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« Il faut tout péter, c’est la seule solution » : des millions de manifestants défilent contre Donald Trump

« Il faut tout péter, c’est la seule solution » : des millions de manifestants défilent contre Donald Trump

Pendant la guerre du Vietnam, des GIs le griffonnaient sur leur casque : « La guerre est un bon business, investissez-y votre fils ». Emily, 27 ans, l’a écrit sur sa pancarte. « La guerre du Vietnam était inutile. Et je pense que la guerre en Iran est inutile », explique-t-elle. Ce samedi marque sa deuxième participation à une manifestation « No Kings », après celle d’octobre. « Honnêtement, les mêmes problèmes sont là, l’ICE (l’Agence de l’immigration et des douanes, NDLR), qui n’a rien à faire ici, la Garde nationale, qui n’a rien à faire ici… », soupire-t-elle. Elle doute que les élections générales de mi-mandat aient lieu normalement.

Cette troisième vague de manifestations a rassemblé 8 millions de personnes, contre 7 millions de personnes en octobre 2025 et 5 millions en juin 2025. Plus de 3 300 rassemblements ont eu lieu dans les 50 États, pour protester contre ce que les participants perçoivent comme une dérive autoritaire de Donald Trump.

La guerre en Iran et le coût de la vie au cœur des préoccupations

Cette fois, le thème était la répression de l’immigration illégale. Les villes phares sont donc Saint-Paul et Minneapolis, dans le Minnesota, où l’ICE continue à brutalement arrêter des migrants. Cet hiver, l’ICE puis la Patrouille de la Frontière (BP) y ont tué des citoyens américains, Renée Good puis Alex Pretti, qui participaient aux réseaux de résistance contre leur déploiement. Devant le Capitole de Minneapolis, Bruce Springsteen a interprété sa chanson écrite pour leur rendre hommage.

Mais comme dans toutes les manifestations contre Donald Trump depuis plus d’un an, les motifs de grogne sont multiples. À commencer par l’Iran. « Cette guerre me brise le cœur, nos impôts, nos soldats sont en train de commettre un crime. Ils commettent un crime ! », répète Joseph A. Sa pancarte mentionne le jugement des dirigeants nazis à Nuremberg.

« Vous, les Français, vous avez eu la trouille et vous avez été trop bêtes pour comprendre l’intérêt de bombarder l’Irak. Il est temps de vous ressaisir ! Vous n’avez toujours pas retenu la leçon ! », ironise-t-il, allusion au refus de la France d’entrer en guerre en 2003 sous le prétexte mensonger des armes de destruction massive et cette fois, d’intervenir dans le détroit d’Ormuz à la demande de Trump alors que l’OTAN n’a pas été consultée avant le déclenchement de la guerre en Iran.

Les taux d’approbation de Donald Trump n’ont jamais été aussi bas, à 36 % selon un sondage Reuters/Ipsos, alors que les prix de l’essence ne cessent d’augmenter à cause de la guerre en Iran. Seulement 25 % des sondés approuvent son action sur le coût de la vie, l’une de ses principales promesses de campagne avec celle qu’il serait le président de la paix. Seuls 35 % des Américains approuvent les frappes en Iran.

« Sachez que les actions de notre pays viennent d’un fou »

La gêne envers les étrangers est palpable. « Quand nous faisons de nos ennemis nos amis, et de nos amis nos ennemis, c’est à nous de nous dresser et de résister, déclare Amy A. J’espère que votre pays sait que les actions de notre pays ne viennent pas des cœurs des citoyens. Elles viennent d’un fou. » Comme tous ici, elle espère que les élections générales de mi-mandat, en novembre (midterms) changeront la donne. « Mais tant que les gens ne sont pas prêts à se battre selon leur conscience, plutôt que d’obéir à ce régime fasciste, qui sait ce qui peut se passer », soupire-t-elle.

Elle en veut pour preuves « les attaques contre la loi, les tentatives de rendre le vote plus difficile, les attaques contre les médias, contre les juges », et « ceux qui sont plus intéressés par le fait de se remplir les poches que de lancer des programmes qui bénéficient au peuple ». Elle dissimule son visage derrière sa main : « J’étais si fière de cette ville, de son côté grandiose, maintenant je n’ai qu’une envie : me cacher, j’ai honte. »

À Washington, les habitants ont l’impression que la dérive autoritaire perçue chez Trump se matérialise sur leur ville. Ce matin, les manifestants sont partis du pont où le président américain prévoit de construire l’une des plus grandes arches du monde, son « Arc de Trump ». Ils ont longé le National Mall, près de là où il veut installer un Jardin national des héros américains, et ils sont arrivés près de la Maison-Blanche, dont il a détruit l’aile Est pour la remplacer par une gigantesque salle de bal. La dernière manifestation se tient près du Capitole, sous l’œil de Trump dont le visage trône sur une bannière, sur le Département du Travail, à côté du président Teddy Roosevelt.

Sarah Kampelman, 67 ans, en a les larmes aux yeux : « Mon père était président de l’Institute of Peace (USIP), sur lequel Trump a mis son nom. Il doit se retourner dans sa tombe. Il a toujours été démocrate, et que Trump mette son nom sur le Kennedy Center (centre culturel national, NDLR), et sur l’Institute of Peace, ça me rend malade. »

Max Kampelman, objecteur de conscience devenu faucon démocrate, fut un pilier de la diplomatie américaine, qui a servi sous Reagan pour négocier le désarmement avec les Soviétiques. Le bâtiment principal de l’USIP porte son nom. Sarah est venue parce qu’elle croit à la théorie de la politologue Eric Chenoweth selon laquelle, si 3,5 % de la population manifeste pacifiquement, elle peut renverser un régime autoritaire. « Je devais faire partie de ceux qui s’efforcent d’atteindre ces 3,5 %, ce qui serait extrêmement encourageant et confirmerait la dynamique actuelle. Et comme chacun sait, la démocratie n’est pas un sport de salon. »

200 milliards pour la guerre en Iran

En pleines vacances, l’attente à la sécurité des aéroports est interminable car les agents ne sont pas payés tant qu’un budget n’a pas été voté pour le Département de la sécurité intérieure (DHS), une nouvelle illustration de la paralysie du Congrès.

Ici, les habitants qui connaissent son fonctionnement ne le lui pardonnent pas. « Congrès, fais ton boulot ! », crient-ils à l’adresse du Capitole, juste devant eux. « J’ai honte de notre pays et j’ai honte que le congrès soit parti en vacances », assène Mary Flynn, 66 ans. Elle s’indigne : « Nous avons de l’argent pour les bombes, mais pas pour nourrir nos enfants ou les éduquer. » Trump a demandé 200 milliards pour financer la guerre en Iran.

Malgré sa dégringolade dans les sondages, Trump conserve le soutien de la base MAGA. Et la popularité des démocrates n’augmente pas. Seuls 34 % des sondés par Ipsos pensent qu’ils sont de meilleurs gestionnaires de l’économie, contre 38 % pour les républicains, aussi crédités d’être plus performants sur l’immigration et la criminalité. Les démocrates, eux, sont vus comme meilleurs pour les droits des femmes et la santé.

Certaines élections spéciales leur ont redonné espoir, comme celle de Lori Berman au Sénat de Floride, à Palm Beach, le district de Mar-a-Lago. « C’est le fief de Trump, c’est un super signe de ce qui s’annonce », estime Nicole. Mais Lori Berman était la sortante, qui jouit toujours d’un avantage. Et Nicole pense que les républicains vont « tenter un truc pour tricher ». Elle hausse les épaules, résignée : « Il faut juste être prêt, et guetter les fraudes, pour être sûrs qu’ils en soient tenus responsables après. Je vais juste prier pour une vague bleue. »

Le SAVE Act, priorité de Donald Trump

La priorité de Trump est le SAVE Act (Safeguard American Voter Eligibility Act), projet de loi visant à imposer, au niveau fédéral, une preuve de citoyenneté (passeport, certificat de naissance, naturalisation, etc.) pour s’inscrire sur les listes électorales. Trump conditionne le financement de la protection des frontières au passage de cette loi pour empêcher les immigrés clandestins de voter, prenant le budget du DHS en otage. Beaucoup perçoivent cette loi comme une forme de « suppression d’électeurs » (voter suppression) car, en exigeant des documents d’identité fédéraux parfois coûteux ou difficiles à obtenir, il pourrait écarter des millions de citoyens pauvres, âgés ou issus de minorités.

Lorsqu’on demande aux manifestants de nommer un candidat pour l’élection présidentielle de 2028, beaucoup nomment la dernière star en date, James Talarico, qui a gagné la primaire pour être candidat au Sénat pour le Texas, sur un message d’unité et, étonnamment, de religion, thème préempté par les républicains. « Il me donne vraiment de l’espoir, en particulier parce que la droite a apporté l’idée que le nationalisme chrétien était la seule vision du christianisme, ce qui me semble blasphématoire », déclare une pasteure épiscopale qui fournit de l’aide aux migrants. « Il a le même genre de parcours que le président Obama, il a commencé comme sénateur », note Josh, 28 ans. Parmi les gouverneurs démocrates en vue, il reproche à J.-B. Pritzker, de l’Illinois, d’être un milliardaire et à Gavin Newsom, de Californie, de n’être « pas assez nouveau et trop clivant », alors que les Américains veulent de la « nouveauté ».

Sur scène, les intervenants se succèdent pour appeler à la destitution. La procédure nécessite un vote à la Chambre des représentants et surtout, pour une condamnation, les deux tiers des voix du Sénat, ce qui semble difficilement atteignable. Personne n’y croit vraiment.

Il faut tout péter, c’est la seule solution, le mec ne va jamais quitter sa putain de fonction. On attend quoi ?

Un manifestant

Monica Curca, artiste qui a imprimé des panneaux militants, est fatiguée des références au seuil des 3,5 % de manifestants pacifistes. « Je ne crois pas que le vote suffise cette fois », souffle-t-elle. Jay, qui brandit une reproduction géante d’un passage des dossiers Epstein, pense qu’il aurait fallu « tout défoncer le 6 janvier » 2021, jour où les partisans de Trump ont envahi le Capitole. « C’est dingue, je ne reconnais plus les États-Unis, je ne comprends pas, on est devenus complaisants, poursuit-il. Il faut tout péter, c’est la seule solution, le mec ne va jamais quitter sa putain de fonction, ça va saigner de toute façon, on attend quoi ? » Joseph A., lui, veut garder foi dans les élections : « Les Américains font toujours ce qui est juste. Après avoir fait n’importe quoi. »