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Gilles Kepel : « On ne sait pas encore combien de djihadistes se sont échappés des camps en Syrie »

Gilles Kepel : « On ne sait pas encore combien de djihadistes se sont échappés des camps en Syrie »

INTERVIEW. Le repli des Kurdes en Syrie laisse entrevoir la fuite dans la nature de milliers de djihadistes, dont des Français.

La France peut-elle craindre de nouveaux attentats djihadistes projetés depuis la Syrie ? La question se pose depuis la fuite de nombreux ex-combattants de Daech des camps du nord du pays, sans que l’on sache si des Français en font partie. Leurs geôliers, les Kurdes, ont été obligés de battre en retraite sous la pression militaire du pouvoir syrien, abandonnant derrière eux des combattants aux profils inquiétants. Avant le raid syrien contre les Kurdes début janvier, il subsistait selon la DGSE une centaine de djihadistes français libres dans le Nord-Ouest syrien, et plusieurs dizaines de détenus dans le Nord-Est. Près de 150 membres de l’État islamique auraient été transférés en Irak afin d’être jugés. L’incertitude demeure sur le reste du contingent.

Pour Gilles Kepel, spécialiste de l’islam politique et auteur d’un livre sur le sujet « Antiterrorisme – La traque des Jihadistes » (éditions Plon), avec l’ex-procureur de la République antiterroriste, Jean-François Ricard, cette situation doit interpeller les autorités françaises sur la sécurité nationale.

Le Point : après le retrait des Kurdes du nord de la Syrie, et la fuite potentielle de djihadistes français, peut-on s’attendre à de nouveaux attentats terroristes en France ?

Gilles Kepel : Rappelons tout d’abord que les Kurdes ont sacrifié environ une dizaine de milliers de soldats pour combattre Daech au sol. Grâce à eux, la bataille de Baghouz en mars 2019 a sonné le glas de Daech et permis une décrue majeure de la menace djihadiste visant la France. Même si l’Hexagone a tout tenté pour limiter les conséquences de l’expulsion des Kurdes du nord de la Syrie, sa voix n’a plus compté à partir du moment où les États-Unis ont décidé de redonner les pleins pouvoirs à Ahmed al-Chareh, sans doute le prélude à l’exploitation des champs pétroliers syriens au profit de compagnies américaines. On distingue bien la manœuvre américaine dans la perspective du contrôle de la région. Elle ne prend cependant pas en compte le fait que les événements au Moyen-Orient ont eu une importance cruciale en Europe en termes de projection terroriste.

Combien de djihadistes français sont dans la nature en Syrie ?

On ne sait pas encore exactement combien djihadistes se sont échappés. Et parmi eux, combien sont en lien avec la France. Certains semblent avoir été transférés dans des prisons irakiennes. Ils y retrouveront sans doute des membres de Daech et d’Al-Qaïda, dans des conditions de détention assouplies par rapport aux camps tenus par les Kurdes. Au fond, cela donne le sentiment que l’Occident s’en est accommodé, au nom de la realpolitik. Certains oublient la vague terroriste islamiste de 2015. Un ancien chef terroriste [Ahmed al-Chareh, NDLR] avec une cravate est devenu un interlocuteur privilégié des États-Unis. L’effet risque d’être dévastateur puisque cela permet aux islamistes de nous dire : « Vous voyez, les États-Unis nous ont pardonné, eux ».

Qui sont les djihadistes français restés en Syrie ?

Ces dernières années, on compte environ 420 retours de djihadistes de Syrie toutes modalités confondues, c’est-à-dire soit dans le cadre de retours volontaires, soit par la force, soit livrés dans le cadre des accords Cazeneuve avec la Turquie [protocole de coopération policière entre les deux pays mis en place en 2019, NDLR]. Grâce aux progrès du système français, tous les djihadistes ont été judiciarisés ou mis hors d’état de nuire. Il resterait un peu moins de cinquante femmes, une centaine d’enfants et une vingtaine de Français en détention. En Irak, ils pourront être jugés par une autorité étatique pour des crimes commis sur le sol irakien. Ces dernières années, une cinquantaine de femmes ont accepté d’être rapatriées. Celles qui sont restées en Syrie ont refusé de rentrer, ce sont donc des profils particulièrement radicaux. Les rapatrier, ainsi que leurs enfants, demeure un sujet très sensible.

Risque-t-on de voir renaître un foyer terroriste international ?

On observe une légitimation indirecte du djihadisme des années 2010. La mise au ban des Kurdes succède aux massacres d’autres minorités : les Alaouites, les Druzes, l’attentat de l’église orthodoxe de Damas… En affrontant l’Iran, les États-Unis reviennent à leur politique traditionnelle, celle du soutien au djihadisme sunnite pour lutter contre l’Iran chiite. On l’a vu lors du djihad en Afghanistan entre 1980 et 1989 : les États-Unis voulaient faire tomber l’URSS et empêcher Khomeyni de tirer parti de la revendication anti-occidentale en s’appuyant sur des freedom fighters barbus. C’était une stratégie à double tranchant. Avec les attentats du 11 septembre 2001, les djihadistes ont mordu la main qui les a nourris. À nouveau, les États-Unis jouent aux apprentis sorciers avec les djihadistes sunnites, à qui ils pensent pouvoir faire confiance, avant un potentiel retour de bâton. Comme s’ils n’avaient rien appris de l’histoire moderne. Ce qui n’est pas étonnant de la part de Donald Trump dont la stratégie, sur la scène internationale, consiste à signer à court terme des deals d’agent immobilier et détruire à coups de boule de démolisseur.