« Il n’y a pas de quoi être fier. » C’est ainsi que le ministère iranien des Affaires étrangères a accueilli l’enlèvement « illégal » par les États-Unis du président vénézuélien Nicolas Maduro. Si l’Iran assure que ses rapports avec le Venezuela restent inchangés, le coup est rude pour la diplomatie iranienne. « Le Venezuela était très important aux yeux de la République islamique car ce pays était perçu comme un partenaire stratégique lui permettant d’avoir un pied en Amérique latine dans sa lutte contre les États-Unis », explique l’ancien diplomate iranien Mohammad-Reza Heydari. « Membre de l’”axe de résistance” à l’Amérique et à Israël, il constituait notamment une plateforme militaire pour les combattants du Hezbollah.»
Unis par leur opposition commune à l’« impérialisme américain », mais aussi par une gigantesque manne pétrolière rendue difficilement exploitable en raison des sanctions de Washington, Téhéran et Caracas ont noué d’étroites relations après l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez en 1999. « Les deux pays trouvent un intérêt commun à blanchir de l’argent du trafic de drogue qui leur permet de contourner les sanctions internationales et de financer leur appareil répressif », poursuit l’ex-diplomate. L’envoi de cash, d’armes et de même de combattants avait notamment été facilité par la création en 2019 d’une liaison directe entre Téhéran et Caracas assurée par la compagnie aérienne privée Mahan Airlines, liée aux gardiens de la révolution islamique. C’est d’ailleurs par ce vol que les Pasdaran comptaient rapatrier de force en Iran l’opposante iranienne Massih Alinejad en juillet 2022, après avoir tenté – sans succès – de l’enlever à son domicile de Brooklyn, aux États-Unis.
La capture de Nicolas Maduro sur ordre de Donald Trump prive non seulement Téhéran de son meilleur allié sur le continent américain, mais elle envoie aussi un message clair à l’ayatollah Khamenei. Le tout-puissant guide suprême iranien, qui dirige d’une main de fer le pays depuis près de trente-sept ans, pourrait bien être le prochain dirigeant sur la liste. « Khamenei peut tirer deux enseignements contradictoires de la situation, le premier étant que l’administration Trump est prête à recourir à la force pour atteindre ses objectifs, y compris avec l’Iran, explique Raz Zimmt, directeur du programme de recherche sur l’Iran et l’axe chiite à l’Institute for National Security Studies (INSS) à Tel-Aviv. Le second est qu’il n’y a aucun intérêt à négocier avec Trump sur les programmes nucléaire et balistique, puisqu’il cherche en définitive un changement politique.»
Déjà, le 22 juin dernier, le président américain était sorti de sa doctrine isolationniste en bombardant les sites nucléaires iraniens en plein milieu de la guerre des douze jours entre Israël et l’Iran. Or, à nouveau, le pensionnaire de la Maison-Blanche menace de frapper la République islamique, si celle-ci continue de tuer des manifestants. « Pour la première fois, l’intérêt des États-Unis pour la fin du régime rejoint celui du peuple iranien », veut croire Mohammad-Reza Heydari. Depuis une dizaine de jours, pas moins de 19 personnes sont mortes en Iran dans la répression d’un mouvement de révolte inédit qui secoue le pays. Initialement motivée par des revendications économiques, la fronde vise désormais l’ayatollah Khamenei, et à travers lui, l’ensemble du régime islamique.
Le Point a pu recueillir en Iran les témoignages de manifestants et d’observateurs privilégiés de ce nouveau soulèvement populaire. « Mort à Khamenei ! », hurle une foule de 200 personnes rassemblée rue Jomhouri, au centre de Téhéran. Cachée derrière son masque anti-Covid, Taraneh* a saisi la première occasion qui lui était présentée pour battre le pavé. La jeune femme de 30 ans a accueilli avec perplexité les menaces de Donald Trump d’user de la force contre la République islamique. « Ce genre de propos pourrait servir de prétexte au régime pour nous réprimer d’autant plus », déplore-t-elle.
Le 29 décembre dernier, l’Iranienne a profité de la grève des commerçants du bazar de Téhéran pour se joindre à la protestation. Face à elle, les forces de sécurité, présentes en nombre, font usage de leur bâton pour empêcher le moindre regroupement. Le prix à payer en cas d’arrestation est immense. Lors de sa première intervention publique depuis le début de la crise, le guide suprême s’est montré intraitable face aux manifestants, qualifiés d’« émeutiers » qui doivent être « remis à leur place ».
« Nous sommes déjà des morts-vivants et n’avons plus rien à perdre », explique la jeune femme, dont l’employeur a fait faillite. Aujourd’hui au chômage, malgré son master en management, elle vit aux crochets de sa sœur médecin et de sa mère retraitée, dans un appartement exigu loué à quelques pas de là. Frappée de plein fouet par l’hyperinflation qui touche l’économie iranienne, la Téhéranaise subit, impuissante, l’inexorable hausse des prix des denrées alimentaires. « On se couche le soir, et lorsqu’on se réveille le matin, tout a encore augmenté », se désole la cadette de la famille.
En un an, le toman, la monnaie nationale iranienne, a perdu 71 % de sa valeur. Cette dépréciation a entraîné une explosion des prix des aliments. Le kilo de viande est aujourd’hui vendu à 3 millions de tomans (17,5 euros). Or, le salaire moyen en Iran ne dépasse pas les 170 euros mensuels. « Depuis la fin de la “guerre des douze jours” avec Israël, on ne consomme plus de viande ni de poulet », avoue, avec un brin de honte, la jeune femme. « Nous en sommes réduits à manger des herbes fraîches, comme des animaux. »
Le guide suprême a beau voir dans la flambée de la monnaie une « manœuvre de l’ennemi », après le rétablissement des sanctions de l’ONU contre le programme nucléaire iranien, les protestataires n’en ont cure. « Les sanctions ont bien eu un effet sur l’économie, mais pas au point d’expliquer la situation actuelle », analyse depuis Téhéran l’économiste iranien Saeed Laylaz. « C’est l’interventionnisme du gouvernement dans l’économie qui a rendu la situation incontrôlable.»
La décision des gouvernements successifs d’établir deux taux de change parallèles face au dollar – l’un, « préférentiel », pour les importateurs de denrées et les institutions étatiques ; l’autre, bien plus élevé, au « marché libre », pour les sociétés privées et la population – a permis pendant des années à l’État de subventionner les importations des produits essentiels. Mais le fossé grandissant entre les deux taux a favorisé la corruption des milieux bénéficiant des largesses du gouvernement.
« Depuis l’année 2022, le maintien artificiel par le gouvernement d’un taux officiel de 28 500 tomans par dollar, grâce au versement annuel de 14 milliards de dollars, a entraîné le vol officiel de 10 milliards de dollars, poursuit Saeed Leylaz. Il n’existe pas aujourd’hui de vision, ni de courage gouvernemental pour résoudre ce problème. Or, lorsqu’ils n’arrivent plus à prendre de décision, les gouvernements sont renversés.» Durant la révolution de 1979, le basculement du bazar de Téhéran, poumon économique du pays, en faveur des manifestants, avait scellé le sort du Shah d’Iran, contraint à l’exil.
Conscientes du risque explosif de s’aliéner les bazaris (marchands du bazar, NDLR), les autorités islamiques ont toutefois tenté d’éteindre l’incendie. Dès le lendemain des premières manifestations, le directeur de la Banque centrale, Mohammad Reza Farzin, a été limogé. Son remplaçant, l’économiste réformateur Abdolnasser Hemmati, a promis de supprimer le taux préférentiel. En outre, chaque citoyen se verra verser pendant quatre mois une aide mensuelle d’un million de tomans (6 euros). Mais la contestation n’a pas faibli pour autant. En une semaine, pas moins de 62 manifestations ont été organisées à travers 18 provinces en Iran.
Jamais ce régime n’a été aussi proche de sa fin
Un sociologue iranien sous le sceau de l’anonymat
Pour l’heure, la vague de contestation apparaît plus faible que lors du mouvement « Femme, vie, liberté » de septembre 2022. « Mais ces protestations, compte tenu de la situation générale de l’Iran – sur les plans économique et politique -, sont de telle nature qu’il est probable qu’elles deviennent plus nombreuses et sérieuses avec le temps », avertit un sociologue iranien sous le sceau de l’anonymat. « Le peuple n’a jamais été aussi en colère contre ce régime, et jamais ce régime n’a été aussi proche de sa fin. Pas nécessairement pour des raisons politiques, mais en raison de son inefficacité absolue. Celle-ci est devenue tellement généralisée qu’il n’y a aucun secteur aujourd’hui qui ne soit pas en crise, et aucune classe sociale qui ne soit mécontente.»
Sur la rue Jomhouri, une minorité de manifestants se démarque par la teneur inédite de ses slogans. « Ceci est la dernière bataille, Pahlavi va revenir ! » lancent-ils en soutien au fils du dernier shah d’Iran, exilé aux États-Unis. Depuis le début du mouvement, le nom du prince héritier Reza Pahlavi est repris dans de nombreux rassemblements, dont les images sont amplifiées par les chaînes d’opposition à l’étranger. « Pour la première fois, les manifestants en Iran, en plus de marquer leur opposition à telle personnalité ou système politique, marquent leur adhésion à une personne et un projet, à savoir Reza Pahlavi », note Ashkan*, un habitant de Téhéran qui suit le mouvement de contestation de près.
Âgé d’une quarantaine d’années, ce chef d’entreprise a lui même basculé en faveur du scénario d’un retour du fils du shah en Iran, même s’il ne l’assume pas ouvertement, par crainte pour sa vie. « La question n’est pas la personne de Reza Pahlavi, assure-t-il, mais celle de la révolution de 1979 qui a entraîné une régression du pays. Pahlavi est le symbole d’un pouvoir impérial qui, à l’époque, possédait un noyau de modernité, à la différence du régime actuel, qui demeure extrêmement idéologique.»
Ancien partisan du mouvement des réformes au sein de la République islamique, Ashkan a déchanté face à l’absence d’évolution démocratique d’un régime ultraconservateur toujours concentré entre les mains du guide suprême. « Beaucoup de gens qui ont voté en faveur des réformateurs au cours des dernières années voient aujourd’hui comme alternative un retour à une ère empreinte de modernité, jure-t-il. Les slogans pro-Pahlavi dans les manifestations ne sont que la face émergée de l’iceberg et ses soutiens sont en réalité plus importants. Avec le temps, ils ne feront qu’augmenter.» Si le pouvoir islamique semble, pour l’heure, toujours solidement installé, l’avenir de l’Iran s’annonce plus que jamais mouvementé. Surtout si Donald Trump venait à s’en mêler.
*Pour raison de sécurité, le prénom a été changé

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