À 17 h 45, je me presse vers un aéroport du sud de la France, déterminé à ne pas manquer mon vol pour Paris en ce soir du 13 novembre. Soudain, mon téléphone vibre : une amie m’appelle depuis Berlin. « Tu es prêt ? Ma collègue sera avec lui dans cinq minutes. » Puis elle ajoute : « Je te passe Boualem ? » J’acquiesce, j’attends. Sa voix surgit alors, d’un coup, comme un flot : joyeuse, vive, enjouée, amusée – la voix d’un homme à l’âge d’une enfance éternelle. « Salut Kamel ! »
L’entretien est personnel, riche, chaleureux, intrigant : l’homme n’a rien perdu de sa lumière. Nos échanges effleurent parfois l’intime : les affections, les amitiés qui l’ont soutenu, Gallimard, la solitude. Sa perception du monde demeure portée, traversée par sa passion reconnue. En voici une partie publiée, celle d’une histoire qui vient de connaître une fin heureuse pour la France et l’Algérie aussi.
Kamel Daoud : Mon ami ! Comme, tu vas ? Tu nous a fait pleurer.
Boualem Sansal : (murmure) Tout le monde est à Berlin sauf toi.
KD : J’arrive ! J’arrive, je prends l’avion et j’arrive dès que je peux.
BS : Comment tu vas ?
…Rire (Ce rire doux, amusé, tressautant)
KD : Comment tu vas, toi ?
BS : Plutôt bien, je suis costaud, tu sais. Je ne vais pas être détruit par une petite année de prison. Écoute, mon agenda n’est pas consolidé, car il y a le côté politique qui passe avant, mais je vais être à Paris demain [vendredi, NDLR] ou dans deux jours…
KD : Naziha [son épouse] t’a rejoint ?
BS : Elle est en route. Elle arrive dans une petite heure. Je n’ai pas de moyen de communication. Quand tu es là-bas (en Algérie), on te prend ta carte, tes papiers, ton téléphone…
KD : Mais dis-moi, qu’est-ce que tu as lu, par exemple, pendant cette année ?
BS : Lu ?
KD : Tu as eu l’occasion ou la liberté de lire ou pas ?
BS : Lire ? (rire étonné) C’est interdit. Des livres de religion ou en arabe. C’est tout ce qu’il y a là-bas [la prison, NDLR]. Mais il y a un trafic de livres en cachette, tu les payes avec des cigarettes ou avec des gâteaux. Avec ça tu peux en avoir.
KD : Tu as pu écrire ?
BS : Non ! C’est l’isolement. J’étais dans un truc particulier. J’étais comme coupé du monde, sauf les visites de Naziha.
KD : Tu sais que le monde entier s’est mobilisé pour toi ?
BS : Oui ! J’avais quelques vagues rumeurs. Grâce à certains [pas de détails que l’on peut rendre publics, NDLR]. J’ai quand même compris que ça bougeait partout. Je l’ai senti à un moment donné quand le régime carcéral a changé. J’étais dans un quartier de très haute sécurité. Je n’avais pas vraiment le droit de parler souvent aux autres prisonniers. Ou de les approcher. On va raconter tout ça plus tard.
KD : De tout ce que tu m’as raconté, est-ce que tu veux que j’écrive une phrase précise ?
BS : Quoi ?
KD : Une phrase optimiste…
BS : Tu dis : “Bonjour la France, Boualem revient. On va gagner !”
KD : D’accord.
BS : J’espère que les relations entre la France et l’Algérie vont évoluer grâce à l’Allemagne et à notre diplomatie. J’ai bon espoir. On m’a raconté un peu les dessous des négociations. Il y a une jonction astrale qui est bonne. [Avant la libération, NDLR] On m’a déplacé d’une prison à une autre hier, puis l’hôpital. Quelqu’un est venu me voir. Il y avait quelque chose, une hésitation. On va le libérer, on ne va pas le libérer, c’était très mystérieux. J’étais ensuite à maison Carré [prison dans le quartier d’El Harrach à Alger, NDLR], une prison du Moyen Âge. Dans la même journée, on m’a déplacé à l’hôpital Mustapha [à Alger, NDLR], je n’étais plus un prisonnier mais un malade gardé.
Puis il y eut le « visiteur du soir ». “Vous êtes qui ?”, j’ai demandé. Sinon laissez-moi dormir, je suis fatigué”. Finalement, son message était : “Vous devez mettre de l’eau dans votre vin…” Enfin, des lignes rouges. J’ai répondu, “Vaut mieux me garder encore vingt ans dans ce cas. Si je n’ai pas le droit de parler alors qu’est-ce que je fais sur terre ? Je pourrais être d’accord avec vous si vous faites la paix, si les relations évoluent dans le bon sens parce que la France est l’amie de l’Algérie et c’est vous qui en avez fait un ennemi. L’Allemagne est aussi un ami de l’Algérie. Et si ça va dans ce sens-là, oui.”
KD : Je t’embrasse repose toi.
BS : J’attends Naziha, elle est en route.

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