LETTRE DU MAGHREB. Le fameux « printemps » avait commencé en 2009 avec le mouvement vert iranien réprimée dans le sang par les Bassidji.
Avec les dictatures, l’histoire a tendance à cruellement bégayer. Quand on regarde la carte des villes touchées par les manifestations en Iran, c’est une constellation de points rouges à touche-touche, du nord au sud, de l’ouest à l’est. Un incendie de colères qui s’est propagé à toute la théocratie. Impossible de ne pas penser à la révolution tunisienne, quinze ans auparavant quasi-jour pour jour (17 décembre 2010 – 14 janvier 2011). Impossible d’oublier le mouvement qui bouscula le pouvoir iranien en 2009, ces manifestants arborant un vêtement de couleur verte, le signe de ralliement de l’opposition au régime, bravant les Bassidji (miliciens en civil) et Gardiens de la révolution. La raison des manifestations ? Une élection présidentielle arrangée. Les Tontons Macoutes mirent fin au mouvement vert sur ordre de l’ayatollah Khamenei. L’espoir fut dessoudé à coups de matraques et à balles réelles. Le mouvement démarré le 28 décembre dans le Bazar de Téhéran ressuscite cet espoir.
2/3 choses de la révolution tunisienne
Tunis n’est pas Téhéran, Ben Ali n’était pas les Mollahs, comparaison n’est pas raison, cependant il y a des trajectoires, des dynamiques, des fautes répétées qui méritent d’être soulignées. L’économie tout d’abord. En 2008, la crise déclenchée par la bulle des subprimes aux États-Unis aura impacté toute l’économie mondiale. On a sous-estimé son rôle dans la révolution tunisienne. Celle-ci démarre un 17 décembre 2010 dans une ville du centre du pays, Sidi Bouzid. Un trentenaire sans emploi ni qualification tente de vendre quelques fruits et légumes. Il n’a pas d’autorisation (l’informel représente plus d’un tiers de l’économie selon la Banque Mondiale), est régulièrement racketté par la police. Ce jour-là, après la confiscation de sa marchandise et des insultes proférées par une policière, il s’asperge d’essence et s’immole. L’histoire n’aurait pas dû dépasser Sidi Bouzid si les caciques locaux du parti unique de Ben Ali, le RCD, avaient joué leurs rôles : compensation financière, logement pour la famille, la médiation habituelle des régimes autoritaires… Mais après vingt-trois ans de règne, la dictature et ses ouailles sont sourdes, fainéantes, ankylosés par leurs privilèges. La suite ? Une révolte locale dopée par Facebook – il n’y a plus de comptes que de Tunisiens. La répression galvanise la révolution naissante. Lorsqu’on tire sur un convoi funéraire de victimes de la police, c’est l’engrenage. La révolution aboutira lorsque le syndicat UGTT (un quasi-monopole) se joindra aux cortèges, lui conférant un poids décuplé.
On entendra alors en Tunisie les mêmes mots qu’en Iran aujourd’hui : » on me vole, on me tue et on voudrait que je me taise ». Sur la Wataniya, la télévision nationale tunisienne, la présentatrice du 20h se déchaînera, accusant les manifestants d’être « des terroristes » manipulés par l’étranger. Ali Khamenei a tenu les mêmes propos le 9 janvier 2025. Vous contestez le régime ? Vous êtes un terroriste et devez donc être traité comme tel. Le régime iranien s’arc-boute sur son appareil sécuritaire, sa doctrine religieuse, son goût du pouvoir et de l’argent. Il subit les pires contestations de son histoire. Aux classes moyennes supérieures qui exigent des libertés fondamentales, le noyau dur des précédents mouvements, se sont adjoint les commerçants du Bazar, peu suspect de mauvais esprit politique. La raison ? Une économie en capilotade, une inflation de 64% en octobre dernier, une corruption qui devient de facto intolérable. Classes moyennes supérieures + commerçants = le cocktail parfait pour malmener une dictature.
La dictature transactionnelle
Les leçons d’une révolution tunisienne ? Une dictature doit transiger avec ses obligés. Leur assurer le minimum économique permettant d’avaler l’absence de libertés, une police qui fait les poches et la corruption du despote et de son clan. Ben Ali était un petit joueur à côté du guide Khamenei dont l’ampleur de la fortune atteindrait les 95 milliards de dollars selon une enquête menée par Reuters. La Banque Mondiale avait chiffré à cinq milliards l’ampleur de la prédation effectuée par le pouvoir Ben Ali.
Entendre ces mots en farsi « Mort au dictateur » dans les rues de Téhéran, Machhad où Chiraz, cela sent le come-back du printemps arabe. Mais le destin de celui-ci est négatif. Quinze ans après, Tunis et Le Caire sont redevenus des dictatures pures et dures. En Iran, Internet est coupé depuis vendredi afin que la répression se fasse à huis clos. En 2010, ce fut le cas en Tunisie. Les dictateurs ne se renouvellent pas.

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