Rubio n’est pas Vance et le sommet de Munich se termine sans psychodrame. Mais derrière le vernis, l’Europe doit apprendre à se débrouiller seule.
Ce ne fut ni une tuerie – façon massacre de la Saint-Valentin d’Al Capone – ni une humiliation publique, comme celle infligée l’an dernier, au même endroit, par J.D. Vance. Mais ce ne fut pas non plus une lune de miel.
À Munich, ce 14 février 2026, jour des amoureux, la Conférence sur la sécurité s’achève sans crise de nerfs. Paradoxe munichois : c’est au moment précis où les Européens commençaient à mesurer l’étendue de leur solitude que Marco Rubio est venu plaider la cause de l’alliance.
Son discours fut l’exacte antithèse de la charge du vice-président Vance. Il n’était plus question de rupture mais de « revitaliser » les liens avec ses « chers alliés et plus vieux amis ». L’habileté oratoire du diplomate en chef de Trump a fait le reste, lui valant une longue ovation debout. « J’ai entendu un ‘ouf’de soulagement dans la salle », a résumé le directeur du sommet au moment de le rejoindre sur scène. Rubio, conscient du décalage, a plaidé les circonstances atténuantes : « Nous, Américains, paraissons parfois un peu directs ».
La méfiance est de mise
Une fois passée la surprise, que retenir ? Dans les coulisses, beaucoup peinent à avaler ce soudain revirement. « Tout ton positif est bienvenu. Mais les Européens commettraient une erreur s’ils appuyaient sur le bouton « snooze » : l’histoire récente nous le montre », confie au Point Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe.
Même scepticisme chez la députée Natalia Pouzyreff, secrétaire de la commission de la Défense à l’Assemblée : « Marco Rubio a fait amende honorable et recherché l’apaisement. Néanmoins, un fossé culturel s’est creusé. Des divergences de vues persistent sur l’escalade tarifaire et les critiques à l’égard du mode de vie européen. »
La délégation danoise est, elle aussi, réservée, épisode groenlandais oblige. Un membre du gouvernement de Mette Frederiksen soupçonne les Américains d’avoir voulu jouer le côté « bon flic, mauvais flic » entre Rubio le charmeur et Vance le cogneur, avant de répéter mot à mot la sentence prononcée un mois plus tôt à Paris par sa Première ministre : « Le monde d’hier est mort, et il ne reviendra pas. »
Rubio et les démocrates
Dans son entreprise de réhabilitation, Rubio a été aidé… par la délégation démocrate. Venus des États-Unis, l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton, l’élue new-yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez et le gouverneur Gavin Newsom ont, eux aussi, exhorté les Européens à ne pas surinterpréter les sorties de l’actuel président pour continuer de miser sur l’alliance transatlantique.
Gavin Newsom, déjà tourné vers 2028, a distillé ce qu’il présente comme un remède : la patience. « Il sera parti dans trois ans », a glissé le Californien, invitant ses hôtes à faire le dos rond en attendant que l’orage trumpiste ne s’éloigne.
« Ce serait la pire des stratégies », rétorque un expert munichois, qui assure que Rubio est bien sur la nouvelle ligne américaine malgré ses mots doux. La veille de son discours, celui-ci a « séché » une réunion cruciale avec le gotha européen – Merz, Tusk, Stubb et von der Leyen – invoquant à la dernière minute un opportun « problème d’agenda ».
Plus inquiétant encore : il a fallu une question du modérateur pour que le chef de la diplomatie américaine aborde de front la principale menace existentielle des Européens, la Russie de Poutine. « La menace russe n’a été évoquée que sous l’angle historique, celui de la période soviétique », relève Natalia Pouzyreff. « Le fait que nos perceptions ne soient pas alignées est problématique pour les alliés de l’Otan. »
De fait, nul ne doute que le désengagement américain de l’Europe va se poursuivre. Il est déjà visible en Ukraine où l’aide des États-Unis a été intégralement remplacée par les Européens, soit directement soit via le mécanisme PURL (Prioritized Ukraine Requirements List), qui garantit la livraison rapide d’armes à Kiev, à condition d’acheter des stocks américains. La formule du don a disparu, remplacée par les dollars sonnants et trébuchants du PURL.
Zelensky le sait bien, lui qui est venu à nouveau plaider pour davantage de défense antiaérienne. Désormais rompu aux usages diplomatiques chers à l’administration Trump, le président ukrainien a multiplié les remerciements envers l’Amérique, le secrétaire général de l’Otan et le PURL. Il a salué chaleureusement Marco Rubio, se disant « touché » par son plaidoyer. Mais une anaphore a résonné avec une émotion particulière dans sa voix : « Nous espérons que le président Trump nous entend. Nous espérons que le Congrès nous entend. Nous espérons que le peuple américain nous entend. »
Brouille franco-allemande
Dans les salons de l’hôtel Bayerischer Hof, un autre couple a fait étalage de ses difficultés : celui formé par la France et l’Allemagne. L’hôte du rassemblement, Friedrich Merz, est un habitué des lieux ; il fréquente le sommet depuis trente ans, il en maîtrise le langage feutré.
Cette année, pourtant, le chancelier a troqué la nuance pour une franchise inhabituelle. Du Mercosur – sujet qu’il a tenu à aborder de lui-même – au Scaf (l’avion de combat du futur), il a ouvertement exposé certains des points de friction avec Paris.
Plus frappant encore, il a réaffirmé une ambition qui ravit les nombreux industriels allemands présents dans la salle mais fait frémir ailleurs en Europe : « Nous ferons de la Bundeswehr l’armée la plus puissante du continent ! » Le chancelier entend passer la vitesse supérieure sur la voie du Zeitenwende, ce réarmement historique amorcé par Olaf Scholz en 2022. Emmanuel Macron, sur scène quelques heures plus tard, a paru lui répliquer : « Quand je parle de l’Europe puissance, je ne parle pas de la France ou de l’Allemagne. Je parle de l’Europe. »
Pour tenter de faire porter sa voix, le président français était venu en force : le ministre Jean-Noël Barrot et les ministres délégués Benjamin Haddad et Alice Rufo occupaient le premier rang. « Qui a dit que la France était peu présente dans les sommets internationaux ? », glisse, amusée, l’ancienne conseillère diplomatique de l’Élysée. Les officiels français furent d’ailleurs parmi les rares à se prêter au jeu risqué des conférences de presse.
Mais si Paris se félicite de voir la « souveraineté européenne » chère à Emmanuel Macron devenir la lingua franca du continent, la réalité des chiffres est plus cruelle. Les données de l’Institut Kiel – étalon de l’aide à l’Ukraine, bien que contesté par la France – racontent une autre histoire.
L’Allemagne et le Royaume-Uni restent, de loin, les premiers fournisseurs de soutien militaire. La France ne pointe qu’à la septième place, derrière les Scandinaves ou les Pays-Bas. Rapporté au PIB, le constat est plus sévère encore : Paris est quatorzième, devancé par des pays non européens comme l’Islande ou le Canada. Dans son discours, Zelensky a appuyé ses remerciements à destination du Danemark et de l’Allemagne, fers de lance de la fabrication d’armes destinées à remplacer les stocks américains.
En attendant d’acquérir peut-être un jour son autonomie stratégique, l’Europe mise sur le renforcement du pilier européen de l’Otan. Une stratégie toujours valable après Munich, l’Alliance atlantique n’ayant pas implosé.
Mais le vernis diplomatique ne trompe personne. Si Washington a encore des mots doux pour l’Europe, elle n’est plus cette alliée inconditionnelle, liée par une communauté de destin. D’un côté comme de l’autre, on semble avoir acté cet éloignement.
Dans l’un des moments les plus remarqués du sommet, Emmanuel Macron a fustigé les géants de la tech, refusant de livrer à leurs algorithmes « le cerveau et le cœur » des adolescents européens. Ultime ironie : c’est l’un d’eux, Facebook, qui avait inventé la formule qualifiant le mieux l’humeur des délégations au sortir de cette étrange Saint-Valentin munichoise. Le statut de l’Alliance ? « C’est compliqué ».

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