REPORTAGE. Au lendemain d’un scrutin sans suspense, le général Mamadi Doumbouya cherche à convertir quatre ans de transition militaire en reconnaissance politique et internationale.
«Mon général votre silence est précieux, vos œuvres rassurent ». Savamment disposé, le slogan de campagne habille un pont de Kolaboui où défilent des wagons de bauxite, un minerai utile à l’aluminium dont la Guinée est le second producteur mondial. Mais dans cette ville de Basse Guinée comme dans le reste du pays, l’heure n’est plus aux professions de foi. Car ce 28 décembre 2025, 6,7 millions d’électeurs étaient appelés à élire leur futur président, qui, sans grand suspense, devrait être Mamadi Doumbouya. Le militaire promu général il y a un an est d’ailleurs déjà affublé du titre de « Président de la République » sur pléthore de communications officielles.
Pourtant, le dirigeant candidat se trouve de fait à la tête d’un régime de transition depuis septembre 2021 – date à laquelle il avait démis par la force Alpha Condé. L’ex dirigeant guinéen venait à peine de rempiler, en 2020, pour un troisième mandat litigieux. Si de nombreuses déclarations s’étaient inquiétées du putsch, le général a depuis mené un jeu d’acrobate pour maintenir un haut niveau de relation avec l’extérieur. Le scrutin de ce dimanche apparaît comme le point d’orgue d’une stratégie de réhabilitation au long cours.
Le silence du général dans une sous-région en crise
Si ses soutiens louent la proximité du leader avec la population guinéenne, les prises de parole de Doumbouya demeurent extrêmement rares. « La gestion de son image consiste à être peu bavard et très porté sur la symbolique. Jusqu’à maintenant, aucune de ses interventions ne s’est faite en langue locale, de sorte à conforter le sentiment national », explique Kabinet Fofana, analyste à la tête de l’Association guinéenne de sciences politiques. À la gesticulation permanente, Doumbouya a donc préféré endosser l’image de bâtisseur silencieux, oscillant entre souveraineté affirmée et libéralisme économique. « Mamadi Doumbouya est un réformateur qui veut marquer son temps avec cette idée que l’économique prime sur le social, qui prime à son tour sur le politique en dernier ressort », soutient Kabinet Fofana.
Cette discrétion entretenue au plus haut sommet de l’État a en outre permis aux autorités de transition de discuter avec tout le monde. À commencer par Paris. Car le coup d’État militaire n’a induit aucune rupture avec l’ancienne puissance coloniale ; bien au contraire. Les relations diplomatiques entre les deux pays ont non seulement été maintenues mais Conakry a aussi bénéficié d’une certaine indulgence. En septembre 2024, la Guinée réintégrait l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), avant même un hypothétique retour à l’ordre constitutionnel. D’un point de vue plus intime, le destin des deux nations reste lié par l’itinéraire de Mamadi Doumbouya. Passé par la légion étrangère puis par l’université Paris Panthéon-Assas, le général est également marié à une ressortissante française. À tel point que certains posent la question d’une double nationalité. « Sa femme est française, il a étudié et travaillé toute une partie de sa vie en France, tirez-en les conclusions que vous voudrez », ironise un observateur.
Mais ce statut particulier est avant tout le fruit d’une région en crise. Avec des putschs en cascade, la poussée des groupes djihadistes vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest et la consolidation de l’Alliance des États du Sahel (AES) autour d’un narratif anti-occidental, la Guinée est apparue comme un îlot de relative stabilité, malgré ses dérives. « Notre pays est adossé au Sahel et donc à la guerre asymétrique qu’y mènent les mouvements terroristes. Nous devons prendre les choses avec sérieux et rigueur pour assurer la sécurité et la stabilité de notre pays », note le Premier ministre, Amadou Bah Oury, pour justifier le regain de militarisation. Pour autant, Conakry continue d’entretenir des relations cordiales avec les membres de l’AES. Quant à un futur rôle de médiation entre l’Occident et le Sahel, Amadou Bah Oury se contente d’un malicieux « Wait and see ! ».
Revenir au centre du jeu international
« Mamadi Doumbouya a une conception presque soviétique du pouvoir : gestion d’une main de fer et grandes réalisations pour la nation », observe une voix du monde associatif. Mais avec ce scrutin, le général, bien obligé de sortir du bois le temps de l’élection, confronte son projet aux citoyens guinéens. L’objectif étant d’asseoir sa légitimité. « Le taux de participation sera un gage d’engagement collectif de notre société », estime le Premier ministre. Ce dernier prend pour base de score souhaitable la mobilisation affichée de 91% du corps électoral en septembre dernier, à l’occasion du vote de la nouvelle constitution qui avait consacré le passage à un septennat. En réalité, le chiffre importe peu, car la communauté internationale a déjà implicitement validé ce processus de retour à l’ordre constitutionnel.
Au fil des années, « la transition de Mamadi Doubouya a compris qu’elle bénéficiait d’un alignement des planètes favorable au sein de son espace géographique », détaille une source diplomatique. Ces largesses ont par ailleurs permis aux autorités de se concentrer sur des symboles économiques forts, à l’instar de l’immense gisement ferreux de Simandou, inauguré en novembre de cette année. Un coup d’accélérateur pour cette chimère industrielle vieille comme l’indépendance qui n’aurait pu voir le jour sans la Chine – son premier partenaire économique. En parallèle, Conakry a ménagé ses nombreuses autres relations commerciales, de l’Inde aux Pays-Bas, des Émirats arabes unis à la France.
Si l’atmosphère de blindés et de forces spéciales n’est pas garantie de disparaître à l’issue du scrutin, une chose semble certaine aux yeux du pouvoir en place : sa réintégration au sein des organisations régionales. « Le retour aux instances de la Cedeao et de l’Union africaine ponctuera le recouvrement de l’ordre constitutionnel. Et il n’y a pas de doute sur la question. Longtemps, nous avons estimé que la suspension de la Guinée était une sanction injuste. Car ces mêmes organisations avaient laissé faire le coup d’État institutionnel du professeur Alpha Condé. Disons que nous avons préféré digérer notre frustration en ne donnant pas un coup de pied aux organisations du continent. En cela, nous avons prouvé notre résilience », insiste longuement le Premier ministre.
En dépit d’écarts sociaux grandissants, d’un scrutin peu inclusif et d’une opposition muselée, Mamadi Doumbouya risque donc de remporter son pari, celui de devenir crédible aux yeux du monde. « Dès 2026, la Guinée va revenir sur le devant de la scène internationale », promet Amadou Bah Oury. Cette victoire annoncée s’inscrit toutefois dans un contexte de pauvreté chronique de la population. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), la Guinée figure toujours parmi les premières nationalités à emprunter la « route atlantique ouest-africaine » pour tenter de rejoindre l’Europe, après le Mali et le Sénégal.

Partager :