ANALYSE. Neuf ans après Macron, Javier Milei lance sa propre réforme du travail. Mais là où la France cherchait la fluidité, le président libertarien parie sur une flexibilité radicale pour formaliser des millions de travailleurs informels.
Javier Milei vient de transformer son récent succès aux élections de mi-mandat en un bélier politique pour enfoncer les portes d’un droit du travail argentin resté quasi immobile depuis des décennies. Le 12 février, le Sénat argentin a voté une grande réforme du travail que le président libertarien espère faire adopter par la Chambre des députés ce jeudi 19 février.
Pour l’observateur européen, le parallèle avec les ordonnances Macron de 2017 est tentant. On y retrouve en effet la même volonté de briser les verrous de l’embauche, de plafonner les indemnités de licenciement et de privilégier l’accord d’entreprise sur la norme nationale.
Mais la comparaison s’arrête là où commence la tragédie économique argentine. Si Emmanuel Macron, en 2017, cherchait à fluidifier un marché du travail rigide mais protecteur, Javier Milei tente en 2026 une opération de réanimation sur un corps social dont près de la moitié des membres travaillent au noir.
43,2 % de travail informel
Selon les données officielles, le taux d’emploi informel en Argentine a grimpé à 43,2 % au deuxième trimestre 2025. C’est le niveau le plus élevé depuis 2008. Concrètement, plus de quatre travailleurs sur dix n’existent pas pour l’État. Ils n’ont ni couverture santé, ni cotisations retraite, ni protection contre les accidents.
En France, l’importance du travail au noir est par nature difficile à estimer. L’Urssaf évoque un manque à gagner de 8 à 10 milliards d’euros par an. Le phénomène est bien sûr moins massif qu’en Argentine et c’est cet argument que Federico Sturzenegger, ministre de la Dérégulation et de la Transformation de l’État et architecte de la réforme, place au cœur de son plaidoyer. « La moitié des travailleurs sont informels et cela fait dix ans qu’il ne se crée plus d’emploi formel », souligne-t-il.
Pour Federico Sturzenegger, tant que licencier coûte trop cher, embaucher restera un luxe. Il considère que les indemnités actuelles ne sont pas un amortisseur social mais un impôt sur l’emploi formel qui frappe surtout les petites entreprises. « Il faut enlever la peur d’embaucher », résume-t-il, en soutenant que le statu quo fabrique de l’emploi au noir, du turnover et des salaires en cash sous la table.
Dans son argumentaire, l’Argentine vit avec un droit du travail qui ne correspond plus à la structure de son économie. Il soutient que le pays a bâti « une économie au service de protections figées » au lieu d’établir « des protections adaptées à une économie qui change ». Il répète que « si licencier est un drame juridique et financier, embaucher devient un pari suicidaire », et que ce pari est particulièrement dissuasif pour les petites entreprises.
La fin de la journée de 8 heures
Le plafonnement des indemnités de licenciement et la création du Fonds d’assistance au licenciement (FAL) visent à transformer une dette potentiellement mortelle pour une PME en une charge prévisible et mutualisée. L’objectif est de tuer ce que le patronat appelle « l’industrie du procès », ces litiges prud’homaux systématiques qui, selon Sturzenegger, enrichissent les avocats mais appauvrissent le marché du travail.
La réforme s’attaque également à un autre totem, la journée de huit heures. Le nouveau texte autorise désormais des journées allant jusqu’à douze heures, intégrées dans un système de banque d’heures et de flexibilité accrue. Là encore, le gouvernement de Javier Milei invoque le réalisme. Dans une économie qui subit des chocs de demande permanents, l’entreprise doit pouvoir moduler son temps de travail sans passer par le carcan des heures supplémentaires prohibitives.
Cette modularité est présentée comme une condition de survie pour les secteurs exposés à la concurrence internationale. Mais elle constitue une ligne rouge pour les syndicats. La CGT, principale organisation syndicale en Argentine, dénonce le bafouement de nombreux droits individuels et une régression sociale sans précédent. Elle appelle à une grève générale. Jorge Sola, l’un de ses leaders, fustige une logique où le travailleur n’est plus qu’un engrenage qui permet à l’économie de fonctionner. Initialement, le texte comportait aussi une refonte très contestée des congés maladie, finalement retirée en commission pour sécuriser une majorité à la Chambre des députés.
Priorité aux accords d’entreprise
La méthode Milei repose sur l’affaiblissement des corps intermédiaires. En donnant la priorité aux accords d’entreprise sur les conventions collectives nationales, le texte cherche à atomiser la négociation salariale, qui se fait chaque année dans des conditions désastreuses. Pour le pouvoir, c’est une question d’efficacité. Une usine de province ne peut pas avoir les mêmes contraintes qu’un siège social à Buenos Aires.
Pour les syndicats, il s’agit en réalité d’une stratégie de fragmentation visant à briser la solidarité ouvrière. À la CGT, Jorge Sola y voit une tentative d’isoler le travailleur face à son employeur, dans un pays où le rapport de force est structurellement déséquilibré par la crise. De son côté, le sénateur péroniste Mariano Recalde martèle que cette réforme est un acte de trahison vis-à-vis des travailleurs.
Faire reculer l’informalité
Le succès de la réforme Milei dépendra de sa capacité à transformer l’essai sur le terrain de l’informalité. Si le coût de la légalité baisse, les entreprises franchiront-elles le pas de la déclaration ?
En France, la flexibilisation a permis un temps une baisse du chômage, mais dans un cadre institutionnel solide. En Argentine, il faudra voir si elle précarise davantage ceux qui sont déjà dûment déclarés, sans pour autant attirer ceux qui survivent dans l’ombre.

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