Ardalan* a participé aux rassemblements antirégime matés dans le sang par les autorités. Il en appelle à une intervention étrangère pour protéger la population.
Le fardeau était trop lourd. En apprenant le nombre sans précédent de manifestants tués en Iran, Ardalan* a consenti à se rendre à l’hôpital. « Je vais mal. Ma tension était trop élevée et j’ai mal au cœur », confie cet habitant de Téhéran, la capitale, âgé de 60 ans. Sur place, la salle d’attente est pleine. Une dizaine d’autres patients attend de consulter pour les mêmes symptômes. « Tout le monde est choqué par l’ampleur des meurtres, souligne ce chef de famille, contacté par messagerie sécurisée. Chaque jour, de nouveaux camions entrent dans les centres de médecine légale pour y déverser leurs cadavres encore sanguinolents. »
Selon la rapporteuse spéciale de l’ONU pour l’Iran, des « dizaines de milliers » de personnes pourraient avoir été tuées dans la répression gouvernementale des manifestations, notamment les jeudi 8 et vendredi 9 janvier derniers, au pic de la mobilisation, commencée le 28 décembre 2025, tandis que l’ONG des droits de l’homme Human Rights Activists, basée aux États-Unis, fait état de 6 126 morts confirmées, dont 214 membres des forces de sécurité. Après avoir été coupés d’Internet pendant plus de deux semaines, sur ordre des autorités, les Iraniens parviennent peu à peu à se reconnecter au reste du monde et à prendre conscience de l’ampleur des tueries.
« Ce n’est pas seulement un crime de guerre, c’est un crime contre l’humanité, souligne Ardalan, qui exerce dans la capitale une profession libérale. Il vaut mieux mourir. La population iranienne est en état de dépression face à la tragédie qu’elle vient de vivre. » Le désespoir dans lequel l’homme est plongé tranche avec l’euphorie des premiers jours de manifestations.
Après quarante-sept ans de République islamique, tout le monde a compris que ce régime était dans l’impasse et qu’il était impossible de le réformer.
Ardalan, un manifestant
Le jeudi 8 janvier, le sexagénaire prend sa voiture et se rend avec son fils rue Karim-Khan-Zand, dans le centre de Téhéran, où sont déjà rassemblées plusieurs dizaines de protestataires. « Cette année est celle du sang, Seyed Ali sera renversé », lance en chœur la foule en désignant le guide suprême de la Révolution, l’ayatollah Khamenei. « Ceci est la dernière bataille, Pahlavi va revenir ! », scande-t-elle maintenant, en soutien à Reza Pahlavi, le fils du dernier chah d’Iran.
La veille, le prince héritier a exhorté la population iranienne, depuis son exil de Washington, à protester jeudi et vendredi soir à 20 heures contre les autorités islamiques. L’appel fait mouche. Simultanément, des dizaines de milliers d’Iraniens sortent manifester dans 46 villes, à travers 21 provinces du pays. « Si la révolte a commencé par des revendications économiques, elle s’est rapidement changée en protestation politique avec pour objectif la liberté », explique Ardalan.
« Après quarante-sept ans de République islamique, tout le monde a compris que ce régime était dans l’impasse et qu’il était impossible de le réformer, affirme l’opposant. Après tous ces jeux de rôle entre réformateurs et conservateurs au sein du régime, la population a perdu espoir et n’a d’autre choix que de faire confiance à un nom – Pahlavi – qui possède un CV prestigieux, emprunt de nationalisme et de modernité. »
Ceux qui nous ont tirés dessus n’avaient pas l’uniforme vert de la police.
Ardalan
Pour la première fois en plus de quatre décennies, les manifestants ne lancent pas uniquement de slogans contre un dirigeant – l’ayatollah Khamenei – ou son régime, mais également en faveur d’une personnalité – Reza Pahlavi – en citant en exemple son père, le chah, et son grand-père, Reza Shah, fondateur de la dynastie Pahlavi, renversée par la révolution de 1979. Pour la République islamique, l’affront est énorme : la réponse sera sanglante.
Rue Karim-Khan-Zand, le bruit sourd de détonations résonne dans la nuit. Sur le toit d’un bâtiment public, sont postés deux tireurs embusqués qui visent la foule. Des manifestants tombent à terre. La cadence des tirs s’accélère. « Le but n’était pas de disperser la foule mais de tuer un maximum de monde », soupire Ardalan. Le soir même, trois de ses amis qui manifestaient à Naziabad, dans le sud de la capitale, ne sont pas rentrés chez eux.
En dépit de l’intensité de la répression, le père de famille redescend dans la rue dès le lendemain, cette fois en compagnie de sa femme. Et la surprise est de taille. Au moins 2 000 personnes sont massées vendredi 9 janvier dans la rue Farmanieh, un quartier huppé du nord de la capitale.
« Je n’avais jamais autant de monde dans la rue depuis la révolution de 1979, se souvient, non sans émotion, le manifestant iranien. Il y avait toutes sortes de gens, des jeunes femmes en poussette mais aussi des personnes âgées, dont des grands-mères en fauteuil, qui venaient quelque part s’excuser d’avoir fait la révolution il y a quarante-sept ans. » Au cœur de cortège, des protestataires incendient des caméras de sécurité pour ne pas être identifiés.
Malgré l’affluence record, les forces de l’ordre ne se font pas prier pour lancer l’assaut. À nouveau, des rafales résonnent dans la nuit. Il s’agit cette fois de tirs de chevrotine qui criblent de billes de plomb le corps des protestataires. Le mouvement de foule qui s’ensuit sépare le père du reste de sa famille. Touché au niveau des jambes, Ardalan parvient à se réfugier chez un habitant qui lui a discrètement ouvert son domicile.
Climat de terreur
À l’intérieur, une vingtaine d’autres blessés sont allongés au sol, certains touchés au niveau des yeux. « Ceux qui nous ont tiré dessus n’avaient pas l’uniforme vert de la police, assure aujourd’hui le père de famille. Il s’agissait de gardiens de la révolution et de miliciens bassidjis. » Caché dans la propriété privée, le manifestant semble avoir échappé au pire. À l’entendre, les protestataires qui n’ont pas réussi à échapper à leurs bourreaux ont été froidement exécutés en pleine rue.
Les jours suivants, malgré la coupure des communications, Ardalan tentera à nouveau de battre le pavé, mais la moindre mobilisation sera étouffée dans l’œuf par les autorités. En l’absence de manifestations depuis le 12 janvier, les forces de sécurité ont désormais tout le loisir de traquer les opposants, y compris à l’intérieur des hôpitaux. D’après des sources médicales en Iran, tous les établissements de Téhéran ont reçu la visite de représentants de l’autorité judiciaire afin d’obtenir la liste des personnes opérées du jeudi 8 au dimanche 11 janvier.
Dans ce climat de terreur actuel, Ardalan ne voit le salut de son peuple que dans une intervention étrangère en Iran, brandie sans cesse depuis le 2 janvier par le président américain Donald Trump mais jamais suivie d’effets, lui qui s’est vanté d’avoir obtenu l’annulation de plus de 800 exécutions en Iran sans que ce chiffre n’ait jamais été confirmé. « On ne peut plus vivre avec ce qui constitue l’équivalent de Daech dans notre propre pays, soupire le sexagénaire. La communauté internationale a la responsabilité de protéger notre population. Ou alors de nous armer, avec le risque que notre pays devienne la Syrie. »
Tous les regards en Iran sont aujourd’hui fixés vers le Golfe persique, où vient d’arriver lundi le porte-avions américain Abraham Lincoln et son armada de destroyers prêts à frapper si l’ordre leur était donné.
*Pour raison de sécurité, son prénom a été changé.

Partager :