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« Israël peut affaiblir au maximum le régime iranien, pas créer une opposition »

« Israël peut affaiblir au maximum le régime iranien, pas créer une opposition »

ENTRETIEN. Ancien conseiller à la sécurité nationale de Benyamin Netanyahou, Yaakov Amidror affirme que l’armée israélienne entend porter atteinte aux capacités militaires et répressives de la République islamique.

La guerre des États-Unis et d’Israël en Iran est entrée dans son treizième jour, surpassant désormais la « guerre des douze jours » menée l’an dernier par l’État hébreu, sans perspective rapide de fin du conflit. L’armée israélienne a annoncé ce mercredi avoir lancé une nouvelle vague de frappes à « grande échelle » en Iran, visant « les infrastructures du régime » à travers le pays, au lendemain de la destruction par l’armée américaine de 16 navires iraniens poseurs de mines près du détroit d’Ormuz, passage maritime stratégique reliant le golfe Persique à celui d’Oman, par lequel transite près de 20 % du commerce mondial de pétrole, bloqué de fait par la République islamique depuis le 2 mars dernier.

Côté iranien, les gardiens iraniens de la Révolution, l’armée idéologique du régime, affirment avoir visé mercredi des bases américaines au Koweït et à Bahreïn, tandis que trois navires – un porte-conteneurs, un cargo et un vraquier – ont été touchés par des « projectiles inconnus » dans le détroit d’Ormuz, selon l’agence maritime britannique UKMTO. Sous pression des marchés économiques mondiale en raison de la hausse des prix du pétrole, Donald Trump a annoncé lundi que la guerre était « quasiment » terminée. En réponse, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a indiqué le lendemain qu’Israël « brisait les os » du régime iranien mais n’en avait « pas encore fini ».

Conseiller à la sécurité nationale de Benyamin Netanyahou de 2011 à 2013, le général de division Yaakov Amidror a également été chef du département d’analyse et d’évaluation du renseignement de l’armée israélienne. Aujourd’hui à la retraite, il est chercheur principal au Jerusalem Institute for Strategy and Security (JISS) et membre senior au Jewish Institute for National Security of America (JINSA), basé à Washington. Dans un entretien au Point, l’ancien haut gradé décrypte la stratégie de guerre israélienne contre la République islamique d’Iran.

Le Point : Quel est selon vous l’état des dommages infligés par Israël à l’Iran au douzième jour de guerre ?

Conseiller à la sécurité nationale de Benyamin Netanyahou de 2011 à 2013, le général de division Yaakov Amidror a également été chef du département d’analyse et d’évaluation du renseignement de l’armée israélienne. © (DR)

Yaakov Amidror : Les dégâts sont énormes, mais ce n’est pas la fin de la guerre. Les Américains n’ont pas encore déployé les bombardiers lourds dont ils disposent. Lorsque ceux-ci seront engagés, cela fera plus que doubler la capacité de destruction visant les infrastructures militaires en Iran.

Avec leurs bombes très puissantes, ils seront en mesure de détruire les tunnels que les Iraniens ont construits pour abriter les missiles et les lanceurs. Par conséquent, nous en sommes simplement à la fin de la première phase de la guerre. La seconde sera franchie lorsque les Américains déploieront les bombardiers lourds que nous n’avons pas.

Que bombarde exactement l’armée israélienne en Iran ?

Les priorités étaient claires, selon une hiérarchie établie sur le terrain par des experts. Tout d’abord, détruire tout ce qui est essentiel au programme de missiles balistiques à longue portée et au programme nucléaire iranien. Ensuite, neutraliser la marine iranienne, afin de réduire la menace pesant sur le détroit d’Ormuz.

Enfin, affaiblir la capacité du régime à utiliser le corps des gardiens de la Révolution et la milice du Basij en bombardant leurs bases ainsi que leurs systèmes de commandement et de contrôle. Je pense par conséquent que le premier objectif a été accompli et qu’ils passent désormais à la deuxième.

Les Américains amènent des bombardiers vers l’Iran, ce qui n’est donc pas un signal indiquant que la guerre va se terminer.

Existe-t-il des différences aujourd’hui entre les objectifs de guerre des États-Unis et ceux d’Israël ?

Je ne vois aucune différence. Jusqu’à présent, la coordination et la coopération entre nos deux armées ont été excellentes. Au lieu d’écouter ce que qui est dit aux États-Unis, regardez plutôt ce que font les Américains. Ils amènent des bombardiers vers l’Iran, ce qui n’est donc pas un signal indiquant que la guerre va se terminer. Les gens disent beaucoup de choses, y compris qu’ils n’accepteront qu’une capitulation sans condition, mais au final, ce qui compte vraiment est ce qu’ils font, à savoir envoyer davantage de bombardiers lourds sur le théâtre des opérations.

Le Premier ministre israélien ne cherche-t-il pas à renverser le régime iranien, contrairement à Donald Trump ?

Un changement de régime est quelque chose que personne ne peut garantir. Pour qu’un tel scénario se produise, il faut une opposition, et nous et les Américains ne pouvons pas créer une opposition en Iran. C’est aux Iraniens de le faire. Pour qu’il y ait un changement de régime, il faut également que le régime soit affaibli. Et cela, c’est quelque chose que nous – les États-Unis et Israël – pouvons provoquer. Je pense que nous devrions nous concentrer sur ce que nous pouvons réellement faire : rendre le régime beaucoup plus faible.

Misez-vous sur un renversement du régime par la rue ?

Si les Iraniens décident qu’ils veulent renverser le régime, ils seront alors dans une bien meilleure position pour le faire. Le régime sera beaucoup plus affaibli et l’équilibre des forces entre l’opposition et le pouvoir rendra la réussite des manifestants beaucoup plus probable. Mais c’est quelque chose que nous ne pouvons pas garantir depuis l’extérieur. Je le répète : nous pouvons faire de notre mieux pour affaiblir le régime et rééquilibrer les forces en faveur de la population.

Quiconque sera responsable de l’Iran après la guerre constatera que de nombreuses capacités dont disposaient les Iraniens auparavant – liées au programme nucléaire, au programme balistique, au projet militaire, à leurs capacités navales – auront disparu ou seront bien moindres qu’avant la guerre. Si l’opposition exploite cette situation pour provoquer un changement de régime, nous en serons heureux, et les Américains aussi. Mais c’est quelque chose que personne ne peut garantir.

Les milliers de forces kurdes iraniennes stationnées à la frontière avec l’Irak peuvent-elles constituer une option pour lancer une offensive contre le régime ?

À eux seuls, les Kurdes ne peuvent pas faire la différence. S’ils agissent seuls, ils peuvent créer des difficultés dans les régions kurdes, mais pas de manière décisive, et certainement pas à Téhéran. En revanche, si leur action s’inscrit dans un mouvement plus large mené par les Iraniens eux-mêmes, et que les minorités s’y joignent, les Kurdes pourraient devenir un élément très important. Mais, seuls, ils sont trop éloignés et trop faibles pour constituer l’unique force capable de mener une révolution ou une opposition contre le régime.

Mojtaba Khamenei est une marionnette des gardiens de la Révolution.

Comment expliquez-vous qu’Israël ait également visé des infrastructures civiles en Iran, notamment des dépôts d’essence, dont le bombardement a créé d’immenses incendies à Téhéran ?

L’objectif était, comme je l’ai dit, d’affaiblir le régime. Le gouvernement utilisait ces dépôts à des fins militaires – pour le Basij, le corps des gardiens de la Révolution ainsi que pour les civils. Ainsi, la raison derrière ces frappes était de réduire sa capacité à fournir de l’essence à ces appareils du pouvoir.

Maintenant, les Américains, plus sensibles que nous à la question de l’énergie, ont indiqué qu’ils préféraient à l’avenir qu’Israël coordonne avec eux les attaques liées au marché énergétique en Iran, et que cela se fasse de manière concertée. Mais cela ne constitue pas notre effort principal de guerre, ni pour Israël, ni pour les États-Unis.

Que pensez-vous de la nomination au poste de guide suprême de Mojtaba Khamenei, le fils de l’ayatollah Khamenei tué le 28 février ?

L’avez-vous vu depuis sa nomination ? Son intronisation s’est faite sans lui, mais avec sa photo. Cela signifie que l’on ne sait pas où il se trouve et dans quel état il est. En tout état de cause, je pense que c’est une marionnette des gardiens de la Révolution. Contrairement à son père, qui avait une certaine autorité, Mojtaba Khamenei sera dirigé par les pasdarans (les gardiens de la Révolution, NDLR) et pas l’inverse.

Quelle est la vision d’Israël sur l’avenir politique en Iran ? Cette guerre ne pourrait-elle pas accoucher d’un régime encore plus dur ?

Personnellement, je ne vois personne de plus dur que Khamenei qui, je vous le rappelle, se couchait chaque soir en se demandant : « Qu’ai-je fait aujourd’hui pour détruire Israël ? », et qui se levait chaque matin en se disant : « Très bien, qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui pour détruire Israël ? »

L’idée qu’il pourrait y avoir quelqu’un de plus extrémiste que Khamenei n’est pas, avec tout le respect que je vous dois, une question logique. Ceux qui posent ce genre de questions finissent en réalité par nous paralyser, nous et les autres. Car chaque fois que l’on agit, on peut toujours se demander : « Peut-être qu’une personne encore plus radicale arrivera au pouvoir. » Mais qui est plus radical que Khamenei ? Je ne connais personne de plus radical que lui. Voilà pourquoi cette question n’a à mon sens pas de base logique.

Que pouvez-vous nous dire des frappes de missiles iraniens vers Israël ? Ont-elles infligé des dégâts à l’État hébreu ?

Tout d’abord, Israël est sous le feu non seulement de l’Iran, mais aussi du Hezbollah. Maintenant, à ma connaissance, aucun missile en provenance d’Iran n’a réussi à causer de dégâts à l’intérieur d’Israël. Personne n’a été tué et probablement aucun bâtiment n’a été endommagé. Mais d’un point de vue statistique, il est tout simplement impossible de garantir qu’aucun missile ne tuera d’Israéliens ou ne détruira d’immeubles dans le futur, comme au début de la guerre.

Le système de défense, incluant Arrow 2 et Arrow 3, la Fronde de David et le Dôme de Fer, fonctionnent de manière fantastique et le taux d’interception n’a pas diminué au fil de la guerre. Personne n’a publié les chiffres exacts mais, selon mon évaluation, il se situe autour de 90 %. Cela signifie que lorsque 200 missiles sont lancés, une vingtaine réussit à passer à travers les mailles du système. Mais en réalité, très peu des missiles iraniens ont causé des dégâts en Israël.

La riposte militaire asymétrique de l’Iran, qui vise notamment les pays du Golfe et bloque le détroit d’Ormuz, faisant augmenter les cours du pétrole, peut-elle amener Donald Trump à écourter la guerre ?

Je ne sais pas. Demandez à Donald Trump. Il ne s’agit pas d’un affrontement asymétrique mais d’une guerre symétrique. L’Iran a préparé un grand nombre de missiles, de lanceurs, de drones, et tout cela constitue une capacité militaire considérable. Nous détruisons cela avec les Américains, lentement mais sûrement.

Bien sûr, il y a un prix à payer : douze Israéliens ont été tués. Mais si l’alternative est de laisser les Iraniens développer leur capacité nucléaire et balistique, comme cela est la politique de la France, nous ne pouvons pas l’accepter. Et si quelqu’un doit payer un prix économique à cela, qu’il en soit ainsi.

Israël ne fera rien qui aille contre la politique des États-Unis.

Israël pourrait-il continuer la guerre sans le soutien américain si les États-Unis décidaient de s’en retirer ?

Tout dépend de ce que vous entendez par « soutien ». Si les Américains disent : « Nous ne sommes plus dans la guerre, mais faites ce que vous voulez, et nous vous vendrons des munitions… » alors oui, Israël peut continuer seul. Rappelez-vous la guerre des douze jours, dont dix se sont déroulés entièrement avec nos propres moyens, sans intervention américaine.

Les États-Unis ne sont intervenus qu’à la fin du conflit pour « cueillir la cerise », et faire ce que nous ne pouvions pas faire, à savoir bombarder le site nucléaire souterrain de Fordo. Alors, pourrions-nous le refaire ? La réponse est oui.

Et si les Américains décidaient de ne plus vous soutenir militairement ?

Si les Américains disent au contraire : « Les gars, c’est contre nos intérêts », et que le président Trump appelle le Premier ministre israélien et lui dit : « Monsieur Netanyahou, je vous exhorte à ne pas le faire », c’est une autre situation et il faut en tenir compte. Si votre question est : pouvons-nous continuer la guerre sans l’implication des Américains ? La réponse est oui. Si vous me demandez si Israël devrait continuer alors que les Américains veulent que le conflit cesse, c’est quelque chose qu’il faut considérer.

Je ne pense pas qu’Israël fasse quoi que ce soit contre la politique des États-Unis intentionnellement. Mais cela ne pourrait de toute manière arriver qu’après une longue opération militaire au cours de laquelle les États-Unis et Israël auront détruit une très grande partie des capacités militaires, nucléaires et balistiques iraniennes. Ainsi, lorsque les Américains viendront, dans une, deux ou trois semaines, et diront : « Les gars, c’est fini », la situation sur le terrain sera totalement différente de celle en vigueur deux semaines auparavant. Cela pourrait amener les Israéliens à se dire : « Vous savez quoi ? Ça suffit. »