CHRONIQUE. Ancien ambassadeur aux États-Unis et à l’ONU, notre chroniqueur retrouve un pays métamorphosé sous l’ère de Donald Trump.
Me voilà de retour à New York après une longue absence, dans un pays où pour des raisons professionnelles et personnelles, j’ai passé seize années de ma vie. Je suis conscient de mes biais, que ce soit mon attachement à la civilisation européenne qui, n’en déplaise au secrétaire d’État Rubio, ne se confond pas avec la civilisation américaine ou mon accent français qui ne concerne pas seulement ma prononciation de l’anglais. Mes conclusions sont donc inévitablement contestables.
Première évidence, la polarisation extrême du pays. J’ai connu des États-Unis où les appartenances aux deux partis procédaient souvent plus d’un héritage familial que d’un choix politique réfléchi, où elles ne pesaient guère dans les relations personnelles. La politique figurait rarement dans les conversations amicales. Deux de mes amis partageaient le même appartement, comme il arrive pour des célibataires en Amérique, l’un farouche Républicain et l’autre tout aussi farouche Démocrate, mais ils cohabitaient le plus amicalement du monde.
Aujourd’hui, ce serait très difficile voire impossible. L’étiquette politique que je n’entendais que rarement autrefois est devenue une frontière qui définit les relations sociales et qu’on ne franchit qu’avec précaution. Les familles se déchirent, les amitiés se défont dans un pays pourtant beaucoup moins politique que la France.
La fin de l’impartialité
Deuxième réalité, cette passion qu’entretient soigneusement Donald Trump par ses déclarations agressives et son refus de toute approche bipartisane, contamine jugements et analyses. Plus personne ou presque ne peut prétendre à l’impartialité. L’observateur extérieur en est l’inévitable victime selon les interlocuteurs qu’il choisit. Un exemple en est l’économie où les experts s’épuisent à rechercher les signes d’une crise imminente alors qu’en réalité, on y décèle au plus un ralentissement relatif d’une croissance qui reste substantielle.
L’inflation qu’annonçaient les économistes après l’imposition des droits de douane n’est pas au rendez-vous, ce qui devrait ouvrir la voie à une baisse des taux d’intérêt ; le chômage se stabilise à 4,4 % ce qui est bas en termes américains ; rien n’annonce de bulle dans un secteur de haute technologie où le niveau des profits suit celui des investissements.
Reste une gestion budgétaire laxiste qui engendre une hausse soutenue de la dette que permet jusqu’ici l’appétit de l’économie mondiale pour le dollar. Dans ce domaine, il est vrai que des craquements se font entendre ici et là dans la recherche de substituts à la devise américaine mais la domination financière des États-Unis, qu’on néglige souvent dans l’analyse des rapports de force, n’est pas entamée même si elle apparaît fragilisée.
« Ils ont peur »
Troisième conclusion, l’impression que le pays a changé, au moins dans ses élites. Dans les dîners sur la Ve Avenue ou Madison avenue, il est impossible de ne pas sentir que chacun contrôle ses paroles. Les uns en rajoutent dans le soutien à Donald Trump dans des termes qui frisent parfois la caricature pendant que les autres se taisent ou détournent la conversation. Connaissant certains d’entre eux de longue date, je peux évaluer leur sincérité et je suis obligé de conclure qu’on dissimule ou même parfois qu’on ment, à moins qu’on ait trouvé son chemin de Damas. « Ils ont peur », me commentait une de ces vielles hôtesses habituées à recevoir le tout Manhattan à sa table.
Un patron d’une boîte de produits pharmaceutiques, m’a-t-on raconté, avait commis l’erreur de critiquer publiquement le président : il s’était vu retirer l’autorisation de vente de son médicament vedette, s’était fait éjecter par les actionnaires et remplacer par un trumpiste bon teint qui avait aussitôt récupéré la licence. En tête-à-tête, on me confie que jamais l’octroi des marchés fédéraux n’avait fait l’objet de tels arrangements politiques et financiers. Tout s’achète à condition de manifester la servilité le plus absolue au maître.
Enfin, du côté démocrate, mon impression, peut-être injuste, est que peu paraissent attachés à comprendre les raisons profondes qui ont pu pousser le pays à donner une majorité à un personnage aussi clivant que Donald Trump. On s’indigne, ce que justifient aisément ses outrances mais on n’en tire pas de ligne politique claire. Par ailleurs, la dérive extrême droitière des Républicains suscite une symétrique chez les Démocrates où les plus actifs sur le terrain se recrutent dans une gauche peu présente en dehors des grandes villes. Dans ce contexte, on sent que les dirigeants Démocrates n’ont pas trouvé la recette pour s’opposer à un adversaire qui ne respecte aucun code et aucune règle de la démocratie et qui impose en permanence son agenda aux médias.
Faut-il l’imiter dans l’invective et l’excès ou en rester aux usages du passé avec le danger de l’impuissance ? Faut-il descendre dans la rue avec le risque d’une violence que pourrait invoquer l’administration pour imposer des mesures extrêmes comme l’état de siège ? Que faire face à l’autoritarisme croissant de l’administration ? Questions d’autant plus délicates qu’elles sont nouvelles pour la démocratie américaine et qu’aucun homme ou femme ne s’impose pour incarner cette résistance. Questions qui se posent d’ailleurs à tous les partis de gouvernement confrontés aux populistes.

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