18 views 17 mins 0 comments

Friedrich Merz, la panique froide du chancelier allemand

Friedrich Merz, la panique froide du chancelier allemand

Du prêt ukrainien au Mercosur, le chancelier multiplie les coups de force à Bruxelles. Derrière l’agitation : une économie allemande à l’arrêt. Le Conseil européen s’annonce musclé.

Friedrich Merz contre Bart De Wever, c’est le duel terrible qui est annoncé jeudi lors du sommet européen. Le chancelier allemand se donne une journée, peut-être deux pour faire plier le Flamand sur le « prêt de réparation » que l’Ukraine pourrait recevoir en 2026 et 2027. Au total, 90 milliards d’euros tirés de l’usage des avoirs russes gelés dont l’essentiel des liquidités est logé en Belgique chez Euroclear.

Pourquoi Merz se fait-il, depuis deux mois, l’ardent défenseur de cette solution osée, sinon très risquée pour la réputation et la stabilité de la zone euro ? Tout simplement parce qu’il est désormais inconcevable pour le chancelier allemand de s’endetter encore et encore pour l’Ukraine. Son économie tourne au ralenti et se désindustrialise à vue d’œil. Une panique froide s’est emparée de lui qui le conduit à brutaliser tout ce qui se présente sur son chemin.

Un homme pressé

Tout dans son attitude physique indique un homme pressé et raide. Pressé de montrer que l’Allemagne peut redevenir puissance industrielle, pressé de réaffirmer un leadership européen sur fond de guerre en Ukraine et de virage protectionniste américain.

Son insistance à boucler rapidement l’accord de libre‑échange entre l’Union européenne et le Mercosur avant la fin de l’année s’inscrit d’abord dans cette angoisse économique. La France et l’Italie demandent un délai supplémentaire. Les agriculteurs se mobiliseront jeudi au pied du Conseil européen. Le Parlement a voté, mardi, des sauvegardes supplémentaires. La France, dans ce contexte, demande qu’on prenne le temps d’examiner les textes et de « les faire accepter politiquement ».

Pas question pour Merz d’attendre davantage. Il presse Ursula von der Leyen de maintenir son vol, vendredi, pour le Brésil où elle est censée signer l’accord (restera la ratification parlementaire qui peut se révéler plus compliquée que prévu). Que va faire von der Leyen ? Suivre le conseil pressant de Merz et prendre son avion ou céder à Macron et Meloni et différer son voyage au Brésil de quelques semaines ?

La Chine enfonce les lignes allemandes

Pour Berlin, cet accord avec les pays du Mercosur est vu comme une bouffée d’oxygène pour une industrie exportatrice en mal de débouchés. L’automobile, la chimie, la mécanique lourde cherchent désespérément de nouveaux marchés alors que la demande européenne stagne, que la Chine rebat les cartes industrielles par des surcapacités immenses et que les États‑Unis dressent des barrières tarifaires. Derrière la rhétorique de « l’ouverture des marchés », c’est une tentation presque défensive : arracher au plus vite un relais de croissance extérieur pour une économie intérieure à l’arrêt.

« Si on nous dit que c’est tellement fragile qu’on ne peut pas attendre quelques semaines pour signer, alors, on peut douter que cet accord sera ratifié. Peut-être que, dans ce cas, il vaut mieux prendre le temps de le consolider », glisse un diplomate européen.

La bataille du budget européen commence

Le même réflexe apparaît dans la posture de Friedrich Merz vis‑à‑vis du budget européen. Les 27 auront, jeudi, une première discussion approfondie sur le sujet à la suite de la proposition de la Commission, en juillet dernier. Le chancelier répète, sur tous les tons, que le cadre financier pluriannuel de l’UE doit être « strictement contenu », voire réduit, et qu’il n’est plus possible de multiplier les programmes communs sans contrepartie. Officiellement, il s’agit de sérieux budgétaire et de respect des contribuables allemands. En réalité, la marge de manœuvre de Berlin s’est réduite : pour financer à la fois la hausse massive des dépenses militaires, le soutien à l’Ukraine, l’allègement des coûts de l’énergie pour l’industrie et la transition climatique, l’exécutif allemand a dû faire sauter des verrous constitutionnels et accepter un endettement accru. Exiger un budget européen plus maigre, c’est autant une posture politique vis‑à‑vis de ses électeurs qu’un aveu implicite de tension financière.

Cette nervosité politique se comprend à la lumière des diagnostics, très sombres, livrés par les grands instituts économiques allemands. Au printemps 2025, les cinq principaux centres de recherche – DIW Berlin, ifo Institut, Kiel Institute (IfW), IWH et RWI – publient une prévision commune qui sonne comme un avertissement : selon leur « prévision économique conjointe printanière, le PIB allemand ne progresserait que de 0,1 % en 2025, avant un timide rebond de 1,3 % en 2026. L’économie allemande, écrivent‑ils, continuera de faire du surplace ». La révision est sévère par rapport à leurs anticipations de 2024, déjà prudentes.

La fin du plein-emploi, le totem politique allemand

Les instituts pointent un faisceau de facteurs conjoncturels et structurels. À court terme, la nouvelle vague de protectionnisme américain – hausses de tarifs sur l’acier et l’aluminium de 50 %, les véhicules – pèse directement sur une industrie tournée vers l’exportation, tandis que l’incertitude politique économique, en Allemagne comme à l’étranger, bride l’investissement. À moyen terme, les chercheurs sont encore plus inquiets : la démographie défavorable, la pénurie de main‑d’œuvre qualifiée, la lourdeur bureaucratique et les retards d’investissement dans les infrastructures et la numérisation brident le potentiel de croissance.

Le marché du travail cesse d’être ce point fort quasi intangible de « l’eldorado » allemand. Depuis mi‑2022, le nombre de chômeurs a bondi d’environ 20 %, soit plus de 400 000 chômeurs supplémentaires. Le taux de chômage est passé de 5 % à 6,3 %. Les pertes d’emploi se concentrent dans l’industrie manufacturière, la construction et les services aux entreprises, tandis que l’emploi public, l’éducation et la santé continuent, eux, de croître. Les instituts ne prévoient pas de reflux du chômage avant l’hypothétique reprise de 2026. La fin du plein‑emploi allemand, ce totem politique, crée une pression considérable sur le chancelier Merz.

Même le patronat allemand parle d’une « chute libre »

Les économistes ne parlent plus seulement de faiblesse conjoncturelle, mais de crise de modèle. L’industrie allemande est en situation de déclin structurel. La fédération patronale, le BDI, pourtant peu suspecte de catastrophisme, évoque fin 2025 une situation économique « en chute libre ». Dans son rapport sur l’industrie 2025, elle estime que la production industrielle aura reculé de 2 % sur l’année – quatrième baisse annuelle consécutive –, alors que la production industrielle de l’ensemble de l’UE devrait, elle, progresser d’environ 1 %, et la production mondiale de près de 3 %. Par rapport à 2021, l’industrie allemande produit 5,4 % de moins, quand celle de l’UE est légèrement au‑dessus de son niveau d’avant la crise Covid.

Les secteurs symboles du « made in Germany » sont en première ligne. Les fonderies, la chimie, le textile et la métallurgie subissent de plein fouet la hausse des coûts énergétiques et la concurrence internationale. Dans l’automobile, la transition forcée vers l’électrique fragilise l’écosystème de sous‑traitants : l’emploi dans les entreprises de fournitures automobiles a reculé de plus de 11 % en un an, pour tomber à 235 400 salariés à l’automne 2025. Le BDI ne parle plus d’un « trou d’air » mais d’un « déclin structurel ». La révision de l’objectif 2035 (fin des véhicules à émissions de CO2) proposée mardi par la Commission apparaît là encore comme une bouffée d’oxygène espérée par le chancelier Merz. Il souhaitait une révision pour prolonger les hybrides, l’autorisation des prolongateurs d’autonomie, etc. Il a globalement eu gain de cause. Il faut maintenant que le Conseil et le Parlement européen valident rapidement cette évolution pour donner des perspectives aux constructeurs et sous-traitants.

L’acier chinois et les barrières américaines

Le cas de la sidérurgie cristallise ces craintes. La filière emploie, en incluant l’amont et l’aval, plus d’un demi‑million de personnes. Ses hauts fourneaux, très gourmands en énergie, sont frappés de plein fouet par le renchérissement durable de l’électricité, conséquence de la sortie accélérée du nucléaire et de la réduction des capacités fossiles. Les industriels subissent une concurrence féroce de l’acier chinois, massivement subventionné, tandis que les exportations vers les États‑Unis se heurtent aux droits additionnels.

Une étude de l’université de Mannheim, commandée par la fondation syndicale Hans‑Böckler, chiffre les conséquences d’une délocalisation massive de la production : jusqu’à 50 milliards d’euros de valeur ajoutée perdus par an et au minimum 30 000 emplois sacrifiés. On comprend, dans ce contexte, pourquoi le chancelier Merz parle publiquement d’« crise existentielle » pour la sidérurgie et plaide pour un sursaut de « patriotisme européen » dans les marchés publics et les commandes de défense.

Gare aux frustrations de la classe moyenne

À ce tableau intérieur se superposent les regards acérés des observateurs étrangers. Pour Steve Forbes, l’Allemagne est en « economic mess » (marasme économique) : coût de l’énergie prohibitif, fiscalité jugée étouffante – l’impôt sur le revenu à 42 % atteint rapidement, des charges sociales de 40 à 42 % du salaire brut – et un État‑providence devenu difficilement finançable. À ses yeux, Friedrich Merz n’évitera pas une cure à la Ludwig Erhard : fortes baisses d’impôts et libéralisation radicale pour tenter de recréer un « miracle économique » depuis la stagnation actuelle.

D’autres analyses, comme celle de Foreign Policy, insistent sur le contexte politique : montée de l’AfD, frustrations d’une classe moyenne inquiète, coalition contrainte avec un SPD arc‑bouté sur la défense des retraités et réticent à des réformes du marché du travail.

Face à cette combinaison d’alarme économique et de fragilité politique, Merz surjoue‑t‑il la maîtrise ou laisse‑t‑il transparaître une forme de panique ? Sa suractivité diplomatique – qu’il s’agisse de se poser en champion de l’Ukraine, en avocat d’un plan européen sur les avoirs russes gelés, ou en VRP de l’accord UE – Mercosur – peut être lue comme une stratégie : déplacer la scène de son action vers l’extérieur pour masquer les difficultés intérieures. Son discours de rigueur à l’égard du budget européen peut, lui, être interprété comme une tentative de regagner un crédit auprès d’un électorat qui voit l’industrie vaciller et les factures énergétiques flamber.

Une réforme des retraites difficile

La présidente du Conseil allemand des experts économiques, Monika Schnitzer, ne mâche pas ses mots dans une interview publiée mi‑novembre par Die Zeit. Lorsque Merz affirme que l’Allemagne « ne stagne pas mais est en pleine mutation », elle rétorque sèchement : « Je ne suis pas d’accord avec lui sur ce point. Je ne constate pas encore de redressement. » Pire, elle démonte l’impact réel du plan d’investissement du chancelier : sur les 0,9 % de croissance attendus en 2026, seul 0,3 point serait attribuable au plan de relance – autant que l’effet mécanique du calendrier des jours fériés. Le reste « se serait produit de toute façon ».

Quant aux promesses électorales financées en sous‑main par le fonds d’infrastructure (pension de maternité, TVA restauration, subventions diesel), elles coûteront « rapidement dix milliards d’euros par an sans aucun impact sur la croissance », annonce cette économiste respectée. Son verdict est cinglant : ces choix « laissent penser que le gouvernement n’a pas saisi la gravité de la situation ».

Mais les chiffres publiés par les instituts allemands ne se combattent pas avec de la communication. Ils exigent des réformes lourdes, potentiellement impopulaires : réforme des retraites, allègement du coût du travail, investissement massif dans l’éducation, la recherche, les réseaux numériques et électriques. Ce sera la véritable épreuve test du chancelier Merz. S’il se contente de chercher des exutoires commerciaux, comme Mercosur, et de rogner sur le budget de Bruxelles, son agitation apparaîtra rétrospectivement non comme une stratégie, mais comme le symptôme d’une panique contenue face à la fin d’un modèle dont l’Allemagne n’a pas encore trouvé le successeur après les années Merkel.