Jusqu’ici, dans mes analyses, j’ai souligné les éléments de continuité que représentait la politique de l’administration Trump par rapport à une tradition que nous avions oubliée depuis 1945, celle d’une Amérique protectionniste et isolationniste, aux frontières régulièrement closes, aux prétentions impériales sur son propre continent et aux ambitions essentiellement commerciales.
L’entre-deux-guerres en avait été une triste illustration. Depuis quelques semaines, je me demande au contraire si, en réalité, Donald Trump, loin de revenir au passé, n’est pas engagé dans une entreprise que j’irai jusqu’à qualifier de révolutionnaire en ce qu’elle vise à abattre un ordre – celui de la démocratie libérale dans ses déclinaisons intérieures et internationales – et à lui en substituer un autre.
Pourquoi humilier un allié fidèle ?
Il est en effet devenu difficile de ne voir dans les récents cahots de la politique américaine que les foucades d’un homme brouillon, brutal et incohérent. Non seulement il a organisé l’enlèvement d’un chef d’État étranger, mais il a fait intercepter en pleine mer deux navires sous pavillon d’une grande puissance.
En quelques jours, il a placé le Venezuela sous protectorat et a menacé d’une intervention militaire le Mexique, la Colombie, la Cuba et le Danemark avec, comme toile de fond, l’annonce d’une augmentation de 50 % d’un budget de la défense déjà massif et de la sortie des États-Unis de 66 organisations internationales.
Le cas du Groenland permet de mieux comprendre mes interrogations : en effet, rien n’exige que les États-Unis annexent ce territoire pour le défendre puisqu’ils y disposent déjà d’une base et qu’ils y en ont entretenu une douzaine d’autres pendant la guerre froide. Le Danemark n’opposerait pas la moindre objection à ce qui ne serait qu’une remontée en puissance de ce dispositif militaire.
Dans ce contexte, pourquoi humilier un allié fidèle, violer le droit international et s’aliéner les pays européens, au risque de signer l’acte de décès de l’Otan, si ce n’est pour exprimer une volonté délibérée de ne plus laisser parler que la force ?
D’ailleurs, Trump ne vient-il pas d’affirmer que la seule limite qu’il reconnaît, c’est sa « propre moralité » et qu’il n’a « pas besoin du droit international » ? C’est abandonner le monde tel que nous le connaissons depuis 1945, certes imparfait mais où la violence globalement reculait, pour lui substituer la seule loi de la jungle.
Le débat politique, un combat de charretiers
Cette brutalité trouve son reflet en politique intérieure, où l’équilibre délicat des institutions qu’instaure la Constitution n’est plus qu’un champ de ruines.
Une milice armée aux véhicules et visages impossibles à identifier arrête brutalement dans la rue qui elle veut avant de l’expulser sans supervision d’un juge ; le département de la Justice n’est plus que l’instrument des rancœurs d’un Donald Trump qui menace de ses foudres Joe Biden, Barack Obama ou le président de la Banque centrale qui refuse de baisser les taux d’intérêt autant qu’il le demande ; des milliardaires amis font l’acquisition de médias pour les transformer en ses porte-parole ; sa famille s’enrichit ostensiblement en tirant profit de ses fonctions ; il a transformé le champ lexical de la politique américaine en y faisant régner contrevérités, menaces et insultes au point de railler son prédécesseur atteint d’un cancer.
Le débat politique en est réduit à un combat de charretiers où seule compte la force et où vérité, civilité et valeurs n’ont plus leur place. Il sera d’autant plus difficile de revenir en arrière que, à ses côtés, l’extrême droite pousse ses pions et prépare sa succession.
En son sein se singularisent les ultramilliardaires de la high-tech. Forts de la puissance que leur confèrent leur immense fortune, le contrôle de l’espace numérique et leur avance dans le domaine de l’intelligence artificielle, affichant des ambitions démiurgiques, ils promeuvent une société débarrassée de tout humanisme, où une aristocratie, sans contrainte morale ni juridique, dominerait de loin une foule réduite au « panem et circenses » des écrans dont ils dicteraient les programmes.
Le triomphe du techno-fascisme
L’État dépérirait au profit de leurs entreprises, qui concentreraient progressivement ses fonctions. Une féodalité se substituerait à la démocratie, dans ce qu’il faut bel et bien appeler un techno-fascisme.
Ils doivent donc briser tout obstacle à leur triomphe, que ce soit l’État de droit ou la morale chrétienne. Les voilà en guerre contre l’Union européenne et l’Église catholique, qui tentent de défendre un autre modèle où l’être humain aurait encore sa place. Peter Thiel, le fondateur halluciné de PayPal et de Palantir, fait ainsi des conférences pour prouver que le pape qui se dresse contre eux est l’antéchrist… Or, J.D. Vance, le vice-président qui se prépare aux élections de 2028, s’est mis à leur service.
Le lecteur comprendra mes interrogations face à ce qui serait, si j’ai raison, une évolution proprement vertigineuse de la société américaine. N’exagéré-je pas ? Peut-être ne s’agit-il que d’une écume à la surface des choses, qu’un moment sans lendemain ? Je l’espère, mais je n’en suis pas sûr.
Ce qui est en jeu dépasserait alors les apparences qu’offre un président anticonformiste pour toucher à l’essentiel : l’avenir de l’homme face à la révolution technologique qui vient.

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