Le président de la Fondation Schuman ne voit, dans la gesticulation trumpienne, qu’un coup de bluff. Quant à l’Europe, elle doit, selon lui, arrêter de se lamenter et construire sur ses forces, réelles mais différentes.
Donald Trump menace d’« acheter » le Groenland, allant jusqu’à brandir l’usage de la coercition contre le Danemark, pourtant fidèle allié des États-Unis.
Au même moment, ses émissaires négocient à Paris des garanties de sécurité pour l’Ukraine. Cette diplomatie américaine aux stratégies contradictoires inquiète les Européens.
Pour Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert-Schuman, il s’agit surtout de gesticulations. Mais elles révèlent une absence de vision qui oblige l’Europe à s’affirmer autrement, en valorisant sa puissance propre.
Le Point : Donald Trump se fait de plus en plus pressant pour « acheter » le Groenland et brandit la coercition pour faire céder le Danemark. Les Européens ont-ils vraiment les moyens d’aider le Danemark à défendre son territoire ?
Jean-Dominique Giuliani : Je crois que le président américain, fidèle à sa pratique de promoteur immobilier new-yorkais, veut faire pression sur le Danemark avant une négociation qui devrait permettre aux États-Unis de conclure un accord de présence militaire renforcée.
Les Américains sont déjà présents dans la base de Pituffik, qui abrite une station avancée de surveillance des missiles et de conduite de certains satellites. Ils sont donc déjà au Groenland.
Pendant la guerre froide, ils disposaient de nombreuses bases, hébergeant plus de 10 000 personnes, c’est-à-dire près de 10 % de la population locale. Ils les ont abandonnées et manifestement souhaitent en ouvrir de nouvelles.
L’histoire des États-Unis s’est faite à coups d’achats : la Louisiane, l’Alaska, les îles Vierges achetées au Danois… Finalement, Donald Trump reprend une tradition américaine. Pourquoi est-ce si choquant au XXIe siècle ?
C’est inacceptable de la part d’une grande puissance qui se veut respectable. Mais le respect n’étouffe pas cette administration, ni la délicatesse à l’égard d’alliés pourtant très fidèles.
Et les peuples ont appris à s’exprimer et ont conquis le droit de choisir leur régime et, bien sûr, leur nationalité. Celui qui ne l’a pas compris s’expose à de graves déconvenues. Les Américains risquent de s’en apercevoir au Venezuela.
Terres rares, routes arctiques : le Groenland n’est pas seulement stratégique pour les États-Unis. Pour l’Union européenne aussi. Est-ce déjà trop tard ?
Non, l’Europe compte, avec le Danemark, la Suède et la Finlande, des États très impliqués dans une stratégie arctique européenne. La Norvège, alliée proche de l’UE et membre de l’Otan, y est aussi très présente. L’Union européenne n’a pas attendu pour manifester son intérêt pour cette région, qui va voir se dérouler des actions d’influence conflictuelles.
Il existe une stratégie européenne pour l’Arctique qui doit bientôt être révisée. La Marine nationale française en a fait la démonstration en faisant naviguer un bateau militaire par la route du Nord-Est, que les Russes aimeraient bien privatiser.
Cessons de nous lamenter sur nous-mêmes – et donc de nous affaiblir – alors que nous réalisons beaucoup d’adaptations au nouveau contexte et que nous disposons de moyens importants.
Si Donald Trump annexe le Groenland, que restera-t-il de l’Alliance atlantique ? La Première ministre danoise prévient qu’il n’en restera rien. Est-ce votre opinion ?
Je ne crois pas à une annexion, ni à un achat et encore moins à une occupation par la force. Le secrétaire d’État américain lui-même l’a indiqué au Congrès. Spéculer sur quelque chose qui ne paraît pas probable ne me paraît pas utile.
Il a expliqué aux sénateurs américains qu’il s’agissait d’une position de négociation et non d’une épreuve de force. Je pense que le Congrès ne suivrait pas un geste de cette nature.
Faut-il créer un nouveau traité de défense collective spécifique aux territoires arctiques européens, en dehors de l’Otan ?
Cela me paraît superflu. En revanche j’ai suggéré et rendu public, en 2016, juste après le Brexit, un projet de traité sur la défense de l’Europe qui affirmerait la solidarité de tous les signataires pour défendre, ensemble, le territoire européen, sans préjudice de l’appartenance à l’Otan et à l’UE.
Cette réaffirmation me paraîtrait politiquement forte au moment où l’Administration américaine veut affaiblir l’Europe qu’elle ne cesse de dénigrer et où la Russie démontre, chaque jour, combien l’unité des Européens est un obstacle à son expansionnisme, en fait une vraie menace pour le régime dictatorial de Poutine. Elle démontrerait la résolution européenne et l’unité des États membres − hormis quelques isolés − pour défendre le continent.
Les émissaires américains étaient à Paris, mardi, pour négocier des garanties de sécurité en faveur de l’Ukraine au moment même où Trump menaçait le Danemark de lui subtiliser le Groenland. D’un côté, un président qui veut être le « prophète de la paix », de l’autre, un président qui crée du chaos et des conflits potentiels partout… Quelle conclusion tirez-vous de cette stratégie diplomatique américaine ?
L’absence de réflexion stratégique de long terme me semble être la marque de fabrique de cette Administration. C’est profondément dommage quand on connaît la qualité des chercheurs, des universitaires et des militaires américains. Cela témoigne d’un manque de culture et d’expertise qui semble d’ailleurs souvent placer dans l’embarras un secrétaire d’État qui a siégé au Sénat et dispose d’un minimum d’expérience internationale.
L’Europe ne sera jamais à l’image des États-Unis de Trump, de la Russie de Poutine ou de la Chine de Xi Ji Ping.
Il faut donc s’attendre à tout. Les Européens gardent leur calme ; ils ont raison. Ne prenons pas cela pour de la faiblesse mais pour une attitude signifiant qu’il faut attendre la prochaine virevolte avec philosophie mais aussi avec la conviction qu’il faut progresser vers une défense et une diplomatie plus solides.
L’exemple de l’Ukraine est encourageant : à l’initiative de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne, une « coalition de volontaires » rassemblant quand même trente-cinq pays a ramené Trump à la raison et a évité qu’il ne trahisse l’Ukraine dans le dos des Européens.
Il y aura certainement d’autres embardées. En attendant, les États-Unis s’isolent du monde tel qu’il est devenu. J’entends les lamentations européennes, surtout françaises, sur la nécessaire puissance à retrouver. L’Europe ne sera jamais à l’image des États-Unis de Trump, de la Russie de Poutine ou de la Chine de Xi Jinping.
Nous sommes forts et puissants, mais différemment. Utilisons tous nos outils, économiques, scientifiques, juridiques et moraux pour nous affirmer et soyons fermes dans la durée sur nos principes.
Je ne doute pas qu’aux États-Unis, dans les pays dits du « Sud global » et aux yeux des citoyens de tous les continents, l’Europe demeure le « continent de cocagne » que chaque voisin veut intégrer et où de nombreuses personnes rêvent d’immigrer.
Il n’y a aucune raison de déprimer. L’Europe continue à faire rêver à l’extérieur pendant que nos élites se désespèrent à l’intérieur au regard des efforts à faire pour nous renforcer. Il nous faut renouer avec la croissance économique par une compétitivité retrouvée. Nous y arriverons.
Les élections de mi-mandat aux États-Unis, en novembre, seront-elles en mesure de brider les initiatives de Trump sur la scène internationale ?
Oui, il est temps que le Congrès se réveille et assume ses prérogatives constitutionnelles, qui concernent autant les droits de douane que l’usage de la force armée.
Espérons que les « cordes de rappel » qui existent en Amérique freineront la marche en cours vers un pouvoir autoritaire et stabiliseront un exécutif erratique. Ces élections en font partie.

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