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Gérard Araud – La trahison de Trump envers son propre électorat

Gérard Araud – La trahison de Trump envers son propre électorat

Je me suis trompé. Comme la plupart des observateurs, je pensais qu’avec Donald Trump, nous étions sortis du cycle des interventions américaines à travers le monde. Non seulement il les avait personnellement critiquées avant même d’entrer dans la vie politique, mais il devait en partie ses victoires à la lassitude des électeurs pour ces aventures coûteuses et sans fin, qu’il avait su capter tout au long de ses campagnes électorales.

Une des idées fortes du camp Maga, le rassemblement hétéroclite de ses partisans, est d’ailleurs un néoisolationnisme qui est teinté de méfiance à l’égard d’un Israël, soupçonné de tirer profit des États-Unis. Le constat inverse peut être établi avec la multiplication des opérations militaires du Nigeria à l’Iran, du Venezuela au Yémen au lendemain du retour de Trump à la Maison-Blanche.

Impérialisme prédateur

On pouvait encore arguer, avec un brin de mauvaise foi, qu’elles se réduisaient à de brèves frappes aériennes ou, à Caracas, à un raid sans lendemain. Avec le déclenchement de l’intervention contre l’Iran, on passe à une tout autre dimension, qui peut se comparer par son ampleur à celle lancée par George W. Bush en 2003 en Irak. Nul ne peut plus parler d’isolationnisme ; ce serait même le retour du néoconservatisme si cette administration ne manifestait pas la plus parfaite indifférence à la diffusion de la démocratie. Il s’agit plutôt d’un impérialisme prédateur en quête des terres rares ukrainiennes ou groenlandaises, du pétrole vénézuélien, et aujourd’hui de celui de l’Iran.

Chacun s’épuisera à expliquer cette volte-face d’un président qui ne cesse d’en effectuer. L’hubris des Grecs, le narcissisme pathologique, l’ignorance du monde, le refus de l’expertise, le culte de la force, la brutalité, l’incompétence, l’amoralisme peuvent être invoqués mais, en termes de politique intérieure américaine, l’essentiel n’est pas là. Donald Trump, en lançant son pays dans une intervention militaire qui risque de durer, va à l’encontre des sentiments du cœur de son électorat, à quelques mois des élections législatives de mi-mandat pour lesquelles les sondages lui sont défavorables.

Déjà, une élue à la Chambre des représentants, Marjorie Taylor-Greene, qui représentait jusqu’à la caricature la base Maga, avait renoncé il y a quelques mois à son siège parce qu’elle n’approuvait pas la militarisation de la politique étrangère de la nouvelle administration. Il lui est facile aujourd’hui de pousser des cris d’orfraie.

Sera-t-elle suivie ? Par ailleurs, les maladresses d’un président qui n’a pas expliqué sa décision permettent à certains dans son camp d’accuser Israël d’avoir, « une fois de plus », entraîné les États-Unis dans une guerre conforme à ses intérêts, ce qui alimente un antisémitisme déjà présent dans ce segment de l’électorat.

Fanatisme

Il y a quelques années, Donald Trump avait affirmé que « même s’il tuait quelqu’un en plein jour sur la Cinquième Avenue, ses électeurs lui resteraient fidèles ». Il venait d’être surpris à proférer une obscénité bassement vulgaire et sexiste. Il n’en avait pas moins été élu en 2016. Depuis lors, les procès et les condamnations se sont multipliés, au point qu’en 2024 on pouvait dire que l’alternative pour lui était la prison ou la Maison-Blanche.

Rien n’y a fait. J’ai constaté moi-même le fanatisme – le mot n’est pas trop fort – qu’il suscite parmi ses partisans. Ils n’invoquent pas sa politique mais l’amour qu’ils lui portent. Il est « leur homme », qui parle comme eux et partage leurs goûts, leurs préjugés et leurs passions. Ses turpitudes sexuelles et financières ne les détournent pas de lui.

En sera-t-il de même avec cette guerre ? Transformeront-ils leur réticence, voire leur hostilité, envers ce nouvel engagement américain – que prouvent les sondages – en un vote en novembre ? J’en doute, ne serait-ce que parce qu’aucune alternative politique ne s’offre à eux. Il faudrait qu’une longue guerre ait des effets directs sur leur situation personnelle, par le biais d’une hausse d’un coût de la vie dont ils se plaignent déjà, pour les éloigner du parti du président sous la forme d’ailleurs de l’abstention plus que d’un ralliement aux démocrates.

L’effet politique de cette guerre pourrait, en revanche, peser de manière beaucoup sensible sur les électeurs de centre droit, dont la relation avec Donald Trump est de raison plus que de sentiment. Ce n’est pas un secret qu’ils apprécient peu ses excès et que c’est leur intérêt qui les a poussés à rallier en 2024 un candidat qui, à leurs yeux, avait bien géré l’économie au cours de son premier mandat.

Sur le premier point, loin de s’amender, il est devenu caricatural à force de mensonges et d’outrance. Par ailleurs, la croissance ralentit. Pour la seconde fois, en cinq ans, l’emploi a reculé au mois de février – légèrement il est vrai – et nul ne peut prévoir l’effet de la guerre sur la conjoncture américaine. Enfin, ils sont plus sensibles aux questions de politique internationale que les électeurs Maga. En tout état de cause, c’est l’état de l’économie qui déterminera le résultat des prochaines élections plus que le résultat de la guerre. N’oublions pas que George Bush père n’avait pas été réélu un an après le triomphe de la première guerre du Golfe…