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Iran : mort de l’ayatollah Khamenei, le Guide aux mains tachées de sang

Iran : mort de l’ayatollah Khamenei, le Guide aux mains tachées de sang

Le clerc iranien qui dirigeait la République islamique est mort ce samedi à 86 ans dans le bombardement de sa résidence lors de l’opération militaire israélo-américaine.

Le « représentant de Dieu » sur terre n’est plus. L’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême iranien qui dirige d’une main de fer la République islamique depuis 37 ans, est mort dans le bombardement de sa résidence de Téhéran ce samedi matin, affirme Donald Trump, confirmant l’annonce d’un responsable israélien à l’agence de presse Reuters. Selon la chaîne israélienne 12, son corps a été retiré des décombres de son complexe, visé par une trentaine de bombes, et une « photo du corps a été montrée à Netanyahou et à Trump ». L’Iran n’a pas encore confirmé sa mort.

En Iran, l’annonce de sa mort a été accueillie par des acclamations dans les rues de plusieurs quartiers de la capitale, des habitants applaudissant depuis leurs fenêtres. Et pour cause, le commandant en chef des forces armées est l’homme qui a ordonné, le 3 janvier dernier, la répression sanglante des manifestants antirégime.

À huis clos, après la coupure de l’ensemble du réseau Internet le 8 janvier, entre 7 000 à 35 0000 manifestants ont été tués à l’arme de guerre en à peine quelques jours. « Le but du guide [était] de briser le cycle des protestations qui s’enchaîne en Iran », confie une source diplomatique occidentale. « Ali Khamenei [était] obsédé par l’expérience de Gorbatchev, dont l’ouverture avait conduit à l’effondrement de l’URSS. Il [voulait] à tout prix éviter ce scénario. »

Le choix du tout répressif comme seule réponse n’était pas une surprise de la part de cet amateur de poésie. Cela faisait maintenant dix-sept ans que l’ayatollah Khamenei ne répondait que par la force au moindre rassemblement de protestation de sa population, qu’il soit politique (le « mouvement vert » de 2009 et Femme, vie, liberté en 2022) ou économique (les révoltes sociales de 2017 et 2019).

Dans le viseur d’Israël

« Depuis près de quarante ans, le guide suprême [menait] une guerre d’usure pour se maintenir au pouvoir, alors qu’il [était] contesté, tant à l’intérieur du pays que sur le plan régional », souligne Ahmad Salamatian, ancien ministre des Affaires étrangères iranien. « La capacité de résilience du régime et la cohésion de ses forces de sécurité [restaient] très importantes, de sorte que la République islamique ne [risquait] pas de tomber du jour au lendemain, sauf en cas d’envoi de troupes étrangères au sol. »

À 86 ans, le plus ancien dirigeant du Moyen-Orient paraissait indétrônable. Que ce soit face aux bombes – il a survécu à un attentat qui lui a coûté le bras droit – ou aux innombrables crises qu’a traversées la République islamique. « J’ai senti que je me trouvais aux portes de la mort », avouait Ali Khamenei en juin 1981, après l’attaque perpétrée par l’organisation des Moudjahidines du peuple, bête noire des mollahs. « Dans les jours qui ont suivi, je me suis demandé : ‘Pourquoi ai-je survécu ?’ Et il m’est apparu que notre Dieu céleste souhaitait que je survive. »

En tant que guide suprême de la Révolution islamique, ce clerc reconnaissable à son turban noir de descendant du Prophète, à ses imposantes lunettes de vue et à sa barbe grise n’était autre que le représentant du douzième imam chiite « occulté » sur terre. À ce titre, le Rahbar (guide) ne rendait de comptes à personne et n’accordait jamais aucun entretien.

Garant de la légitimité divine de la République islamique, où un religieux préside aux destinées de l’État selon le principe du velayateh-faqih instauré en 1979 par l’ayatollah Khomeyni, le guide possédait des pouvoirs considérables. Commandant en chef des armées, il était à la tête des gardiens de la Révolution, l’armée idéologique de la République islamique, et de ses miliciens bassidjis. Il avait la haute main sur les services de renseignement et nommait le chef du pouvoir judiciaire ainsi que le directeur de la télévision d’État.

« Sous l’ayatollah Khamenei, le principe du velayateh-faqih est devenu un pouvoir absolu »

Mehdi Khalaji, chercheur spécialiste de l’islam chiite

« Sous l’ayatollah Khamenei, le principe du velayateh-faqih est devenu un pouvoir absolu », souligne le chercheur Mehdi Khalaji, spécialiste de l’islam chiite au Washington Institute. « Il lui a permis de neutraliser tout le système démocratique du régime. » En théorie, la légitimité populaire est censée s’exercer grâce à des élections au suffrage universel organisées tous les quatre ans. Mais celles-ci demeuraient en réalité noyautées par l’ayatollah Khamenei, qui, à travers le puissant Conseil des gardiens de la Constitution, avait toute latitude pour filtrer au préalable la moindre des candidatures qui lui déplaisait.

En Iran, les vraies décisions se prennent au cœur de Téhéran, dans un complexe ultra-sécurisé composé de bâtiments austères qui forment le « bureau du guide ». À l’intérieur, plus d’un millier d’employés travaillaient à mettre en œuvre la pensée de l’ayatollah. À ses côtés, une vingtaine d’hommes de confiance le conseillaient dans tous les domaines régaliens, créant de facto un gouvernement parallèle. L’œil du guide était également présent dans chaque province, ministère, université, entreprise publique ou fondation religieuse du pays, où il possédait un émissaire personnel.

« Au fil des années, le guide suprême s’est spécialisé dans la création d’instances parallèles qui lui sont inféodées, dans le but d’affaiblir celles qui existaient déjà, explique Mehdi Khalaji, biographe de Khamenei. Pour combler ses faiblesses, il n’a eu de cesse de diviser les cercles de pouvoir qui existaient autour de lui. » Ayatollah éminemment politique, le guide suprême n’avait jamais brillé par sa science religieuse.

Sous-qualifié pour le poste

Né en 1939 à Mechhad, dans une famille de clercs descendant du quatrième imam chiite Ali Zayn al-Abedin, Ali Khamenei se démarque par son éloquence et sa passion pour les écrits du Frère musulman égyptien Sayyid Qutb, qui tranche avec la tradition quiétiste du clergé chiite. « Ses discours étaient à l’époque révolutionnaires et modernes », se souvient l’islamologue et théologien Hassan Ferechtian, alors son élève dans la ville sainte chiite. « Opposant au chah, il fréquentait les intellectuels et les poètes. Il était relativement modéré et séduisait les jeunes en parlant leur langage. »

Arrêté à plusieurs reprises par la Savak, la police secrète du chah, pour ses prêches politiques enflammés, cet hodjatoleslam (religieux de rang moyen) est relativement peu connu lorsqu’éclate, en 1978, la révolution en Iran. « Il s’est alors rapidement intéressé à la chose militaire, en étant tout d’abord chargé de recueillir les armes des soldats déserteurs de l’armée impériale, puis en participant sur le terrain à l’organisation des divers groupes islamistes armés, rappelle Ahmad Salamatian. Développant un vaste réseau militaire, il parvient à gagner la confiance de l’ayatollah Khomeyni et participe à la création de l’embryon de ce qui deviendra le corps des gardiens de la Révolution », l’armée parallèle et idéologique de la République islamique.

Son ascension est fulgurante. Nommé vice-ministre de la Défense en juillet 1979, puis président de la République islamique deux ans plus tard, Ali Khamenei crée la surprise en succédant à l’ayatollah Khomeyni à sa mort, en juin 1989, au poste de guide suprême, alors qu’il ne dispose pas des qualifications religieuses requises. « Je ne mérite vraiment pas cette position, avoue-t-il lui-même le 3 juin 1989 devant les experts religieux qui le désigneront. Ma parole n’est pas digne d’être celle d’un guide, aussi bien au niveau de la Constitution iranienne que d’un point de vue religieux. »

Propulsé ayatollah, puis marja (le plus haut degré du clergé chiite) grâce à l’intervention décisive de Hachemi Rafsandjani, ancien compagnon de route devenu président du Parlement islamique, l’homme compense ce déficit de légitimité par un redoutable sens tactique. « Il a passé les premières années de son pouvoir à placer ses fidèles à des postes clés tout en écartant ses concurrents », rappelle Hassan Ferechtian. L’armée des pasdarans deviendra son assurance-vie.

Depuis la fin de la guerre Iran-Irak (1980-1988), les gardiens de la Révolution se voient octroyer de larges pans de l’économie. Mais le guide sait aussi louvoyer. Quand, en 1997, il se heurte à une irrépressible volonté populaire de changement, qui s’exprime dans les urnes par un plébiscite en faveur du candidat réformateur Mohammad Khatami, Khamenei laisse faire. En fin stratège, il attend que son adversaire accède à la présidence avant d’entraver méthodiquement ses réformes.

La « méthode Khamenei »

« C’est la méthode Khamenei, explique Mehdi Khalaji. Affaiblir petit à petit ses adversaires pour se débarrasser progressivement d’eux. » Le scénario se répète en juin 2013 lorsque, pour calmer les ardeurs démocratiques du peuple tout en desserrant l’étau des sanctions internationales, il se résout à laisser le « conservateur modéré » Hassan Rohani être massivement élu à la présidence, avant que celui-ci ne soit à son tour discrédité une fois en poste.

Le Rahbar se montre intraitable quand son pouvoir absolu est menacé. En 2009, lorsque des millions d’Iraniens descendent dans la rue pour contester la réélection du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, il envoie les gardiens de la Révolution étouffer la révolte dans le sang. Onze ans après leur arrestation, les deux leaders du mouvement, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, sont toujours assignés à résidence. L’ancien président réformateur Mohammad Khatami est interdit de cité dans les médias. Et l’ex-compagnon de route Hachemi Rafsandjani est mystérieusement décédé dans sa piscine, en janvier 2017, après avoir pris le parti des « modérés ».

« Sous le turban de l’ayatollah Khamenei pointe un képi, résume Ahmad Salamatian. Il a construit autour de sa personne une structure militaire dont il est le sommet. Les commandants des gardiens de la Révolution, qui lui doivent tout, ont prouvé qu’ils étaient avant tout ses hommes en armes. » Débarrassé de ses rivaux mais aussi du paravent que constituait le camp des réformateurs en Iran, l’ayatollah ne peut plus compter que sur la répression pour se maintenir au pouvoir. « Il vit aujourd’hui dans sa bulle, affirme Mehdi Khalaji. Il se sent omnipotent et ne suit que son instinct ».

C’est ce jusqu’au-boutisme qui a plongé son régime dans la plus grave crise de son existence. Et a précipité sa fin. Toutefois, la mort du guide ne signifie pas pour autant la fin du régime. À son décès, c’est officiellement à l’Assemblée des experts, un organe élu de 88 religieux, de nommer son successeur. Dans les faits, ce choix incombe à l’ayatollah Khamenei en personne. Si sa préférence se portait sur son propre fils, Mojtaba Khamenei, déjà très influent au sein du régime, d’autres noms se détachent, comme celui de l’ancien président Hassan Rohani. Certaines sources évoquent même la possibilité d’un conseil collectif de plusieurs clercs.

Le rôle des pasdarans

Autre acteur clé en Iran, le puissant corps des gardiens de la révolution. À la tête d’au moins 60 % de l’économie iranienne, les pasdarans conservent l’apanage de l’arsenal de guerre du pays. Parfois décrite comme un « État dans l’État » iranien, cette force de 190 000 hommes est considérée comme la garde prétorienne du régime et restera incontournable pour l’avenir, malgré son rôle dans la répression. Et la perte de son guide suprême.