Biographe du prince héritier saoudien, l’ex-rédactrice en chef du « Wall Street Journal » Karen Elliott House, experte de l’Arabie saoudite, analyse les conséquences de la guerre sur les grands projets de MBS.
Karen Elliott House appartient au cercle restreint de ceux qui ont pu approcher et interroger longuement l’un des hommes les plus impénétrables et les plus puissants au monde : le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, dit « MBS ». Karen Elliott House, ancienne rédactrice en chef du Wall Street Journal, a scruté les arcanes de Riyad pendant des années. Elle a rencontré le futur souverain pour la première fois en 2010 – il n’avait alors que 25 ans.
Seize ans plus tard, celui-ci se trouve à la tête d’un pays transfiguré, modernisé et désormais confronté à une nouvelle donne géopolitique. Si certains de ses grands projets se sont fracassés sur une dette préoccupante, le conflit israélo-américain contre l’Iran pourrait lui permettre d’asseoir un peu plus sa suprématie sur la région. Alors qu’il avait amorcé en 2023 une improbable détente diplomatique avec le frère ennemi chiite, MBS voit son pays visé par des drones et des missiles iraniens. De quoi lier son destin plus étroitement encore à celui d’Israël et de Donald Trump ?
Le Point : Pourquoi, selon vous, Mohammed ben Salmane est-il un personnage si mystérieux ?
Karen Elliott House : Je lui ai posé la question lors de l’une de nos rencontres. En substance, il m’a répondu : « Laissez les actions parler d’elles-mêmes. » Autrement dit, si les choses fonctionnent, il estime qu’on lui en attribuera le mérite ; si elles échouent, le fait d’en parler ne changera pas l’opinion des gens. C’est intrigant car il est à l’opposé d’un Donald Trump, qui commente chaque minute de sa journée. Le prince héritier, lui, reste silencieux. C’est précisément ce mutisme qui alimente son mystère.
Est-il aujourd’hui l’homme le plus puissant du Golfe, voire du monde arabe ?
L’Arabie saoudite est le seul pays véritablement substantiel de la région. Les autres États du Golfe ont de très petites populations autochtones et comptent bien plus de travailleurs étrangers que de citoyens. L’Arabie saoudite compte 22 millions d’habitants. C’est certes peu face aux 90 millions d’Iraniens, mais le Royaume est installé aux commandes pour les décennies à venir. MBS a le temps pour lui : le temps de définir une politique et de l’exécuter.
MBS a le temps pour lui : le temps de définir une politique et de l’exécuter.
L’Arabie saoudite est aujourd’hui frappée par des missiles et des drones iraniens. Mais, sur le long terme, pensez-vous que la guerre en Iran puisse être une opportunité pour lui ?
En mars 2023, il m’avait confié son intention de rétablir des relations avec l’Iran avant que la nouvelle ne soit rendue publique. J’avais été interloquée. Il m’avait expliqué ceci : comme les États-Unis n’interviendraient pas militairement en Iran (ce que tout le monde pensait à l’époque), il devait réduire les tensions par lui-même pour protéger ses investissements économiques.
Maintenant que la guerre a éclaté, il envisage un autre avenir sur le long terme. Je pense que l’affaiblissement de l’Iran augmente la possibilité d’un accord diplomatique entre l’Arabie saoudite et Israël. Avec un rival iranien moins menaçant, MBS a tout intérêt à travailler avec les Israéliens pour stabiliser le Moyen-Orient. C’est son obsession. Lors de nos sept ou huit conversations pour mon livre, il a constamment insisté sur ce besoin de stabilité et de prospérité régionales. Sa priorité absolue est la sécurité saoudienne ; tout le reste en découle.
La priorité absolue de MBS est la sécurité saoudienne ; tout le reste en découle.
L’un de ses autres ennemis est la confrérie des Frères musulmans. Comment les combat-il ?
En réduisant le soutien des clercs saoudiens au radicalisme islamique. C’est une préoccupation majeure pour lui, ainsi que le risque terroriste. Si l’Iran, qui compte 40 % de minorités diverses, venait à sombrer dans le chaos, cela créerait, je pense, une opportunité pour des terroristes.
MBS ne voulait pas l’attaque contre l’Iran.
Comment décririez-vous sa relation avec Donald Trump ?
On dit qu’ils s’apprécient et qu’ils s’entendent bien. Je pense qu’ils s’utilisent tous les deux assez habilement. Trump flatte, loue, multiplie les remarques positives : il sait ce qu’il veut obtenir. Dans ce cas précis, je pense que MBS ne voulait pas l’attaque contre l’Iran, et elle a tout de même eu lieu. Mais ils ont une relation qui leur permet de se parler ouvertement et, je crois, honnêtement. Il y a beaucoup de calcul.
On voit de plus en plus de projets américains en Arabie saoudite, certains liés à la famille Trump ou à des associés. Le Golfe est-il en train de devenir l’arrière-cour de l’Amérique trumpiste ?
Les entreprises ont le sentiment que Donald Trump aide à ouvrir la porte. Elles savent que sous une administration démocrate, celle-ci aurait une vision plus négative de l’Arabie saoudite et mettrait davantage l’accent sur le bilan du royaume en matière de droits de l’homme. Donald Trump, lui, dit : « Je m’en fiche. » Il est très « transactionnel » et ne veut pas laisser toutes ces histoires de droits de l’homme se mettre en travers de son chemin.
Dans votre livre, vous évoquez le rapport aux jeux vidéo de MBS. En quoi cela influence-t-il sa politique ?
Il croit que tout ce que l’on peut faire dans un jeu vidéo est réalisable dans la vraie vie. Il a grandi avec les jeux vidéo car, dans cet État sous domination religieuse, c’était l’un des rares divertissements autorisés à la maison. Il affirme que cela a façonné son cerveau et sa manière de penser. Il est convaincu d’avoir une imagination supérieure et juge le monde trop conventionnel.
Je pense que Trump et Ben Salmane s’utilisent tous les deux assez habilement.
MBS est aussi réputé pour sa cruauté, notamment depuis l’affaire de l’opposant Khashoggi, assassiné dans le consulat d’Istanbul, ou de la purge du Carlton, quand il a emprisonné dans ce palace des centaines de dignitaires. Est-ce ainsi qu’il conserve son pouvoir ?
Les membres de la famille Al-Saoud, au cours des trois siècles où ils ont dirigé le pays, se sont parfois entretués ou ont éliminé des opposants. Il s’inscrit dans cette lignée. Je l’ai rencontré pour la première fois en 2010. C’était alors un grand jeune homme maigre de 25 ans qui ne disait presque rien. Ce qui frappe, encore aujourd’hui, c’est qu’il ne se donne pas des airs royaux. Cette absence d’ostentation s’est confirmée à chacune de nos conversations. Lors de l’une de mes dernières rencontres, je suis entrée en portant mon abaya noire, ce long manteau que portent les femmes, et il m’a dit : « Vous savez, vous n’êtes pas obligée de porter ça. »
La comparaison est saisissante avec certains de ses oncles que j’avais interviewés dans les années 1980, des entretiens encombrés de gens qui bougeaient autour d’eux, qui mélangeaient des papiers, et qui faisaient en sorte que vous ne puissiez pas réellement leur parler.
Avec MBS, c’est l’inverse : vous êtes assis presque genou contre genou. Le traducteur et le responsable médias restent loin, ne disent rien, n’interfèrent pas. Il a parlé anglais à chaque entretien sauf le premier ; et même lors du premier, où il parlait arabe, il corrigeait constamment la traduction en anglais. Il est facile de lui parler : quoi que vous demandiez, il répond, sans qu’une foule vous bloque l’accès. Il fait constamment du marketing pour lui-même et pour son pays et semble lire énormément, pas seulement sur écran mais aussi sur papier ; tout le monde souligne combien il lit.
Le grand objectif reste de sortir de la dépendance au pétrole. On en est encore loin. Il mise sur le tourisme et les minerais.
Où en est son grand projet de modernisation du royaume ?
En avril 2016, il a dévoilé sa « vision » qui approche donc de la barre des dix ans. Il a réussi à transformer la société en apportant une ouverture culturelle et une certaine liberté, mais attention : pas de liberté politique. Vous n’avez pas le droit de le critiquer. Tout propos incompatible avec ses orientations peut vous envoyer en prison.
Cependant, les changements culturels ont été fulgurants : suppression de la police religieuse, droit de conduire pour les femmes et accès pour ces dernières – qui sont les membres les mieux éduqués de la société – à tous les types d’emplois. Cela a boosté l’économie.
arabie saouditembsbsbsLe grand objectif reste de sortir de la dépendance au pétrole. On en est encore loin. Il mise sur le tourisme et les minerais. Le tourisme commence à fonctionner, mais avec la guerre actuelle dans la région, les gens ne se bousculent plus dans le Golfe ; ils le fuient. Son ambition touristique finira par payer car le pays possède des sites naturels magnifiques, mais le chemin est encore long pour attirer les investissements étrangers massifs qu’il espère.
Le pays fait face à une dette énorme. Ses mégaprojets sont-ils menacés ?
Le projet urbain baptisé « The Line » et d’autres grands chantiers à Riyad ont été revus à la baisse ou supprimés pour conserver des liquidités et investir dans des projets bénéficiant directement à la vie des gens, comme le logement. MBS a retenu la leçon de ces dix dernières années : certains de ses projets pharaoniques ne sont pas soutenus par le peuple et paraissent inabordables. Il réduit donc la voilure pour gérer la dette.
L’Homme qui voulait être roi, de Karen Elliott House. Parution le 9 avril aux éditions Saint-Simon.
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