AU PAYS DES NARCOS (1/5). Alors que le Mexique s’embrase après la mort du « Mencho », Grecia Quiroz, la veuve du maire d’Uruapan, assassiné le 1er novembre 2025, a repris le flambeau de son mari pour lutter contre le crime organisé.
Regard d’acier et sombrero noir vissé sur la tête, Grecia Quiroz reçoit dans le soleil couchant qui baigne la Maison de la culture d’Uruapan, ville peuplée d’environ 350 000 habitants. À quelques mètres de là, de l’autre côté des murs épais, s’étend la place Morelos où sa vie a basculé. C’est ici, au cœur de cette ville du Michoacán, que son mari, le maire Carlos Manzo, a été exécuté en public le 1er novembre 2025, en pleine fête des Morts. Le 22 février, le chef du cartel Jalisco Nouvelle Génération, Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », a été tué à 300 kilomètres d’Uruapan lors d’une opération de l’armée mexicaine.
Aujourd’hui, c’est Grecia Quiroz qui occupe le fauteuil municipal d’Uruapan, protégée par des policières armées et des gardes du corps qui ne la quittent plus d’une semelle. Âgée de 36 ans, elle affiche une fermeté de façade, mais la fatigue creuse ses traits et sa voix se brise dès qu’elle évoque l’absence. « Le sombrero, c’est une représentation qu’on ne peut pas laisser de côté », glisse-t-elle en ajustant le feutre qui fut le symbole de lutte de son époux.
« Il n’y a pas une nuit où je ferme les yeux sans que l’image revienne », confie-t-elle. « C’était un jour de célébration. Carlos était enthousiaste. Il avait travaillé jusqu’à deux, trois, quatre heures du matin pour que l’événement soit parfait. » Dans la foule compacte, il tient un enfant dans les bras, l’autre s’agrippe à elle. « Au moment où une femme a levé son téléphone pour faire un selfie avec lui, quelqu’un est arrivé, a sorti son arme et a commencé à tirer. » Elle fuit avec ses enfants. « On m’a gardée recluse presque deux heures sans me dire ce qui se passait. On m’a dit : “Il a un pouls, il part à l’hôpital.” Je me suis accrochée à ça. Puis j’ai appelé quelqu’un qui était dans l’ambulance. Il m’a dit qu’il n’avait pas survécu. »
Je n’ai pas eu le temps de faire mon deuil
Grecia Quiroz
Quatre jours plus tard, le Congrès du Michoacán la désigne maire suppléante pour achever le mandat 2024-2027, à la demande du « Mouvement du sombrero », la plateforme citoyenne fondée par son mari, élu sans parti en 2024. « Je n’ai pas eu le temps de faire mon deuil », dit-elle. « Mais je ne pouvais pas laisser le mouvement se perdre. Je ne pouvais pas abandonner son combat. »
Carlos Manzo, 40 ans, était devenu une figure nationale avec son sombrero, son gilet pare-balles exhibé devant les caméras et ses diatribes contre la corruption et le crime organisé. Il promettait de protéger les producteurs d’avocats contre le racket des cartels. Uruapan est la capitale mondiale de l’« or vert » : le Mexique représente plus d’un tiers de la production mondiale. Une manne qui attise les convoitises.
Les liens entre politiques et le crime organisé
L’enquête a conduit à plusieurs arrestations. Les autorités fédérales ont notamment interpellé Jorge Armando « N », alias « El Licenciado », présenté comme un coordinateur clé du crime, et évoqué l’implication du cartel Jalisco Nouvelle Génération (CJNG). Mais Grecia Quiroz va plus loin : « Carlos dérangeait beaucoup d’acteurs politiques. Il disait que si quelque chose lui arrivait, certains adversaires devraient être investigués. » Elle n’écarte pas « un crime politique ».
Sur le lien entre pouvoir et narcotrafic, elle ne mâche pas ses mots. « Beaucoup de politiques se lient au crime organisé pour des services de campagne. Ensuite, ils ont des engagements. Et tout se corrompt. » Son mari, insiste-t-elle, avait refusé toute compromission. « Il disait : “Je n’accepterai l’argent de personne. Je préfère perdre proprement que gagner à genoux.” Il répétait : “Ne venez pas me chercher. Avec moi, vous n’obtiendrez rien.” »
Une maire sous protection
Aujourd’hui, elle gouverne sous protection fédérale. Des agents assurent sa sécurité et celle de ses enfants. « Je ne vais pas monter dans une camionnette blindée et aller dans les collines comme lui », reconnaît-elle. « J’ai mes enfants. Je suis tout ce qu’il leur reste. » Mais elle promet de tenir la ligne. « Si nous sommes du côté des gens, nous sommes plus nombreux. Il y a plus de gens bien que de délinquants. »
Les lundis, elle tient des permanences citoyennes. « C’est là qu’on voit la vraie nécessité. Des gens viennent demander des médicaments, un transfert en ambulance, une aide pour des funérailles. » Elle reste parfois cinq heures d’affilée à écouter. « Carlos, les derniers mois, restait jusqu’à 23 heures. »
Je veux que nos enfants puissent aller à l’école et revenir à la maison
Grecia Quiroz
Uruapan demeure sous tension. Le taux d’homicides dépasse 60 pour 100 000 habitants. « Les gens ont peur de sortir le soir », dit-elle. « Avant, on pouvait sortir librement. Aujourd’hui, tu te confrontes à quelqu’un et il sort une arme. Ils tuent sans peur, parce qu’ils pensent qu’il n’y aura pas de conséquence. »
Son ambition est simple et immense : « Je veux laisser la paix à Uruapan. Que nos enfants puissent aller à l’école et revenir à la maison. Que les familles puissent sortir dîner sans craindre de ne pas rentrer. » Elle dit avoir reçu la promesse de la présidente Claudia Sheinbaum que « le meurtre ne resterait pas impuni » et que l’appui fédéral ne serait pas « temporaire ».
Dans la salle de réunion où elle reçoit, la photo de Carlos Manzo veille. Après avoir posé devant, elle souffle avant de nous quitter : « Aujourd’hui, beaucoup de gens viennent me voir en me disant qu’ils se sentent déprotégés depuis que Carlos n’est plus là. Je ne peux pas être lui, je ne peux pas agir exactement comme lui, mais je ne laisserai pas ce mouvement s’effondrer. Je ne laisserai pas un opportuniste venir détruire tout ce pour quoi il s’est battu. »
Demain un autre épisode de notre série « Au pays des narcos ».

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