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Groenland : l’arsenal européen peut-il faire face à la menace tarifaire de Trump ?

Groenland : l’arsenal européen peut-il faire face à la menace tarifaire de Trump ?

Face aux surtaxes américaines, les trois groupes majoritaires du Parlement européen gèlent l’accord commercial. Les États membres se concertent pour définir une ligne qui pourrait faire mal à Washington.

Les menaces tarifaires du président américain provoquent une riposte inédite : les trois groupes majoritaires du Parlement européen entendent suspendre la ratification de l’accord commercial négocié l’été dernier, sur le golf écossais de Trump.

Manfred Weber, le patron du groupe PPE, a lancé la contre-offensive seulement quelques heures après les menaces du président américain d’imposer des droits de douane de 10 % dès le 1er février, puis de 25 % en juin, contre huit pays européens refusant de céder le Groenland. Donald Trump cible le Danemark, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Suède, la Finlande et la Norvège, soit les 8 pays qui ont envoyé quelques soldats au Groenland.

Le Parlement européen réagit en premier

Les trois familles politiques majoritaires au Parlement européen ont toutes annoncé dimanche la suspension de la ratification du traité commercial UE-États-Unis. Une première dans l’histoire des relations transatlantiques. « Le PPE est favorable à l’accord commercial UE-États-Unis, mais compte tenu des menaces de Donald Trump concernant le Groenland, l’approbation n’est pas possible à ce stade », a tweeté Manfred Weber, président du Parti populaire européen.

Les sociaux-démocrates du S&D ont adopté une ligne identique : « Nous devons suspendre les négociations sur l’accord commercial UE-États-Unis et activer l’instrument anti-coercition », a insisté, pour sa part, la cheffe du groupe des sociaux-démocrates, Iratxe Garcia Perez. Entre les deux, Valérie Hayer, la présidente du groupe Renew Europe, a adressé une lettre à Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, détaillant les mesures à prendre. « Compte tenu des multiples menaces, Renew Europe ne peut voter l’accord commercial UE-États-Unis de Turnberry », souligne-t-elle d’emblée.

Macron demande l’activation de l’Instrument anti-coercition

Cette triple convergence PPE-Renew-S&D, qui représente 445 des 720 eurodéputés, enterre de facto l’accord négocié en août dernier. Le traité est mort-né. Cela signifie que la Commission européenne doit concrètement rétablir les droits de douane sur les produits américains qui ont été réduits à zéro.

Selon nos informations, Ursula von der Leyen n’était pas sur cette ligne dans les heures qui ont suivi l’annonce tonitruante du président Trump. Comme à son habitude, l’Allemande se montre prudente vis-à-vis de Washington et pense qu’une négociation est encore possible « dans le cadre de l’accord. » Elle avait déjà milité pour une politique d’apaisement au printemps dernier face à la première offensive commerciale américaine. Comme beaucoup à Bruxelles, elle s’est trompée en pensant que Trump s’assagirait si l’UE lui achetait davantage de GNL et de combustibles nucléaires. La vérité est toute autre : en un an de mandat, le président américain a causé beaucoup plus de problèmes aux alliés Européens qu’à Vladimir Poutine. Son problème, c’est l’Europe, premier obstacle à ses ambitions hégémoniques.

Ursula von der Leyen prudente

La mollesse de von der Leyen a tendance à exaspérer Paris. En réaction, Emmanuel Macron a réclamé, dès samedi soir, l’activation de l’instrument anti-coercition (ACI selon l’acronyme anglais), une arme juridique adoptée par l’UE en 2023 et qui n’a encore jamais été utilisée. Elle a été conçue exactement pour ce genre de situation : répondre par de très larges moyens à une puissance étrangère qui instrumentaliserait la politique commerciale à des fins politiques.

Le Coreper, la réunion des ambassadeurs permanents des 27 auprès de l’UE, a été convoqué en urgence par la présidence chypriote le dimanche à 17 heures pour examiner les options de riposte. Sur la table : l’activation de cet instrument anti-coercition avec des mesures de rétorsion asymétriques frappant les secteurs américains les plus sensibles. Juridiquement, l’instrument est prêt à l’emploi. Politiquement, c’est à voir.

« Un problème de communication », selon Meloni

L’un de ses principaux avantages de l’ACI : les décisions se prennent à la majorité qualifiée, donc sans droit de veto. C’est précisément pour cela qu’il a été conçu en 2023 – permettre à l’UE de riposter rapidement sans être paralysée par l’unanimité. Même sans droit de veto, l’Italie de Giorgia Meloni peut saper l’efficacité de toute riposte européenne en refusant d’y participer pleinement. Il faut mieux avoir toutes les grandes nations à bord : Italie, Pologne, Espagne, France, Allemagne…

En déplacement à Séoul, la dirigeante italienne a diagnostiqué un « problème de communication » : selon elle, Trump n’aurait pas compris que les déploiements militaires européens visaient la Russie et la Chine, non les États-Unis. Ce sont en effet les premiers retours que nous avons de la part des diplomates européens. Tout cela ne serait donc qu’un vaste malentendu. On peut en douter… Nul ne peut être dupe : il s’agit surtout de se servir des soldats européens postés au Groenland comme de bouclier humain dissuadant les Américains d’attaquer, en même temps, huit alliés de l’Otan.

L’arsenal de la guerre économique

Néanmoins, Giorgia Meloni a téléphoné au président américain dimanche matin pour lui expliquer que les Européens sont au Groenland pour dissuader Russes et Chinois d’y poser un orteil. Elle plaide désormais pour « éviter l’escalade » et « dialoguer » plutôt que riposter. « Je lui ai dit ce que je pense, confie-t-elle, refusant toutefois de dévoiler le contenu exact de l’échange. Il m’a semblé intéressé à écouter, mais il m’a semblé que du point de vue américain, le message qui était arrivé de cette rive de l’Atlantique n’était pas clair. » Giorgia Meloni entend se poser en médiatrice providentielle entre Washington et Bruxelles. Reste à savoir si Donald Trump, ayant compris sa méprise, se rétractera.

Si ce n’est pas le cas, il faudra donc passer à la contre-offensive. Dans sa lettre à Ursula von der Leyen, Valérie Hayer va beaucoup plus loin que la seule activation de l’ACI. La présidente de Renew Europe propose un véritable arsenal de guerre économique. « Des restrictions ciblées à l’exportation sur les technologies stratégiquement sensibles produites dans l’UE pourraient être envisagées si le comportement coercitif persiste, écrit-elle. En dernier recours, la vente de la dette souveraine américaine détenue dans les juridictions de l’UE pourrait également constituer un puissant signal financier. »

Trump sensible à la bourse américaine

L’arme monétaire, jusqu’ici considérée comme taboue, pourrait arriver sur la table. Cette proposition ouvre en réalité la voie à la seule chose qui a jusqu’ici fait reculer Trump : créer une pression telle sur les marchés américains que le monde des affaires d’outre-Atlantique lui-même contraigne le président américain à reculer.

C’est exactement ce qui s’est produit au printemps dernier lors du krach boursier d’avril 2025. Le 2 avril, Trump avait décrété son « Liberation Day » en imposant des droits de douane massifs sur presque tous les partenaires commerciaux des États-Unis. Les marchés s’étaient effondrés : le Dow Jones avait perdu 3 906 points (-9,25 %) en deux jours, le S&P 500 avait chuté de 5,97 %, et le Nasdaq de 5,8 %. Au total, 5 000 milliards de dollars s’étaient évaporés en quarante-huit heures.

L’arme de la régulation numérique

Il s’agirait de reproduire cet effet de panique. L’Europe dispose en effet de plusieurs leviers financiers et réglementaires susceptibles de créer un climat d’incertitude insupportable pour les investisseurs américains. Premier levier, le plus crédible : une offensive antitrust coordonnée contre les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft).

Le Digital Markets Act (DMA), entré en vigueur en 2023, autorise la Commission à infliger des amendes allant jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires mondial. Des sanctions de 20 à 50 milliards de dollars au total provoqueraient un choc immédiat sur le Nasdaq, où ces géants représentent 30 % de la capitalisation du S&P 500. Bruxelles a déjà infligé des amendes de plusieurs milliards à Google. Cette menace est crédible. Valérie Hayer le réclame d’ailleurs explicitement : « La Commission devrait appliquer pleinement le Digital Markets Act et le Digital Services Act (DSA) contre les grandes plateformes en ligne qui ne se comportent pas équitablement sur le marché de l’UE et/ou diffusent systématiquement de la désinformation. »

Deuxième levier : la suspension du Data Privacy Framework (DPF), l’accord qui permet les transferts de données transatlantiques. La Cour de justice européenne a déjà invalidé deux fois les versions précédentes (Safe Harbor, Privacy Shield). Une suspension du DPF paralyserait les opérations européennes de centaines d’entreprises tech américaines et créerait une incertitude juridique massive. L’arme est chargée et juridiquement solide.

La BCE a une carte décisive en main

Troisième levier, le plus politique : un signal de la Banque centrale européenne qui lancerait une réévaluation stratégique de la composition des réserves européennes. La BCE et les banques centrales nationales détiennent collectivement près de 1 000 milliards de dollars en obligations du Trésor américain. Une simple annonce de diversification hors dollar ferait grimper les taux longs américains et remettrait en cause le statut de valeur refuge du dollar. Christine Lagarde a un rôle à jouer. Une phrase de sa part peut créer une onde de choc à Wall Street. La Fed serait obligée d’intervenir immédiatement.

Quatrième levier : une rétorsion tarifaire asymétrique. Plutôt que répliquer symétriquement à 10 % sur tous les produits américains, frapper plutôt les secteurs hypersensibles. Or, ce travail d’identification a déjà été fait. La riposte européenne, conçue au printemps dernier a été suspendue pour finalement parvenir à un « accord » avec Trump fin juillet. La Commission avait proposé un premier paquet de sanctions sur les biens américains d’une valeur de 21 milliards d’euros, puis un second paquet de rétorsion bien plus ambitieux, ciblant 72 milliards d’euros d’importations américaines. Il suffirait de réamorcer la charge.

La pression sur le secteur bancaire

Le cinquième levier serait une arme de dissuasion ultime : une revue extraordinaire des licences des grandes banques américaines opérant en Europe (JPMorgan, Goldman Sachs, Citigroup) menée conjointement par la BCE et les superviseurs bancaires allemands et français, en évoquant des risques géopolitiques nouveaux. Jamais utilisée, cette menace existentielle suffirait à elle seule à créer une panique dans le secteur financier. Les actions bancaires américaines s’effondreraient en quelques heures.

Un goutte-à-goutte contrôlé

La clé, c’est de combiner des mesures concrètes immédiates – offensive antitrust, suspension des flux de données – avec des menaces crédibles d’escalade – révision des licences bancaires, diversification hors dollar. L’objectif n’est pas la rupture totale mais la création d’un climat d’incertitude insupportable pour Wall Street. Jamais les milieux d’affaires américains n’ont voté pour l’annexion du Groenland ou son acquisition. Le président Trump ne dispose pas du soutien de la population américaine pour ses menées impérialistes. Le Congrès n’a pas été consulté une seule fois sur ces questions depuis un an. La démocratie américaine est comme suspendue. Ce n’est pas tenable.

L’Europe est le premier marché d’exportation américain et source de 22 % des profits du S & P 500. Il est temps que Donald Trump tâte de cette réalité.

L’unité européenne reste à démontrer

Cette stratégie suppose toutefois une condition absolue : l’unité entre la France, l’Allemagne et la mobilisation de la Commission von der Leyen sans les palinodies d’usage. Or Friedrich Merz, bien que ferme dans sa déclaration de dimanche (« Les menaces tarifaires minent les relations transatlantiques et comportent le risque d’une escalade »), n’a pas le même appétit pour la confrontation frontale qu’Emmanuel Macron. Et Giorgia Meloni a déjà choisi son camp : celui du dialogue à tout prix.

Le Coreper de dimanche soir dira si l’Europe est capable de dépasser ses divisions pour utiliser les armes économiques et financières dont elle dispose.

« La relation transatlantique ne peut plus être traitée comme une donnée inconditionnelle. Le respect doit être mutuel et la dissuasion doit être crédible, » rappelle Valérie Hayer dans sa lettre. Les heures et jours qui viennent devraient apporter une réponse : au bout d’un an d’agression, les Européens ont-ils enfin compris que Donald Trump ne les laissera plus jamais en paix. Et les traitera chaque jour davantage en vassaux.