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« Je suis parti me chercher ailleurs » : la ruée des jeunes Togolais vers l’or du Sahel

« Je suis parti me chercher ailleurs » : la ruée des jeunes Togolais vers l’or du Sahel

REPORTAGE. Dans le nord du Togo, le chômage pousse une partie de la jeunesse vers les mines clandestines du Mali, du Burkina Faso ou du Ghana. Attirés par les gains rapides, ils acceptent des conditions de travail dangereuses et une insécurité croissante.

À Dapaong, le jour décline sur le quartier « Karnaval ». Il est un peu plus de 18 heures lorsque Daniel Kombaté ajuste son blazer, passe la jambe sur sa moto flambant neuve et démarre. La scène pourrait sembler ordinaire. Elle ne l’est pas. La moto, il l’a payée comptant, au retour de trois mois passés sur un site clandestin d’orpaillage au Ghana. Dans sa poche, 800 000 francs CFA — environ 1 200 euros — gagnés au prix de journées à creuser dans la poussière, loin de sa famille.

À Dapaong, au coucher du soleil, Daniel Kombaté s’apprête à repartir sur sa moto après plusieurs mois passés sur un site clandestin d’orpaillage au Ghana.

Dans cette région des Savanes, à 600 kilomètres au nord de Lomé, cette parenthèse risquée est devenue un passage presque obligé pour une partie de la jeunesse. Chaque année, des centaines de jeunes franchissent les frontières vers le Mali, le Burkina Faso ou le Ghana pour travailler sur des sites d’orpaillage illégaux. La proximité de Dapaong en fait un point de ralliement avant le départ.

Comme beaucoup d’autres, Daniel fait partie des « Galamsey men », ces jeunes partis « se chercher ailleurs ». « J’étais allé travailler avec des mineurs ghanéens employés par des Chinois à Tuntumba, dans le nord du Ghana. Je n’avais pas d’autre choix. Malgré ma licence en gestion, aucun emploi à Dapaong. Je devais me chercher ailleurs », raconte-t-il.

Un travail bien rémunéré… mais risqué

Deux catégories d’orpailleurs coexistent : ceux qui travaillent à leur compte, et ceux embauchés par des contremaîtres locaux. Douti Kanfitine, revenu du Mali en décembre, fait partie des premiers. « On utilise pioches, pelles et broyeurs appelés Tchanfangue. C’est dangereux : mercure, cyanure, isolement… et les sites sont parfois la cible d’attaques ou de pressions de groupes armés. On peut même être enrôlé de force ou subir des extorsions », confie-t-il. Malgré ces risques, le jeu en vaut la chandelle. « On gagne 5 à 6 g d’or par semaine, à 43 000 FCFA le gramme. Si Dieu est avec toi, tu peux toucher des millions en trois mois », détaille-t-il dans un bar du Zongo-Imam, à Kpendjal.

Le danger n’est pas seulement physique : les médecins alertent sur l’usage intensif de produits chimiques, qui provoque vertiges, anxiété, troubles mentaux et insuffisances rénales. Mais face à un marché du travail quasi inexistant et à des opportunités d’études limitées après le bac (2023), beaucoup choisissent malgré tout de migrer vers ces sites clandestins, souvent en marge de tout contrôle étatique. Le vide institutionnel et l’absence de surveillance renforcent la précarité et exposent les jeunes à des situations extrêmes.

Déperdition scolaire

Les gains rapides séduisent les plus jeunes, qui abandonnent parfois l’école pour suivre leurs aînés. « À quoi servent mes études si je n’ai aucune garantie d’emploi ? » confie Dambé, qui a quitté le lycée en 2024. Dans certaines localités, ce phénomène accentue le cercle vicieux de la pauvreté et du risque, les mines clandestines devenant une alternative presque inévitable face à l’absence de perspectives.

Dans les établissements scolaires de la région des Savanes, l’abandon précoce devient un phénomène croissant. © (Blamé Ekoué)

Dans certaines écoles, le phénomène prend des proportions alarmantes : 26 élèves ont déjà abandonné après le premier trimestre dans le lycée de Tandjoaré, 7 au lycée Moumone. Même les enseignants du privé ne sont pas épargnés, plusieurs dizaines ont quitté leurs postes pour rejoindre les sites d’orpaillage.

Pauvreté et chômage, moteurs du phénomène

La région des Savanes, avec 1 143 520 habitants sur 8 millions au niveau national, reste la plus pauvre du Togo. Si la pauvreté multidimensionnelle a légèrement reculé de 37,1 % à 28,9 % entre 2018 et 2022, elle touche encore 61,3 % de la population dans cette région. Alassane Rabiou, conseiller municipal de Kpendjal 2, résume : « Les jeunes n’ont qu’une idée : aller chercher fortune au Mali, au Burkina ou au Ghana. Cinq jeunes de ma famille sont partis. »

Depuis 2021, le Togo a lancé plusieurs programmes pour lutter contre la pauvreté, comme le PURS et le projet COSO (environ 50 millions d’euros), mais le chômage persiste. « Il faut créer des emplois, investir dans l’agriculture, soutenir les jeunes avec des activités génératrices de revenus », insiste Rabiou.

À Dapaong, comme dans tout le Sahel, « se chercher ailleurs » est devenu un rite de passage pour des milliers de jeunes Togolais — jusqu’à ce que l’État réussisse à transformer cette aventure désespérée en opportunité réelle.