Trump n’est pas un accident, comme le prouve sa réélection ; ce n’est pas lui, qui est à l’origine de la crise de la société américaine. Il n’a fait que la comprendre et l’utiliser avec un sens très sûr des émotions populaires. Il n’est pas la maladie ; il en est le symptôme. Il serait donc vain d’attendre son départ de la Maison Blanche pour espérer un apaisement des passions et un retour aux pratiques politiques du passé. Déjà son vice-président et d’autres Trump en herbe piaffent dans les coulisses pour lui succéder en l’imitant sur le fond si ce n’est dans la méthode.
Par ailleurs, Trump n’est pas une comète venue d’ailleurs dans la mesure où sa politique s’inscrit dans une longue tradition nationale autour des thèmes du protectionnisme, de l’isolationnisme et de la doctrine Monroe, qu’il actualise avec la brutalité et l’imprévisibilité qui lui sont propres. Enfin, sa violence n’est pas non plus étrangère dans un pays où la police tue et où le citoyen meurt par balles dans des proportions inconnues dans les autres démocraties occidentales.
Quand la diplomatie s’en remet à la psychologie
Certes, il offre un spectacle sans précédent aux médias à coups d’annonces tonitruantes, d’incessantes contrevérités et d’insultes à l’emporte-pièce mais l’observateur blasé pourrait y voir une stratégie politique à l’évidente efficacité : il dicte ainsi la une des médias et oblitère ses adversaires à force de tout à la fois sidérer, étonner, amuser ou indigner le public. Il a saisi que dans l’ère des médias sociaux, une nouvelle chasse rapidement l’autre, et que la véracité devient secondaire dans ce flot constant qu’il nourrit avec grande habileté.
Peut-on cependant se satisfaire de cette volonté de « normaliser » Donald Trump ? Se contenter d’en faire certes un démagogue du XXIe siècle mais compatible avec le passé des États-Unis ? Avouons que la tragi-comédie que nous venons de vivre autour du Groenland le permet difficilement.
L’être humain s’habitue à tout mais il reste proprement ahurissant de le voir menacer de s’emparer par la force d’un territoire d’un des meilleurs alliés des États-Unis. Mettons-nous à la place de nos dirigeants qui doivent faire face à cette situation inédite dans laquelle les place l’homme le plus puissant au monde et le président du pays qui était encore hier leur principal allié. Comment doivent-ils réagir ?
On est donc entraîné inévitablement dans ce que tout expert déteste, la « psychologisation » de l’interlocuteur aux dépens d’une rationalité qui rassure parce qu’elle est fondée sur les leçons du passé et l’analyse des faits. Nous devons pourtant en passer par là dans la mesure où Donald Trump décide seul dans une administration où les fonctionnaires n’exercent aucune influence et où les politiques prouvent chaque jour qu’ils suivent leur chef plus qu’ils ne l’inspirent à force de les voir adapter hâtivement leur langage à chaque virevolte de leur président.
Ambassadeur à Washington, j’avais rapidement conclu que mes interlocuteurs au Conseil National de sécurité et au Département d’État, si hauts soient-ils dans la hiérarchie, ne savaient pas ce que signifiait ce qu’il avait annoncé la veille et ce qu’il déciderait le lendemain.
Il faut donc se résoudre à essayer de comprendre le seul homme qui compte à Washington, la seule impulsion que reçoit la première puissance au monde. Dans les faits, chacun s’y essaie. Au cours de son premier mandat, son conseiller de presse m’avait demandé de suggérer au président de la République de commencer chaque conversation téléphonique avec lui par un compliment. C’est ce que font aujourd’hui tous ses interlocuteurs, d’Emmanuel Macron à Vladimir Poutine, jusqu’à conduire le Secrétaire Général de l’OTAN à l’appeler « Papa ».
Venezuela, Nigeria, Yémen…
Par ailleurs, l’observation de récentes péripéties conduit à d’autres conclusions. Face à la Chine et face au Brésil, qui lui avaient opposé une ferme résistance, il avait reculé sans gloire. Il vient de le faire de nouveau sur le Groenland. Son premier avocat, le mythique Roy Cohn, lui avait appris qu’il ne fallait jamais reconnaître une erreur ni s’excuser ni concéder une défaite et donc dans tous ces cas, on pouvait être sûr qu’il clamerait victoire.
Parions que, demain, il proclamera qu’il a obtenu tout ce qu’il exigeait du Danemark. Quoi qu’il dise et quoi que répètent ses thuriféraires, la réalité n’en reste pas moins que ses reculs prouvent qu’il est fort avec les faibles et faible avec les forts.
Dans ce cas, les forts ont bel et bien été les Européens, sans doute tout ébahis de leur audace. D’ailleurs, il n’est allé jusqu’au bout de ses menaces qu’au Venezuela, sans doute après s’être assuré de complicités locales au plus haut niveau, au Nigeria et au Yémen, sans qu’on en connaisse les résultats. En ce qui concerne l’Iran, il n’a frappé qu’une fois mais seulement après qu’Israël eut prouvé sa maîtrise des airs. Devant les difficultés de la situation, il vient d’abandonner à leur sort des manifestants dont certains avaient naïvement cru à ses promesses de soutien.
Espérons que les Européens auront appris la leçon d’autant qu’ils feront face à d’autres cahots dans leurs relations avec lui. Seule la force arrête la force.

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