech et les kleptocrates post-soviétiques.

La décision de Donald Trump est tombée comme un couperet numérique. Du jour au lendemain, les comptes Amazon, Airbnb, PayPal de Nicolas Guillou sont fermés. Ses cartes Visa et MasterCard cessent de fonctionner. Une réservation d’hôtel en France est annulée par Expedia « au motif qu’il est sous sanction ». Ses colis transportés par les convoyeurs américains, tel UPS, demeurent bloqués.

« Ma banque ne m’a pas bloqué mon compte, explique-t-il au Point. Ma carte bancaire ne fonctionnant plus, je suis repassé au carnet de chèques. Je suis revenu aux années 1990. » Un juge français de la CPI est ainsi rendu incapable de régler son café par carte parce que Washington l’a décidé. Voilà précisément le problème que l’euro numérique résoudrait.

Ce que l’euro numérique changerait pour vous

Imaginez que vous possédiez directement un compte à la Banque centrale européenne. Le service serait gratuit pour les services de base. Le dépôt serait garanti par la BCE, donc zéro risque de faillite bancaire. Ce service serait accessible à tous, et surtout inattaquable par Washington.

Aujourd’hui, quand vous payez par carte – Visa ou MasterCard –, la transaction transite par des serveurs américains. Les données sont archivées aux États-Unis. Et quand le Trésor américain décide de sanctionner quelqu’un, les réseaux de paiement obéissent. Nicolas Guillou l’a appris à ses dépens. Tous les citoyens européens sont à la merci d’une décision de Washington. L’affaire du Groenland devrait faire réfléchir tout un chacun.

Et ce n’est pas fini : Donald Trump exige l’abolition des régulations numériques européennes. Cette monnaie publique, émise par la BCE, fonctionne comme vos espèces mais en version numérique. Vous garderiez votre compte bancaire classique. Mais vous auriez aussi la possibilité de déposer jusqu’à 3 000 ou 4 000 euros – le plafond envisagé – à la BCE, sans intermédiaire. Sans dépendance aux géants américains. Et vous pourriez régler vos dépenses courantes à partir de ce compte.

La Commission européenne a déposé sa proposition législative en juin 2023. Le 19 décembre 2025, le Conseil de l’Union européenne – les 27 États membres, dont 20 dans la zone euro – a adopté sa position. Tous sont d’accord : l’euro numérique doit exister, unifié, avec des comptes à la BCE accessibles à tous les citoyens. « Ça n’a pas été sans mal car les banques ont exercé un vaste lobbying », confie un diplomate européen.

Un député espagnol contre tous

Le secteur bancaire a trouvé une porte d’entrée largement ouverte au Parlement européen. Fernando Navarrete, député espagnol du Parti populaire européen, rapporteur du dossier depuis cette nouvelle législature, a déposé en novembre 2025 un contre-projet qui dénature radicalement le dispositif envisagé par la Commission et la BCE. Les groupes S & D et Renew sont alignés sur la position de la Commission. Autrement dit, la majorité von der Leyen est introuvable sur ce sujet.

Fernando Navarrete provoque une large bronca parmi les institutions. « C’est Navarrete qui retarde tout !, peste-t-on au Conseil. Il va falloir le neutraliser si on veut avancer. »

Chef de cabinet du gouverneur de la Banque d’Espagne pendant six ans, l’élu espagnol connaît parfaitement les arcanes bancaires. Et il aurait prêté l’oreille aux arguments des grandes banques. « Mais pas du tout !, démentent ses défenseurs. La banque de Santander lui en veut beaucoup. Parce qu’il ne fait rien, ni dans un sens ni dans l’autre. »

Des divergences au sein du PPE

Il ne faut pas caricaturer la position du rapporteur espagnol. Il a parfaitement conscience de la vulnérabilité économique et géopolitique des Européens à l’égard de Visa et de MasterCard. Il veut, lui aussi, y remédier. Mais il se méfie de la BCE et des moyens publics en général, au nom des risques d’intrusion dans la vie privée.

« Cela fait deux ans que j’alerte non-stop tout le monde au sujet de Navarrete, c’est un problème à régler au sein du PPE, s’alarme Aurore Lalucq (S & D), la présidente de la commission Econ du Parlement européen. Tout le monde est en train de réaliser l’importance du sujet eu égard aux pressions américaines sur nos moyens de paiement. J’ai fait tout ce que je pouvais, c’est bloqué par le PPE. Que les responsables du PPE, Ursula von der Leyen, les commissaires Dombrovskis, Albuquerque ou Roberta Metsola, se débrouillent avec le PPE. C’est leur famille politique. »

Même son de cloche du côté de Renew. La présidente du groupe, Valérie Hayer, confirme que ses élus soutiennent l’euro numérique « à condition de préserver aussi les paiements liquides », précise-t-elle.

C’est justement le combat affiché par Fernando Navarrete pour déployer son contre-projet : scinder l’euro numérique en deux. Une version « hors ligne » lancée rapidement ; une version « en ligne » – avec comptes BCE – conditionnée à la défaillance du secteur privé. Si Wero, le portefeuille des seize banques européennes lancé en juillet 2024, atteint une certaine envergure, l’euro numérique en ligne ne verra jamais le jour.

L’exact inverse de la vision défendue conjointement par Christine Lagarde, la Commission et le Conseil : au lieu d’une infrastructure publique garantissant la souveraineté, un simple filet subsidiaire qui ne s’active qu’en cas d’échec du secteur privé bancaire.

Le modèle bancaire mis à l’épreuve

Fernando Navarrete peut compter sur le soutien de certains députés au Parlement européen qui s’inquiètent de la disparition de l’argent liquide. « Aujourd’hui, de nombreux citoyens privilégient encore le paiement en espèces car il est universel et respectueux de la vie privée, clamait l’Espagnol le 26 novembre 2025 dans l’hémicycle du Parlement européen. Et s’ils souhaitent payer en espèces, il est de notre devoir de leur garantir la possibilité de le faire dans toute l’Union, sans obstacles, sans stigmatisation ni discrimination. » Selon la Banque de France, 42 % des paiements étaient encore effectués en espèces en 2024, contre 68 % en 2016.

Pour Navarrete, la version « hors ligne » de l’euro numérique serait l’équivalent du cash : cette version numérique de l’argent liquide fonctionnerait d’un appareil à l’autre, « sans nécessiter de nouvelle infrastructure de la Banque centrale européenne, d’intermédiaires ou de nouveaux comptes, préservant la confidentialité comme l’argent liquide, permettant les paiements même sans connexion Internet et, avec une connexion, pouvant même être utilisée pour le commerce électronique, » précisait-il.

Les banques ont de bonnes raisons de s’inquiéter. L’euro numérique menace directement leur contrat avec Visa et MasterCard. À chaque fois que vous payez vos courses par carte, votre banque empoche une commission : 0,2 % du montant pour une carte de débit, 0,3 % pour une carte de crédit. Ces « commissions d’interchange » rapportent aux banques françaises plus d’un milliard d’euros par an. Visa et MasterCard ne touchent qu’une infime partie : c’est votre banque qui encaisse l’essentiel. Avec l’euro numérique, terminé ! Les services de base seront gratuits, sans commission. Les banques perdent cette manne.

Elles mettent en avant un autre argument : depuis toujours, une banque collecte vos dépôts à faible coût – votre compte ne rapporte rien –, les prête à taux élevé (aux entreprises ou aux particuliers pour l’immobilier par exemple) et empoche la différence. L’euro numérique offre une alternative publique : un compte BCE garanti et gratuit. Si vous pouvez placer 3 000 euros à la BCE plutôt que dans votre banque, pourquoi hésiter ?

Une fuite possible en centaines de milliards

Les projections de la BCE sont redoutables pour les banques : si tous les citoyens européens remplissaient leur compte au plafond, ce seraient jusqu’à 1 500 milliards d’euros qui migreraient vers la BCE. Soit 11 % des dépôts de détail.

Si on ne fait pas l’euro numérique, c’est la privatisation de la monnaie.

Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale

Les banques détestent l’idée que les clients possèdent un lien direct avec la BCE pour une autre raison : aujourd’hui, votre argent dort sur votre compte courant sans vous rapporter le moindre centime. Votre banque, elle, le place à la BCE, qui la rémunère grassement. Depuis la remontée des taux en 2022, les banques empochent plus de 140 milliards d’euros par an et vous n’en verrez jamais la couleur. Avec l’euro numérique, vous court-circuitez cet intermédiaire et ses profits juteux.

Une mise en œuvre en 2029 ?

Le Parlement européen votera le rapport Navarrete en mai 2026, sauf nouveau report. Si cette version l’emporte, les banques conserveront le contrôle ; si la version défendue par Christine Lagarde, la Commission et le Conseil prévaut, l’Europe préservera sa souveraineté monétaire.

Comme le résume le juge Nicolas Guillou : « Si on ne fait pas l’euro numérique, c’est la privatisation de la monnaie. Une privatisation par des entreprises privées européennes qui sont soumises au bon vouloir du droit américain. Résultat : vous avez de l’argent sur votre compte, et on vous dit : “Non, vous ne le dépensez pas.” »

La BCE mise sur une mise en œuvre progressive à partir de 2029. Ce qui paraît tard… L’euro numérique a déjà assez perdu de temps. Christine Lagarde « implore » le Parlement européen de sortir du blocage. L’UE doit répondre à une question simple mais cruciale : qui contrôle les rails de la monnaie, Francfort ou New York ?