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Frappes iraniennes dans le Golfe : « Téhéran veut régionaliser le conflit »

Frappes iraniennes dans le Golfe : « Téhéran veut régionaliser le conflit »

ENTRETIEN. L’expert Shaul Yanai analyse la riposte de Téhéran contre les pays du Golfe visant à faire pression sur Donald Trump pour mettre fin à la guerre.

Suite aux frappes israélo-américaines lancées le 28 février contre l’Iran, Téhéran a riposté en visant ses voisins du Golfe et en frappant au-delà des intérêts militaires américains présents sur les territoires de ces pays. Selon l’expert israélien Dr Shaul Yanai, conférencier en Histoire du Moyen-Orient à l’École de Sciences politiques de l’Université d’Haïfa et cofondateur du Forum pour la Pensée régionale, un think tank israélien indépendant associé à l’Institut Van Leer de Jérusalem, cette escalade était prévisible.

Dans un entretien avec Le Point, il explique que les dirigeants iraniens avaient averti qu’ils frapperaient les pays du Golfe dans le cas d’une attaque américaine, dans le but de régionaliser le conflit. L’objectif, selon lui, est notamment de pousser les dirigeants de ces pays à faire pression sur le président américain pour qu’il mette rapidement fin à la guerre et assurer ainsi la survie de la révolution islamique.

Le Point : Le régime iranien ne limite pas sa riposte à Israël, il attaque également les États du Golfe. Est-ce surprenant ?

Shaul Yanai : L’Iran a en effet frappé le Qatar, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (Dubaï et Abu Dhabi), le Koweït, Bahreïn, l’Irak et aujourd’hui même le sultanat d’Oman, pourtant considéré comme « la Suisse du Golfe », le pays neutre de la région. Mais non, ce n’est pas surprenant. Ces dernières semaines, presque tous les hauts responsables iraniens, militaires, diplomatiques ou politiques, avaient promis que si les États-Unis ou Israël attaquaient l’Iran, tous les pays abritant des bases américaines seraient attaqués et ceci pour signaler aux États-Unis que la guerre ne sera pas uniquement une guerre entre l’Iran et les États-Unis et Israël – considérée par le régime des Mollahs comme une annexe des États-Unis – mais une guerre régionale, dans laquelle l’Iran dispose d’avantages.

Les Iraniens avaient annoncé leur riposte. Contrairement à ce qu’ils disent, ils ne se limitent pas aux bases américaines présentes dans ces pays. Ils ont attaqué l’hôtel Palm sur l’île artificielle de Dubaï, l’aéroport international du Koweït, des cibles au Qatar et à Riyad. Et s’ils visent des objectifs autres qu’américains c’est afin d’adresser un message direct aux États du Golfe : « vous avez deux missions – empêcher l’utilisation de vos bases et de votre espace aérien dans le cadre d’attaques contre l’Iran et exercer une pression considérable sur Trump ». Les Iraniens savent combien le président américain est sensible à la situation économique, politique et à l’image de ces pays du Golfe et s’ils font pression sur Trump, la guerre prendra fin bien plus vite que prévu. Tel est le but de ces attaques.

N’est-ce pas risqué comme stratégie ?

Le régime est prêt à presque tout sacrifier pour sa survie, pour préserver la révolution islamique. C’est l’héritage de l’ayatollah Khomeyni. En ce qui concerne le Golfe, il perçoit les dirigeants de ces pays comme corrompus, faibles et peureux. L’attaque iranienne sur ces pays vise à les pousser à se précipiter vers Donald Trump et le supplier de mettre fin aux hostilités. Cela va-t-il se dérouler comme prévu par les Iraniens ? Il est trop tôt pour se prononcer. L’objectif secondaire du régime des mollahs – et là encore, je ne suis pas certain qu’ils atteignent leur objectif – est une question de statut.

Après la guerre de juin 2025 contre Israël, l’Iran a presque perdu tout son statut régional. Le régime a été humilié par Israël, son espace aérien est devenu un terrain miné, de hauts responsables du régime ont été tués et tout cela sans qu’un seul avion israélien ne soit abattu. Une humiliation inouïe, aggravée par la perte d’une grande partie de ses avant-postes au Moyen-Orient. Après avoir perdu la Syrie, après le coup porté au Hezbollah au Liban et au Hamas à Gaza, l’Iran a perdu sa capacité de dissuasion face aux États du Golfe qui ont commencé à mener une politique indépendante, sans égard pour l’Iran. Les attaques iraniennes viennent donc aussi rappeler à tous que l’Iran est une puissance régionale et que sa position, voire son opinion, est plus importante que celle des États-Unis et d’Israël.

Cela attise clairement la colère des populations arabes et musulmanes

Quelles conséquences et réactions prévoyez-vous de la part de ces pays qui ont été attaqués par l’Iran ?

Pour l’instant, l’Arabie saoudite mène la riposte et s’en tient au domaine diplomatique. Elle a déjà annoncé que, si la situation perdure, elle pourrait engager ses ressources territoriales et militaires pour « défendre ses citoyens et son territoire ». Le ministère saoudien des Affaires étrangères laisse entendre que royaume pourrait participer à des attaques contre l’Iran si ce dernier continue de violer non seulement sa souveraineté, mais aussi celle de tous les États du Golfe, membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Ces États disposent d’une force militaire commune, le « Bouclier de la Péninsule », qui s’entraîne intensivement et a notamment contribué à protéger Bahreïn lors des manifestations de 2011.

Ils disposent également d’un commandement conjoint, et les dirigeants du CCG pourraient décider de s’engager dans une campagne militaire et de se joindre au mouvement, notamment s’ils perçoivent une opportunité de renverser le régime. Ils hésitent encore car ils ne souhaitent pas s’engager dans l’offensive. Il ne faut pas oublier que nous vivons dans un monde fait d’optiques. Or, nous avons là une offensive menée par un empire chrétien et une « entité sioniste », pendant le Ramadan, contre un territoire musulman. Cela attise clairement la colère des populations arabes et musulmanes.

Les religions jouent un rôle dans cette guerre ?

Bien sûr. C’est ainsi que la situation est perçue et c’est ainsi que l’Iran s’applique à présenter la chose. Donc si l’Arabie saoudite et les pays du CCG rejoignent l’offensive des États-Unis et d’Israël, cela brisera cette image que l’Iran est en train de construire. C’est pourquoi beaucoup ont été surpris par le choix iranien d’attaquer les pays du Golfe. Cette guerre leur confère une dimension religieuse et significative et pourtant l’Iran a attaqué des pays musulmans qui ne l’ont pas attaqué et ont refusé, jusqu’à présent, de laisser les Américains utiliser les bases sur leurs territoires pour leurs opérations militaires. Le régime iranien a peut-être commis là une erreur, en brisant cette image de guerre des Juifs et Chrétiens contre les Musulmans.

Enfin, il faut considérer une autre des conséquences indirectes de l’attaque iranienne : la réconciliation entre Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Sayed (les dirigeants respectifs de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis). Alors que leur différend avait considérablement affaibli le Conseil de coopération du Golfe (CCG), leur dialogue renouvelé pour présenter un front uni contre l’Iran constitue une conséquence indirecte que les Iraniens n’avaient peut-être pas anticipée. Il ne fait aucun doute que si les États du Golfe optent pour une riposte militaire à l’Iran, ce rapprochement sera extrêmement significatif, car ces deux pays sont à la tête du CCG et mènent le jeu.

En quoi la mort du guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei, pourrait influencer la réaction de ces pays du Golfe à l’encontre de l’Iran ?

L’assassinat de Khamenei pourrait changer toute la donne. On peut s’attendre à une Intifada chiite dans la province orientale de l’Arabie saoudite, à d’importantes manifestations de la majorité chiite au Bahreïn, à une riposte militaire des Houthis, du Hezbollah et des milices chiites en Irak, et tout cela en plus des représailles iraniennes. Cela pourrait dissuader les États du Golfe d’opter pour une intervention militaire contre l’Iran, inquiétés par la possibilité de troubles internes.

Les autocrates qui dirigent les pays du Golfe ne craignent-ils que le renversement du régime iranien par son peuple donne des idées à leurs propres populations ?

Pas dans le cas iranien. L’Iran est leur pire ennemi depuis 1979. L’Iran a armé les Houthis, qui ont attaqué les Saoudiens à de très nombreuses reprises. L’Iran a activé des organisations terroristes au Koweït et à Bahreïn pour renverser les régimes en place, et représente une menace constante pour l’existence même de régimes relativement stables depuis des siècles.

Ainsi, du point de vue de ces pays, si le régime iranien est renversé et qu’un régime nationaliste, voire une dictature militaire est instauré, l’essentiel est qu’il ne place pas le conflit théologique au cœur de ses préoccupations. Si l’Iran ne devait plus disposer d’un régime théocratique chiite distinct, capable de mobiliser le sentiment chiite à travers le Moyen-Orient, la situation des pays du Golfe serait grandement facilitée et leur sécurité renforcée.