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« Honte ! » : le drame de Crans-Montana vire à la crise diplomatique entre la Suisse et l’Italie

« Honte ! » : le drame de Crans-Montana vire à la crise diplomatique entre la Suisse et l’Italie

Près d’un mois après l’incendie du bar Le Constellation qui a fait 40 morts, la libération du principal suspect provoque la fureur de Rome et une crise entre les deux pays.

Climat tendu au-dessus des Alpes. Un mois après l’incendie du bar Le Constellation de Crans-Montana qui a coûté la vie à 40 personnes et fait plus d’une centaine de blessés, le drame a viré à la crise diplomatique sur fond de bras de fer politique entre la Suisse et l’Italie.

Si l’enquête, elle, se poursuit, avec la mise en cause ce jeudi du responsable de la sécurité de la commune du Valais, Rome a de son côté multiplié ces derniers jours les signes d’agacement, jusqu’à piquer une grosse colère après la libération du gérant Jacques Moretti, le 23 janvier dernier, contre une caution de 200 000 francs suisses (environ 218 000 euros).

L’émotion est encore vive dans la Péninsule après la mort de six Italiens dans l’incendie du Nouvel An. Tous les membres du trio exécutif transalpin y sont allés de leurs critiques. À commencer par la Première ministre, Giorgia Meloni, qui a fait part dans la presse de sa « profonde indignation ». Moins nuancé, comme à son habitude, le vice-président du Conseil et patron de la Lega, Matteo Salvini, a commenté la nouvelle d’un simple mot sur ses réseaux sociaux : « Honte ! ». Son homologue aux Affaires étrangères, Antonio Tajani (Forza Italia), a quant à lui parlé d’une décision pareille à « un coup de poignard aux familles des victimes et aux blessés ».

Des conditions qui ne passent pas en Suisse

La tension est montée d’un cran avec le rappel par Rome de son ambassadeur à Berne. Un geste diplomatique lourd de sens entre les deux voisins, qui ne doit pas virer à la « crise » politique, tente de modérer le chef de la diplomatie. Nul grief contre la Suisse ou son gouvernement, tient-on à préciser.

C’est contre la justice helvète que Rome semble ronger son frein. « Nous sommes offensés et indignés par ce qu’a fait le système judiciaire du canton du Valais et nous sommes indignés par la décision des juges de Sion de libérer une personne qui avait déjà exprimé son intention de fuir, qui aurait pu falsifier les preuves et qui pourrait le faire à nouveau », s’inquiétait Antonio Tajani.

Pour espérer voir l’ambassadeur Gian Lorenzo Cornado retourner à son poste à Berne, Rome pose ses conditions, fait-on savoir au palais Chigi (le siège de la présidence du Conseil des ministres) : « l’instauration d’une coopération effective entre les autorités judiciaires des deux États » et « la mise en place immédiate d’une équipe d’enquête conjointe afin d’identifier, sans plus tarder, les responsables du drame de Crans-Montana le 1er janvier 2026 ».

Un ton peu diplomatique qui peine à passer chez certains élus suisses. « Cette action du gouvernement italien est pour le moins honteuse et j’attends une réaction tout aussi ferme du Conseil fédéral. Ils doivent respecter la Suisse et notre séparation des pouvoirs », dénonçait Pietro Marchesi, conseiller national de l’UDC (droite conservatrice).

La réforme sur la justice italienne dans la balance

Même fermeté dans les rangs du Parti socialiste suisse : « Il n’appartient pas au ministre des Affaires étrangères d’un autre pays de dire à un pays souverain comment organiser la justice », estimait Carlo Sommaruga, par ailleurs président de la commission de politique extérieure du Conseil des États, la chambre haute du parlement helvète. Selon lui, l’ambassadeur italien ne fera pas son retour sur le territoire suisse de sitôt.

Même son de cloche dans les colonnes de certains titres de la presse helvète. Dans les pages du Corriere del Ticino, le principal quotidien de Suisse italophone, on critique une « tentative flagrante d’ingérence dans la souveraineté d’un autre État, sous forme de chantage diplomatique, pour exiger des enquêtes conjointes ». Des erreurs ont été commises, reconnaît-on bien volontiers, mais qui ne sauraient justifier cette ingérence du gouvernement Meloni. « Surtout si c’est motivé par des spéculations électorales, avec des mises en scène pour les besoins intérieurs », peut-on lire.

Et pour cause : il n’aura pas échappé aux observateurs suisses que le thème de la justice est aujourd’hui hautement inflammable chez leurs voisins italiens. Giorgia Meloni et son gouvernement accusent une partie de la magistrature (les « toges rouges ») de faire entrave à l’action de la majorité, que ce soit sur des projets d’infrastructures, comme le pont sur le détroit de Messine, ou sur la question migratoire avec les centres pour migrants en Albanie, aujourd’hui presque à l’arrêt sur décision de justice.

Pour « dépolitiser » l’institution, une réforme judiciaire (prévoyant notamment la séparation des carrières entre les juges du siège et du parquet et le tirage au sort des membres du conseil supérieur de la magistrature) sera soumise au vote des Italiens dans quelques semaines, par référendum. Les effets de la campagne électorale se feraient ainsi ressentir jusque de l’autre côté des montagnes. « Le gouvernement italien attise le sentiment anti-suisse car il espère obtenir un avantage lors du vote des 22 et 23 mars sur la réforme de la justice », estime le député tessinois de l’UDC, Piero Marchesi.