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Israël-Gaza : qui veut tuer la paix de Donald Trump ?

Israël-Gaza : qui veut tuer la paix de Donald Trump ?

Le plan porté par le président américain compte de nombreux ennemis, à Gaza et à Jérusalem, mais aussi à Téhéran, au Caire et à Moscou. Et Kamel Daoud nous met en garde : la « guerre sainte » continue.

Notre chroniqueur Kamel Daoud nous met en garde : pour le Hamas et ses sectateurs, le 7 Octobre est une victoire, et le djihad contre l’Occident et Israël demeure l’horizon indépassable de tous les islamistes.

• La « guerre sainte » continue

Deux mondes, deux visions, deux langues. « Une lueur d’espoir pour le peuple palestinien », selon le président égyptien Al-Sissi. « La guerre est terminée », pour Trump. « Un nouveau chapitre », d’après l’émir du Qatar, cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, et le président turc, Recep Tayyip Erdogan. Le sommet tenu à Charm el-Cheikh, en Égypte, le 13 octobre, s’est presque transformé en show par excès d’enthousiasme. Accolades, rituels de poses photo et exaltation. La guerre à Gaza est dite finie et on devisa déjà de reconstruction.

De l’autre côté du mur linguistique, dans le vaste champ éditorial en langue arabe, les mouvances islamistes, grandes gagnantes de cette tragédie aux dizaines de milliers de morts, elles, racontent autre chose. Pour les islamistes, il ne s’agit pas de paix, mais de hudna, traduire : « trêve ».

Interrogé le 17 octobre 2025 par Reuters, Mohammed Nazzal (ici en janvier), l’un des représentants du Hamas, a refusé de s’engager sur le désarmement du mouvement islamiste. © (Ahmed Fahmy/Reuters)

Une dépêche Reuters du 17 octobre rapporte des déclarations d’un représentant du Hamas, Mohammed Nazzal, qui emploie ce terme. La traduction en anglais ou en français ne rend pas la charge explicite du mot, qui signifie suspension des combats, négociations mais pas la paix. Le Hamas garde ses armes, ainsi que le répètent ses leaders dans les médias arabes. C’est la hudna temporaire.

• « La Grande Guerre a commencé »

Dans un éditorial écrit pour le principal journal islamiste algérien, un journaliste titre cette semaine : « La Grande Guerre a commencé. » Son argumentaire laisse apparaître à la surface le schéma réfléchi de la propagande islamiste transnationale. « Il est absurde et ironique […] de penser que certains croient que la guerre contre Gaza est terminée, et que l’annonce d’un cessez-le-feu est un engagement de l’ennemi à y mettre fin dès que la résistance cessera ses frappes […]. Celui qui suit certaines chaînes, dont Al-Arabiya […], sait que la Grande Guerre a commencé et ne s’achèvera pas avant d’empoisonner toutes les bonnes intentions de la résistance, inoculant ainsi la vilenie des mercenaires et des sionistes aux plus nobles. »

Le sommet égyptien ? Voici comment le considère ce même journal. « L’estrade de la conférence de Charm el-Cheikh ressemblait à une scène de théâtre minutieusement étudiée en termes d’éclairage et de positionnement : Trump au centre, Sissi à droite, Netanyahou à gauche, et une longue rangée de dirigeants arabes et du monde échangeant des sourires, comme si la scène était empruntée à un film politique de série B. »

Et Gaza, qu’est-elle pour toute cette mouvance ? La littérature islamiste ne la voit pas comme une partie d’un futur État palestinien mais la qualifie toujours de terre des limes guerriers, « terre des campements », traduction de Ardh Erribat. C’est ainsi que l’on caractérise les cantonnements où se réunissaient les troupes musulmanes, il y a quelques siècles, avant d’aller guerroyer dans l’interminable chapitre des contre-croisades.

• La paix est dite « conspiration mondiale »

Dans un hadith imputé au prophète de l’islam, on peut lire que « le meilleur des ribats est Ashkelon ». (Qui se trouve aujourd’hui en Israël.) Et c’est ainsi que l’on en parle au sein de la puissante Association des oulémas musulmans algériens, un vrai « lobby » qui a l’oreille du pouvoir à Alger. Son président l’écrit dans son dernier opus : « Sachant que la véritable guerre est toujours en cours et qu’elle ne sera pas terminée tant que l’occupant sera installé sur un pouce de notre terre, qu’en sera-t-il s’il contrôle notre Jérusalem et nos lieux saints ? »

Son conseil à l’Oumma (la communauté universelle musulmane), il le décline sans métaphores obscures : « Continuer à employer toutes sortes d’armes matérielles et morales ; car l’ennemi sioniste est rusé et sans aucune parole, et il ne connaît que la loi du talion, et il ne sera dissuadé que si nous l’effrayons par notre force, comme l’a dit Dieu le Très-Haut (“Et préparez contre eux ce que vous pouvez de forces et de chevaux prêts au combat pour effrayer par eux l’ennemi de Dieu et votre ennemi”), et rien d’autre ne lui sera profitable. »

On qualifie de khidhlaine, traduction de déserteur, abandon généralisé, lâcheté, etc., les nations arabes ou les élites qui cherchent à construire la paix. La paix est dite « conspiration mondiale ».

Deux constantes désormais émergentes dans le discours islamiste, qui garde la main sur les opinions dans le monde « arabe », se dégagent depuis les présumés accords de paix. On ne parle pas de cessez-le-feu ou de paix, mais de hudna. Traduire : trêve, suspension stratégique de l’effort de guerre pour préparer la suivante.

• Logique de guerre en sursis

C’est du côté du représentant du Hamas à Alger, par exemple, que l’on retrouve la formulation la plus claire de cette logique de guerre en sursis. Interviewé par un journal algérien la semaine dernière, le porte-parole de cette organisation explique ouvertement que « la solution à deux États signifie renoncer officiellement à une partie de notre terre que nous ne possédons pas seuls, et qui est un waqf islamique [bien inaliénable, NDLR] dont nous sommes les défenseurs en première ligne. »

Le concept des deux États ne survit que dans les esprits occidentaux ou chez les tuteurs des accords de paix d’octobre, élites « laïques » ou diplomatiques. Dans le monde réel, le mouvement islamiste ne partage pas cette conviction, il s’inscrit plutôt dans un cadre mythologique plus vaste qui évoque le discours messianique des radicalités religieuses en Israël. En effet, la mythologie messianique islamiste est bâtie sur le concept d’extermination des Juifs, la « libération » de la Palestine « entière » et la reconstruction de l’unité musulmane par une Oumma universelle.

Pour ce chef du Hamas à Alger, la résistance palestinienne « ne déposera les armes qu’au départ de l’occupant de notre terre et ne renoncera pas au droit de notre peuple à la résistance, qui est garanti par toutes les législations », soulignant, à propos du désarmement convenu par Trump, que « le problème n’a jamais été dans l’arme de la résistance mais dans l’arme de l’occupation ». Les phalanges armées du 7 Octobre ? « Elles ont écrit la première ligne de l’élimination de cette entité », explique-t-il.

Ce narratif, on le retrouve à l’identique dans les principales interventions des leaders islamistes du monde arabe et dans leurs médias. Arrêté par l’armée israélienne qui a arraisonné la flottille Sumud en octobre, libéré après une médiation turque, l’un des chefs du plus important parti islamiste algérien se répand depuis une semaine sur les réseaux sociaux et les podcasts pour raconter l’épopée de la flottille à laquelle il a participé.

Le conflit israélo-palestinien, Abderrazak Makri le résume par une formule, « la bataille qui se poursuivra jusqu’à la libération ». Le même personnage avait exprimé, lors d’une conférence publique de son mouvement, sa joie de savoir « la terre algérienne purifiée de la présence des Juifs ». Là encore, le leitmotiv reste le même. « L’idée des deux États ? Ce n’est pas Oslo qui l’a fait revenir sur scène, c’est l’opération du Déluge d’Al-Aqsa [nom donné par les islamistes aux attaques du 7 Octobre, NDLR]. » Pour ce chef de la galaxie des Frères musulmans, les islamistes ont triomphé : « Nous avons gagné la bataille de l’opinion. » Et de conclure : « L’idée de deux États est impossible ! »

• Suprématisme islamiste

À suivre ces voix off dominantes, hors du périmètre lexical de Charm el-Cheikh, on n’évoque pas l’État de Palestine ni la tragédie de Gaza. On évoque plutôt la bataille sacrée contre les Juifs, l’épopée de la « délivrance », moins dans le registre de la décolonisation que dans celui du messianisme. Aujourd’hui, le raisonnement des islamistes se résume à répéter que Tsahal est « une armée que l’on peut vaincre ». Le leader islamiste algérien annonce que « le prochain déluge aidera à construire un autre monde ».

Dans la galaxie islamiste, en mode omniprésent sous les radars des discussions diplomatiques, derrière la parade « internationaliste » de la cause palestinienne, on trouve le projet millénaire. « Gaza est le moteur du changement », formule abruptement un leader islamiste. Une nuance majeure échappera toujours à ceux qui ne maîtrisent pas la langue arabe et ne peuvent décrypter le suprématisme islamiste fondateur de leur théorie.

Ils ne voient pas que les « autres », c’est-à-dire les Occidentaux infidèles solidaires de la cause palestinienne, ne sont pas l’expression de son internationalisation. Ils sont là comme « soutien », épreuve d’un Dieu qui démontre à ses fidèles, les musulmans, que s’ils ne partent pas en guerre il pourra les remplacer par ces infidèles. « Les Occidentaux ? explique le leader islamiste algérien. Dieu nous montre qu’il peut nous remplacer […]. Leur relation avec la Palestine n’est pas comme la nôtre. »

À la fin, pour cette nébuleuse qui aujourd’hui sort gagnante des cimetières de Gaza, le projet ne consiste pas en la création de deux États, et moins encore d’un seul.