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Guerre au Moyen-Orient : « les Iraniens peuvent encore frapper pendant deux à quatre mois »

Guerre au Moyen-Orient : « les Iraniens peuvent encore frapper pendant deux à quatre mois »

INTERVIEW. Alors que Donald Trump souffle le chaud et le froid sur la stratégie américaine au Moyen-Orient, évoquant à la fois une victoire proche et une « réduction progressive » des opérations, la réalité militaire apparaît bien plus complexe.

Pour la première fois depuis le début de la guerre, Donald Trump a affirmé, vendredi 21 mars, envisager de « réduire graduellement » les opérations militaires contre l’Iran, sur sa plateforme Truth Social. Quelques heures plus tôt pourtant, il excluait toute possibilité de cessez-le-feu.

Un discours contradictoire, alors même que l’Iran, que Washington dit affaibli, continue de brandir des menaces. Qu’en est-il réellement ? Ancien officier des Troupes de marine et analyste des conflits contemporains, Michel Goya décrypte pour Le Point les capacités réelles de Téhéran et les scénarios possibles d’évolution du conflit.

Le Point : Dispose-t-on aujourd’hui d’une estimation fiable des stocks de missiles et de drones iraniens ?

Michel Goya : Les estimations restent floues. La plupart évoquaient un stock initial d’environ 2 500 missiles, mais certaines montaient jusqu’à 6 000. Il s’agit très majoritairement de missiles balistiques, plutôt à courte portée.

On dispose en revanche d’une meilleure visibilité sur la production, estimée à trois ou quatre missiles par jour, souvent dans des installations souterraines. Au 21e jour de guerre, un peu plus d’un millier de missiles ont été tirés. On estime qu’entre 500 et 1 000 ont été détruits au sol, ainsi qu’environ 300 lanceurs sur un total de 500, ce qui est essentiel, car les lanceurs constituent le véritable goulet d’étranglement.

Dans ce type de guerre, la question décisive est-elle encore le stock initial ou la capacité de production et de renouvellement ?

Il faut bien comprendre que cette guerre de frappes à distance, inédite à cette échelle, a engendré plusieurs batailles parallèles. Et parmi elles, la bataille des drones et des missiles est sans doute la plus urgente. Dans ce cadre, la capacité de production et de renouvellement est absolument centrale.

Tirer est aussi une fin en soi : tant que les Iraniens tirent, ils ne sont pas vaincus.

Michel Goya

Les Iraniens ont structuré leur dispositif autour de bastions intégrés, de la production au tir, avec des zones de responsabilité : Israël pour les armes à longue portée, les pays du Golfe pour les plus courtes. Ils ont également des relais délocalisés, comme le Hezbollah ou les Houthis, pour l’instant inactifs.

Au début de la guerre, ces forces ont frappé massivement pour choquer et saturer les défenses. Puis elles sont passées en « mode endurance », avec une logique d’usure. Malgré les frappes, les Iraniens conservent une capacité de tir significative. Au rythme actuel, ils peuvent encore frapper pendant deux à quatre mois avec leurs missiles.

La situation est encore plus préoccupante pour les drones de type Shahed : environ 4 000 au départ, avec une production d’une dizaine par jour. Cela leur permettrait de maintenir un harcèlement dans la durée, potentiellement beaucoup plus long.

Les déclarations de Donald Trump évoquant une « réduction progressive » des opérations reflètent-elles une réalité militaire ?

Je crois qu’il ne faut pas leur accorder trop d’importance. Donald Trump est capable de déclarer à quelques secondes d’écart que la guerre est presque finie… et qu’elle sera longue. Qu’elle est facile… puis qu’elle ne l’est pas.

En réalité, cette guerre est profondément imprévisible. Lui comme les autres navigue à vue. La différence, c’est qu’il le dit. Il y a deux grands axes d’effort pour la coalition : détruire la menace militaire iranienne et, pour certains, le régime lui-même. Sur le plan militaire, un système complexe de « reconnaissance-frappe » a été mis en place pour traquer et détruire l’écosystème de tir iranien, en particulier les lanceurs. Mais cette bataille est loin d’être gagnée.

Dans ces conditions, que signifie réellement « gagner » une guerre aujourd’hui ?

À défaut de victoire politique, c’est-à-dire un changement de régime, une victoire militaire partielle peut suffire. Capturer l’uranium enrichi, mettre fin aux tirs de missiles ou contrôler le détroit d’Ormuz pourrait être présenté comme des succès. Cela permettrait à Donald Trump de se proclamer vainqueur et de se retirer, à condition que l’Iran accepte.

Vers quel scénario se dirige-t-on désormais ? Une désescalade est-elle crédible ou faut-il s’attendre à une guerre d’usure prolongée ?

Si le régime iranien tient, le scénario le plus probable est celui d’un épuisement mutuel, suivi d’un cessez-le-feu. Chacun pourra alors se déclarer vainqueur : les Américains pour avoir réduit la menace, les Iraniens pour avoir résisté.

Dans un scénario pessimiste, la guerre pourrait s’enliser durablement, sans cessez-le-feu. Dans un autre, le régime pourrait céder sous la pression et accepter des concessions majeures.

Enfin, il existe l’hypothèse d’un effondrement interne, avec un risque de transition chaotique, voire de guerre civile. À ce stade, la situation reste profondément imprévisible. On y verra sans doute plus clair dans quelques semaines.